vendredi 12 juin 2020

Manifestations anti-racistes : Paris n'est pas Minneapolis


Natacha Polony
Directrice de la rédaction Marianne

(…)Alors que les Etats-Unis s'embrasent après la mort de George Floyd, tué par un policier multirécidiviste des interpellations violentes, près de 20.000 personnes se sont rassemblées à Paris, devant le Palais de justice, à l'appel du collectif Vérité et justice pour Adama Traoré. Une manifestation illégale, puisque les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits par l'état d'urgence sanitaire. Une manifestation massive pourtant. Et se contenter de s'offusquer devant l'illégalité de ce rassemblement reviendrait à passer à côté d'un événement majeur que le silence embarrassé des politiques et la couverture minimale des médias vont contribuer à diffuser. La population, majoritairement jeune, qui s'est massée ce mardi soir devant le lieu où se rend la justice en nourrira plus encore l'idée qu'elle est occultée et méprisée par des institutions qui ne la représentent pas.
Cette manifestation ne se réduit pas à ce que voudraient en faire les collectifs et groupes politisés qui l'ont organisée. Car la masse des manifestants n'avait justement aucune intention politique, mais portait une revendication de justice et d'égalité dont on peut critiquer le mode d'expression, mais qui nous raconte l'échec tragique de tous les gouvernements, depuis quarante ans, en matière de lutte contre les inégalités sociales, de politiques urbanistiques, de préservation de l'ordre républicain et d'inclusion de tous dans le champ démocratique.
La France n'a pas instauré l'esclavage et la ségrégation raciale sur son territoire métropolitain, et si la colonisation a mis en place un système de discrimination insupportable, c'était justement la négation absolue des principes universalistes de la République.

Entendons-nous bien, il ne s'agit nullement d'être dupes des opérations marketing de quelques entrepreneurs du multiculturalisme radical, qui espèrent s'appuyer sur le mouvement américain pour imposer leurs vues en France. Le parallèle permanent qu'ils dressent entre les violences policières et les actes racistes des deux côtés de l'Atlantique cherche à effacer les différences historiques et culturelles majeures qui font que les questions de couleur de peau ne se posent pas de la même façon en France et aux Etats-Unis. La France n'a pas instauré l'esclavage et la ségrégation raciale sur son territoire métropolitain, et si la colonisation a mis en place un système de discrimination insupportable, c'était justement la négation absolue des principes universalistes de la République.
Le rappel est essentiel. Car les mots dessinent des visions du monde, et la diffusion des mots de l'antiracisme américain, faits de « privilège blanc », de « racisés » et de « racisme systémique », ces concepts que les médias adoptent progressivement sans en interroger les prémisses, s'opère insensiblement dans la jeunesse, sur fond de « soft power » états-unien. Des jeunes gens nourris de films et de séries télé plaquent sur la réalité française des débats et des fractures qui ne sont pas les nôtres. Un exemple ? Les violences policières, ici, ne sont comparables, ni dans leur cause ni dans leur ampleur, avec ce que vivent les Etats-Unis. Et les manifestations de « gilets jaunes » ont prouvé que les banlieues et les jeunes gens d'origine immigrée n'ont pas le triste monopole des bavures. En revanche, les guets-apens dont sont victimes non seulement les policiers mais aussi les pompiers ou les médecins ne semblent pas émouvoir outre mesure les groupuscules qui tentent de diffuser dans une jeunesse non politisée des slogans comme « tout le monde déteste la police ».
D'OÙ VIENT L'OPPRESSION ?
