jeudi 4 juin 2020

Plus de 300 jeunes s'insurgent : "Nous sommes la génération Covid et le monde qui nous apparaît comme avenir nous rend malades"



Opinions
Contribution externe
La Libre Belgique

Une opinion de plus de 300 jeunes, étudiants, travailleurs, chercheurs d'emploi, engagés dans le monde associatif ou syndical, médecins et membres du personnel soignant, actifs dans le secteur privé qui s'expriment à titre personnel. 
Nous sommes la génération Covid. Nous avons 20 ans, 25 ans, 30 ans et le monde qui nous apparaît comme avenir nous laisse désabusés ou en colère. La peur de la maladie pour nous ou nos proches, les décès en explosion autour de nous, le confinement dans des conditions diverses, la précarité de nos études ou nos emplois quand nous avons la chance d’y avoir accédé, les années d’études sacrifiées et les licenciements qui s’annoncent autour de nous nous rongent… alors que chaque nouveau bulletin d’info montre toujours plus la dissonance entre la gravité des dysfonctionnements sociétaux que la crise révèle, et la continuation d’une course effrénée à redémarrer le monde comme avant.
Nos supposées lockdown parties seraient les coupables ?
Si notre impatience parfois, si notre lassitude souvent, si notre apparent désintérêt ou au contraire nos angoisses du futur font poindre notre colère, c'est à force d’entendre les messages qui résonnent désormais. Que nos supposées lockdown parties seraient les coupables quand les grands de ce monde prennent des selfies non distanciés en début de crise célébrant leurs pouvoirs nouvellement renforcés, ou organisent des meetings à leur gloire personnelle dans des stades de foot provinciaux. Qu'il faut encourager symboliquement et applaudir mais qu'on n'entend pas de revalorisation structurelle des salaires. Qu’on continuerait à limiter le nombre de médecins diplômé.e.s quand la pénurie de personnel soignant est si criante. Qu'il faudrait la relance des vieux modèles de croissance comme avant alors que le ralentissement économique montre justement à quel point la pollution leur est liée… et qu’on sait la dureté plus grande encore du gouffre écologique vers lequel nous continuons de courir. Que la culture qui nous permet de rouvrir les imaginaires n’est soutenue que par des statuts de travail ultra-précaires quand elle n’est pas laissée à l’abandon. Qu’on donne la production des tests aux firmes industrielles et leurs plantureuses marges de bénéfices au détriment des laboratoires des cliniques universitaires, qu’on préfère commercialiser les masques en supermarchés plutôt que d’organiser leur distribution gratuite assortie de conseils chez les pharmaciens et maisons médicales. Que les prochains actionnaires qui se frotteront les mains seront sans doute ceux des sociétés pharma qui commercialiseront les premiers traitements. Que la bourse d'avril connaît une embellie sans précédent quand la population de mai fait les files alimentaires pour avoir un peu de pain. Que la crise se règlera à coups de surveillance par webcaméras aux examens, d’applications de tracking liberticides et de contrôle social renforcé, de courses-poursuites mortelles dans les quartiers populaires, de confinement de notre liberté d’exprimer notre colère sur des banderoles aux fenêtres ou sur des kayaks. Que le golf des nanti.e.s, le tennis des aisé.e.s, les secondes résidences réouvertes de celles et ceux qui en ont, la tolérance des visites de quatre personnes dans un domicile familial qui ne dit rien de l'exiguïté de certains logements inadaptés, seraient la solution à nos détresses financières, mentales, psychologiques en pleine explosion. Que les précaires sans-papiers ne sont toujours pas régularisé.e.s quand les vrais illégaux fraudeurs fiscaux ne sont toujours pas inquiétés. Que le lieu de l’entreprise est présenté comme le plus sûr au monde pour éviter le Covid alors que les maigres recommandations sanitaires que les patrons ont accepté de signer ne leur seront même pas rendues contraignantes et que la peur de la perte d’un boulot précaire dans des structures petites et sans délégation syndicale nous bâillonnera plus sûrement que n’importe quelle loi. Que les ménages qui n’avaient pas d’épargne sont en perte de revenu brutal mais que rien n’existe aujourd’hui pour leur éviter la chute. Que les maigres mesures qu’on proposerait pour faire face au réchauffement se feraient à coups de taxes carbones et de surresponsabilisation des individus, sans contrecarrer les structures économiques et les logiques de marché extractivistes, et alors que la population souffre de son appauvrissement. Que la crise sociale est inévitable et qu'il y a ou aura des gens au bord du chemin qu’on abandonnera “parce qu