Traduire une crise sociale, un verrouillage de la société qui condamne les enfants défavorisés à rester au bas de l'échelle, en un phénomène d'oppression d'un groupe dominant, dépeint comme homogène, envers des minorités elles-mêmes pensées comme des « communautés » est le meilleur moyen de passer à côté des ravages du capitalisme néolibéral. Que ces ravages se traduisent de façon spécifique pour des jeunes gens qui subissent au cours de leur vie un racisme trop peu combattu est une évidence. Mais certains aspirent visiblement à glisser de là vers une remise en cause des fondements universalistes de la culture française, et plus généralement européenne, qui voit dans chaque individu un citoyen libre, autonome, et non le porte-parole d'une communauté. C'est pourtant cet universalisme qui protège chacun de l'enfermement dans un déterminisme oppressif, et qui peut nous permettre de vivre, non pas côte à côte, mais véritablement ensemble. Les jeunes gens qui sont à juste titre révulsés par le racisme ne voient pas qu'ils servent de marchepied à des militants dont la vision est imprégnée de race, de différences irréconciliables et d'enfermement communautaire.
Ne faire preuve d'aucune complaisance pour les comportements antirépublicains, d'où qu'ils viennent, et œuvrer à reconstituer une véritable communauté nationale sur une promesse d'émancipation de tous.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
BRUXELLES  N'EST PAS MINNEAPOLIS
"La manifestation de dimanche était une des plus difficiles de ma vie"
"Dire que nous avons attendu 1h30 après les incidents pour intervenir est tout à fait faux", poursuit Michel Goovaerts chef de corps qui gère les 2.600 collaborateurs de la zone Bruxelles-Capitale-Ixelles. "Les décisions ont été prises avec le bourgmestre et mes officiers en temps réel. Nous suivions tout en direct car nous avons des caméras partout." « Certains policiers syndicalistes voudraient qu'on applique le 'law and ordrer' au moindre incident, qu'on fonce dedans", regrette le chef de corps. "Ils plaident pour la tolérance zéro. Ce n'est pas comme ça qu'on gère une manifestation. Dès qu'il y a dégradation, on doit être prêt à intervenir. "Mais cette intervention-ci fut particulièrement compliquée. C'était même une des manifestations les plus difficiles de ma vie. Elle était considérée à haut risque, on le savait".
Pourquoi alors le bourgmestre socialiste de Bruxelles l’a-t-il autorisée en prenant le risque d’une recontamination de masse ? Dans le sombre dessein de séduire l’électorat de couleur de sa ville ?
En autorisant cette manifestation qui se termina en début d’émeute, le bourgmestre de Bruxelles a enfreint les décisions du cabinet fédéral interdisant tout rassemblement de plus de dix personnes. 

Etat fasciste ou etat laxiste ? se demande  Jean-François Kahn
« Etat raciste et quasi fascisant qu’ont dénoncée, ces derniers jours, à Paris, 25.000 manifestants qui se sont mobilisés en réaction aux événements qui agitent les Etats-Unis. »
« C’est au contraire un gouvernement laxiste, immigrationniste, accusé de ne pas couvrir sa police et de sortir les criminels de prison, que la droite musclée et l’extrême droite n’ont cessé de stigmatiser. Les uns et les autres espérant surfer sur la maxi-crise sociale que la paralysie économique, suscitée par la vague pandémique, est en passe d’exacerber. »
.Des statues de Christophe Colomb ont été dégradées dans de nombreuses villes des Etats-Unis par des manifestants. Selon la presse locale, une statue du célèbre et controversé explorateur a été décapitée Boston (Massachusetts). À Richmond (Virginie), une statue a été jetée dans un lac. 
Les mots "mensonge" et "génocide" avaient été écrits sur la statue. À Boston, de la peinture rouge avait été versée sur la statue avec le slogan "Black Lives Matter".
De nombreuses manifestations ont actuellement lieu aux Etats-Unis contre le racisme et les violences policières. Cela a mené à un appel mondial à la disparition de statues de figures historiques controversées. En Belgique, ce sont les statues du roi Léopold II qui sont visées. À Bristol, au Royaume-Uni, des manifestants ont vandalisé la statue du marchand d'esclave Edward Colston. 
Jugé raciste, le film "autant en emporte le vent" est retire temporairement de la plateforme hbo max
Il avait déjà été décrit par de nombreux universitaires comme l’instrument le plus ambitieux et efficace du révisionnisme sudiste, "Autant en emporte le vent" est à présent pointé du doigt pour propager des stéréotypes racistes. Alors que le mouvement "Black Lives Matter" continue de prendre de l'ampleur à travers le monde et dénonce le racisme toujours présent dans nos sociétés envers la population noire, HBO a préféré retirer le film de sa plateforme de streaming.

Depuis ce mercredi matin, le MR rend hommage a Martin Luther King en affichant le visage de ce dernier sur la façade de son siege. François De Smet, président de défi, a réagi a l’initiative liberale sur twitter.
Ce mercredi, le MR annonçait par communiqué un hommage à Martin Luther King. Le visage du pasteur assassiné en 1968 est affiché en grand sur la façade des bureaux des libéraux. "Le Mouvement Réformateur réaffirme ainsi avec force son appel à construire une société basée sur l’égalité des possibles. C’était le sens du combat non-violent Martin Luther King, dont le message est plus que jamais d’actualité", déclare le président du MR Georges-Louis Bouchez dans ce communiqué.
Le président de DéFI, François De Smet, commente l’initiative libérale et souligne ce qu'il estime être une incohérence : "Moi aussi j'ai un rêve : on réveille le plan de lutte contre le racisme en sommeil depuis 2001, on sort les enfants des centres fermés et on arrête de gouverner avec des gens qui trouvent normal de collaborer avec les services policiers soudanais. Deal?


DEBOULONNER LEOPOLD II: MAIS AU FOND, QUEL EST L'OBJECTIF? (CARTE BLANCHE)
Pierre Migisha, ex-député et journaliste belgo-congolais, souligne que le retrait des statues ne règle rien, il faut s'attaquer aux vraies causes de ces discriminations toujours d'actualité.

Depuis quelques jours, l'idée de déboulonner des statues et bustes du Roi Léopold II à Bruxelles, ou de rebaptiser le tunnel qui porte son nom, est remontée à la surface et semble faire son petit bonhomme de chemin. Tout d'abord par le biais d'une proposition de résolution qui sera débattue prochainement au Parlement bruxellois et puis aussi avec la sortie récente du Secrétaire d'État bruxellois en charge de l'Urbanisme et du Patrimoine qui se dit prêt à accorder les permis ad hoc si un débat "entre, notamment, experts et représentants de la population congolaise vivant à Bruxelles devait aboutir à cette conclusion". Enfin, une pétition électronique a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de signatures pour réclamer aussi la tête du 'Roi Bâtisseur' à Bruxelles, alors qu'elle vient déjà de rouler ailleurs dans le pays comme à l'UMONS.
D'emblée, soyons clairs : plus grand monde ne peut nier aujourd'hui ce que nombre de documents de l'époque ou d'historiens ont d'ailleurs régulièrement mis en évidence. Des atrocités sans nom ont été commises envers la population de l'Etat Indépendant du Congo, qui fut d'abord, de 1885 à 1908, 'propriété privée' du Roi Léopold II. Pour beaucoup, il paraît indubitable également que des exactions et une exploitation inhumaine des indigènes ont continué à exister ensuite, au minimum dans les premières années du Congo belge. On pourrait bien sûr ergoter pendant des mois sur la responsabilité exacte du deuxième Roi des Belges - qui pour rappel ne mit finalement jamais lui-même les pieds au Congo - par rapport aux mains coupées ou autres horreurs, mais, quoi qu'il en soit, il apparaît évident qu'au panthéon de l'Histoire, il ne figurera sans doute jamais juste à côté du Mahatma Ganhdi ou de Mère Teresa pour ne citer que ces deux-là.

Aujourd'hui certains veulent donc lui couper la tête, voire davantage. Raisons invoquées : en gros, "il ne mérite pas de trôner dans l'espace public ou le fait d'enlever ses statues permettra de faire avancer la lutte contre le racisme car les fondements de ce fléau envers les Noirs en Belgique proviennent de l'époque Léopold II au Congo". N'étant pas psychanalyste, je ne me prononcerai pas en profondeur sur le deuxième aspect évoqué mais tout de même, à priori, j'éprouve quelques difficultés avec le raisonnement intellectuel qui insinue que cela contribuera, à terme, à diminuer le racisme et donc à améliorer le sort des gens de couleur de notre pays.
Soyons sérieux : est-ce vraiment le déboulonnement des représentations de Léopold II qui va faire en sorte de supprimer, demain, les discriminations et les brimades au quotidien? Ou qui va permettre à des citoyens d'origine sub-saharienne de trouver plus facilement un logement ou un travail ; d'être pris en considération pour un poste à responsabilité ? Est-ce la décapitation de Léopold II qui va favoriser la présence de personnes de couleur dans les CA de grandes institutions publiques comme la SNCB, la Banque Nationale, ou encore La Poste ? Est-ce vraiment cette démarche qui va amener de la couleur dans les équipes dirigeantes des entreprises du Bel 20 ou de centaines d'autres ? Est-ce ce processus qui va entraîner l'émergence, à nouveau, d'une députée fédérale ou d'une Ministre noire dans un Gouvernement de notre pays ? "Allez, alstublieft!", comme on dit à Bruxelles...
A mes yeux, le combat fondamental qui mérite d'être mené, c'est de s'attaquer aux vraies causes de ces discriminations ou obstacles, celles qui font gonfler sans arrêt l'immense bulle des 'Belges de seconde zone'. Un vrai plan de lutte contre le racisme - qu'on attend toujours d'ailleurs au niveau fédéral - s'avère plus que jamais indispensable. Un vrai travail en profondeur, à tous les niveaux de pouvoir, qui doit associer le secteur public et le secteur privé et qui doit viser en partie aussi un changement des mentalités. En ayant bien en tête que c'est surtout au niveau de la recherche d'emploi que la souffrance de dizaines de milliers de citoyens est très profonde.
Les chiffres d'une étude assez récente de la Fondation Roi Baudouin font toujours froid dans le dos : alors qu'ils sont 60% à être diplômés du supérieur, un taux plus élevé que la moyenne nationale, les personnes d'origine congolaise, rwandaise ou burundaise vivant en Belgique éprouvent 3 à 4 fois plus de difficultés à trouver un emploi. Et quand elles y parviennent, c'est souvent pour un travail d'un niveau inférieur à leur degré de qualification. Le combat principal ne se trouve-t-il donc pas là ? N'est-ce pas une des raisons principales pour lesquelles 10.000 personnes ont manifesté dimanche dernier à la Place Poelaert ? Oui, 'Black Lives Matter', les vies des Noirs doivent compter ! Cela doit être le cas dans tous les domaines de la société belge, et pas uniquement en sport, dans les maisons de repos ou dans le showbiz !
Et quid de Léopold II, me direz-vous ? Alors, on ne fait rien ? Si bien sûr, mais l'histoire, on ne l'efface pas, on l'explique. Et donc c'est un devoir de beaucoup mieux enseigner la colonisation, de façon plus complète et pertinente. Sans occulter les côtés très sombres. Voici quelques années, le débat était déjà arrivé sur la table. J'avais fortement plaidé à l'époque pour qu'on aille dans cette direction, d'autant que, de mes souvenirs des cours d'histoire à l'école, le chapitre du Congo belge fut enseigné de manière pour le moins expéditive. Aujourd'hui, enfin, je peux me réjouir du fait que le tir sera enfin bientôt corrigé du côté de l'enseignement francophone. La Flandre doit être aussi amenée à suivre le mouvement. Pour combler ce vide ô combien important. N'oublions pas que l'histoire de la colonisation, aussi imparfaite fût-elle, c'est l'histoire de notre pays. Et au-delà de ce qui pourra à l'avenir figurer dans les manuels scolaires, on devra sans doute réfléchir à la meilleure manière d'ajouter, auprès des statues et des bustes de ce Roi contesté, des éléments de contextualisation. Pour rappeler précisément qui il fut et ce qu'il représenta pour nos deux pays. Mais aussi pour rappeler que la conquête du Congo, initiée sous son règne, ne fut pas qu'un conte de fées...
Pierre MIGISHA
Ancien député bruxellois et à la Fédération Wallonie-Bruxelles
Ancien journaliste
Belgo-congolais.


Intersection
BLANCHITE, PRIVILEGES, ALLIES… POURQUOI LES JEUNES ADHERENT-ILS TANT A "L'ANTIRACISME" RACIALISTE ?
Par Anthony Cortes Marianne
A la suite des premières manifestations contre le racisme, les réseaux sociaux ont vu fleurir quantité de slogans et de formats racialistes autour du "privilège blanc", partagés en masse par de jeunes internautes. Pourquoi sont-ils si réceptifs au retour de la race dans le débat ?
En 2020, s'engager c'est partager. Ces dernières semaines, carrés noirs, appels à manifester, pétitions, slogans et photos chocs ont rempli l'espace des réseaux sociaux. Par des stories ou de simples publications, sur Instagram, Facebook ou Snapchat, l'indignation face à un racisme insupportable, caractérisé par la mort de George Floyd outre-Atlantique, est devenu un objet viral bien identifié.
Au cœur de ce mouvement, une jeunesse qui semblait jusqu'à présent peu politisée, intéressée davantage par les codes promos offerts par les influenceurs que par les combats et les mouvements sociaux. Et pourtant, la génération Z (né entre 1997 et 2012) et les derniers-nés de la génération Y (dans le courant des années 1990) se sont découverts cette capacité à se soulever. En même temps, ils ont souvent adhéré, parfois sans en être conscient, à une vision du monde où l'idée de "races" est décisive.
CONFIANCE EN L'ALGORITHME
Sarah a 25 ans et vit à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Fraîchement diplômée d'une école d'art dramatique parisienne, elle peine encore à vivre en exerçant ses talents de comédienne. Alors, pour s'en sortir, elle se débrouille. Quelques heures dans la restauration et une dose de cours de théâtre donnés à des particuliers. Sinon, on la trouve surtout sur les réseaux sociaux. "Ils prennent beaucoup de place dans nos vies aujourd'hui". Jusqu'ici, elle s'y indignait assez peu. Elle n'a pas grand chose à voir avec les gardiens de la bonne pensée professionnels qui font de Twitter le théâtre de leur bataille culturelle. "J'utilise uniquement Facebook, confie-t-elle. Essentiellement, je m'en sers pour développer ma réflexion, m'informer… Je vois des contenus défiler et je clique dessus". Elle l'avoue sans honte, elle ne fait jamais de recherche. Les formats (vidéos, audios ou écrits) lui tombent directement dans le bec. "Quand ça m'intéresse, je clique et je partage pour éveiller les consciences". Avec une appétence particulière pour les combats des minorités. "J'ai toujours été scandalisée par le racisme, précise-t-elle. Mais il y a une différence entre être scandalisée et en être réellement consciente". Les formats qu'elle a découverts grâce aux algorithmes, essentiellement des podcasts, lui ont permis de passer d'un stade à l'autre.
Cette transition, Lyla, 19 ans, étudiante en architecture à Montpellier après plusieurs années passées à l'étranger, la nomme sans difficulté : c'est la déconstruction. Elle-même est en plein dedans. "Attention, je ne suis pas totalement déconstruite, avertit celle qui est par ailleurs nouvellement militante féministe et antispéciste. Se déconstruire, c'est s'éduquer pour remettre en cause nos propres préjugés, nos opinions, nos a priori, en écoutant les concernés". Comprendre : les victimes du racisme. "En tant que blanche, je tire avantage du système, poursuit-elle. Je suis donc actuellement dans une réflexion pour remettre en question ce que je pensais être mon opinion, renverser mes certitudes. Ma position dans la société, en tant que blanche, influence ma vision des choses. Il me faut donc m'instruire pour me rapprocher de la vérité qui est celle des concernés".

SE "DÉFINIR SUR LE PLAN RACIAL"
Cette quête presque mystique, elle la doit à sa consommation de podcasts. Dont un en particulier : Kiffe ta race, animé par Rokhaya Diallo et Grace Ly, militantes antiracistes, et produit par Binge Audio. Comme son nom l'indique, le programme fait du retour à la race son commerce. Le tout dans une ambiance feutrée. L'introduction de chaque numéro en témoigne, les deux animatrices demandant à chaque invité de se "définir sur le plan racial" avant d'entamer tout dialogue. Parmi les 45 émissions diffusées sur les différentes plateformes audios et les réseaux sociaux, plusieurs concernent la question du "privilège blanc" qui intéresse particulièrement Lyla dans son chemin vers la "déconstruction". "Ça m'aide beaucoup à réfléchir", glisse-t-elle. Dans le numéro 27, par exemple, les deux animatrices invitent leurs auditeurs à "checker [leurs] privilèges blancs". L'invité : Eric Fassin, sociologue, disserte sur la "blanchité" : "Dans notre société, on n'a pas besoin d'être conscient du fait d'être blanc. C'est un privilège très inégalement distribué". Un "classique" pour Lyla. "On comprend beaucoup mieux comment se positionner pour devenir une alliée de la cause", estime-t-elle.
Comme Lyla, Paola, 20 ans, est accro aux podcasts. À Kiffe ta race, mais pas seulement. Employée d'un cinéma dans le Calvados, elle écoute les journalistes "conscients" disserter sur la question de la race sur l'ensemble de ses trajets effectués à vélo. Il y a "Extimité", "qui donne la parole aux personnes minorisées", "What's de F*", "mon épisode préféré ? L'afroféminisme révolutionnaire", "Sans Blanc de Rien", podcast belge spécialisé dans l'éducation des blancs à leurs avantages, ou encore toute une série de contenus étiquetés "féministes" mais qui "s'étendent parfois aux questions raciales" en bons formats intersectionnels : "La Poudre" de Lauren Bastide ou "Les Couilles sur la table" de Victoire Tuaillon. Et quelques documentaires audios proposés par le service public. Dont "Le blanc", par France Culture. Les études de Paola se sont arrêtées avant le bac, "le système scolaire me soûlait". Alors, se plonger dans ces contenus qui citent les sciences humaines et sociales, "c'est [sa] façon de se constituer un bagage culturel", dit-elle. Mais surtout idéologique, à moindres frais. Depuis, elle ne rate plus une conférence ou publication d’universitaires du domaine, tel que Maxime Cervulle, sociologue spécialiste de la blanchité. Contacté, il n’a pas souhaité nous répondre, "en désaccord" avec notre ligne éditoriale.
INSTAGRAM, RÉSEAU DE "CONSCIENTISATION"
Pour le reste, "ça se passe aussi sur Instagram", explique la jeune femme. Pour "[s]'éduquer", elle est abonnée à toute une série de comptes qu'elle décrit "de gauche", "en bonne gauchiste", se marre-t-elle. Il y a "Décolonisons-nous" et ses plus de 124.000 abonnés, dont le but est de "déconstruire l’héritage post-colonial de l’inconscient collectif" et "d'introduire à l'antiracisme". Récemment, le compte appelait d'ailleurs ses abonnés à la fin de la "fragilité" en reconnaissant l'existence d'un racisme systémique. Mais aussi "La charge raciale", et ses neuf milliers d'abonnés, qui vient d'adresser un encart à destination des "personnes blanches" : "Quand elles (les personnes dites "racisées", ndlr) vous disent que vous êtes raciste, c’est un simple fait, à prendre ou à laisser, mais surtout pas à débattre". Et toute une série d'influenceurs : "Jérémybcn" (20.000 abonnés) qui se décrit comme "activiste d[écolo]nialiste libertaire", "Canoubis" (6.340 abonnés) dont le but est de "décoloniser la pensée pour panser la Terre-mère" ou "Aimyt" (30.800 abonnés) et son "life-style conscient".
Les publications éphémères du réseau social ont d'ailleurs favorisé la diffusion d'éléments de langage des tenants de la blanchité, parfois à l'initiative de stars de la pop culture telles que les chanteuses francophones Pomme ou Angèle, près de 3 millions d'abonnés à elles deux. Comme ce guide édité et partagé par le podcast "Sans blanc de rien" pour "être allié.e de la lutte antiraciste" et qui a connu un succès viral dantesque. Parmi les points à ne pas négliger pour les personnes blanches, dit-on : "Prendre conscience de ses privilèges" et "apprendre à se taire". Conseils que la blogueuse Fiona Schmidt a pris au pied de la lettre en publiant sa propre liste d'avantages : "Quand je salue un.e inconnu.e, il/elle sursaute rarement" ; "Quand j'aborde quelqu'un dans la rue pour lui demander mon chemin, il ne me répond pas spontanément 'non merci'" ; "Les vendeurs ne me parlent pas sans articuler chaque syllabe" ; "Gad Elmaleh ne fait pas de sketch sur des personnes qui me ressemblent physiquement" … Paola n'a rien raté de tout cela et l'a partagé en stories, presque automatiquement. "Si ça peut secouer les Blancs", dit-elle.
LA CULTURE AMÉRICAINE COMME POINT DE DÉPART
Flora, 29 ans, habite dans l'Essonne. Elle aussi se retrouve dans cette façon de consommer, le plus souvent par hasard, ces discours prêts à liker qui lui semblent tenir de "l'évidence". "S'il y a racisme, il y a privilège de race, il faut donc en enlever à certains pour en donner à d'autres", justifie-t-elle, convaincue, traçant son chemin rêvé vers l'égalité. Actuellement au chômage, tentant de "se lancer" comme attachée de presse dans le monde de la musique, elle occupe ses journées à "s'éduquer". Bien sûr, il y a ces podcasts, puis ces publications indignées et en lettres capitales de stars américaines, comme cette diatribe de la chanteuse Billie Eilish ("Voulez-vous fermer votre gueule ??? [...] Vous êtes privilégiés que ça vous plaise ou non. La société vous donne des privilèges simplement parce que vous êtes blancs", a-t-elle publié sur Instagram), qu'elle salue le poing levé. Mais surtout, il y a Netflix.
À l'évocation de la plateforme américaine, son ton s'illumine. "Il y a énormément de choix, beaucoup de films engagés contre le racisme". Des productions qu'elle dévore. Des documentaires, comme I am not your negro, retraçant la lutte pour les droits civiques par la plume de James Baldwin, et des séries, telles que Dear white people où une étudiante métisse, Samantha White, dénonce dans son émission de radio les comportements racistes constatés sur le campus tandis que des blancs s'adonnent au blackface (fait de se grimer en personne noire, ndlr). "J'adore !, s'exclame-t-elle. Ça raconte une histoire universelle. Regardez, chez nous Antoine Griezmann s'est déguisé en basketteur noir, c'est bien que ça parle aussi de nous, Français. Pareil pour les séries, films et documentaires sur les violences policières ou les injustices subies par les Noirs américains". Pêle-mêle : Dans leur regard, film exposant l'histoire de noirs accusés injustement de viol, Le 13ème, explorant la question des inégalités raciales aux États-Unis, ou Hello, Privilege. It's me Chelsea, où une célèbre humoriste (Chelsea Handler) met en scène les avantages d'être blanc.
Doit-on l'émergence de ces théories du côté des jeunes Français à ce soft power américain ? Oui mais pas seulement, selon Jean-Loup Amselle, anthropologue, directeur d'études à l'EHSS et auteur de "Les nouveaux rouges-bruns : le racisme qui vient". "Cet antiracisme politique qui nous vient des Etats-Unis et de l'Amérique latine, qui substitue la lutte des races à la lutte des classes sociales, répond à une situation. Même si je ne crois pas en un racisme systémique, qui irait de la base jusqu'au sommet de l'Etat, il y a du racisme en France. Ces jeunes ne sont pas si réceptifs sans raison. C'est bien que cela correspond à certaines situations rencontrées", note-t-il. Pour autant, peu enthousiaste face à ce "nouvel antiracisme", qu'il voit comme une "déviation" des questions de "privilèges de classe" et de "l'exploitation capitaliste à l'égard des prolétaires et des ouvriers" pour créer des "ressentiments" en invitant chacun à "checker ses privilèges en fonction de sa 'couleur' et de sa 'race'", l'anthropologue s'inquiète du "vide politique" offert à cette génération. "Cette idéologie s'ajoute à l'absence d'organisation politique capable de créer du lien. Aucun parti n'est capable de proposer un cadre à une jeunesse qui s'est politisée par ses propres moyens et qui finit par superposer sur leur quotidien des faits et des récits qui se passent de l'autre côté du globe, que cela soit fondé ou pas."


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RACISME ET/OU RACIALISME

Manuel Boucher, professeur de sociologie à l’université de Perpignan (Pyrénées-Orientales) et auteur de "Radicalités identitaires : la démocratie face à la radicalisation islamiste, indigéniste et nationaliste" (L’Harmattan, 2020) commente :  "Il faut se méfier de cette tentation de stigmatiser la jeunesse pour la montrer comme convaincue par les thèses racialistes, analyse-t-il. Cette jeunesse s’est d’abord mobilisée par l'émotion suscitée par le décès de George Floyd. Elle n'y va pas en ayant réfléchi à la blanchité. Elle rejoint les cortèges parce qu'elle a été choquée par certaines images. Si elle finit par souscrire aux théories racialistes, c’est davantage par naïveté. Une socialisation politique se construit à l’occasion de ces manifestations entre jeunes lambda et mouvements racialistes qui profitent de ce contexte". 
"Il faut avant toute chose faire la critique d'un traitement médiatique qui reprend ces théories venues des États-Unis sans analyser la complexité et les conséquences de cette rhétorique qui mène, in fine, au racisme avec une dose de repentance qui ne veut rien dire".
Si les jeunes reprennent "unanimement" ce concept, d'après lui, on le doit à un "élargissement du champ de conscience" des générations Y et Z. "Élargir sa sphère de considération, c'est une sémantique commune à tous les combats actuels de la jeunesse, décrit-il. Je l'entends chez les végans, qui s'ouvrent aux considérations des non-humains, chez les antiracistes, qui se penchent sur les origines ethniques, chez les féministes intersectionnelles, qui se tournent vers un autre féminisme que le féminisme blanc et bourgeois… C'est quelque part se dire : nous sommes les héritiers d'un inconscient mais nous, nous allons être conscients". Et d'ajouter : "Les jeunes générations ont par ailleurs un intérêt pour le global et pour les combats parfois lointains. Tout simplement parce que le dénominateur commun de nos combats, c'est la préservation de la planète. Une question qui n'est soumis à aucun clivage et qui introduit une lutte globalisée".
« Les jeunes gens qui sont à juste titre révulsés par le racisme ne voient pas qu'ils servent de marchepied à des militants dont la vision est imprégnée de race, de différences irréconciliables et d'enfermement communautaire. » (Poliny)
« Aucun parti n'est capable de proposer un cadre à une jeunesse qui s'est politisée par ses propres moyens et qui finit par superposer sur leur quotidien des faits et des récits qui se passent de l'autre côté du globe, que cela soit fondé ou pas."(Pierre Migisha)
Pendant des années, voire des décennies le débat sur la question interculturelle était dominé par le rapport à l’islam et à l’islamisme. Désormais et avec le meurtre de Georges Floyd, les minorités de couleur se rappellent à notre souvenir.
Un ami allemand m’écrit : 
Natürlich muss Leopold 2 vom Sockel, aber sofort.
Endlich ein gegebener Anlass für das kleine Land,
auch seine Mordgeschichten aufzuarbeiten.
Bien sûr que Léopold 2 doit être renversé de son piédestal, et tout de suite !
Enfin une occasion donnée à ce  petit pays de sublimer son passé colonial meurtrier.
C’est dire si les medias internationaux se déchaînent sur cette question non résolue du débat post colonialiste.
La transformation du musée de Tervuren, héritage du roi bâtisseur fut un premier pas, et non des moindres dans cette direction.
Gageons qu’il y en aura d’autres au fur et à mesure que gonflera l’immigration d’origine sub saharienne. Nous assistons à une mutation profonde des mentalités. Mais gare à un très possible retour de flammes !
MG



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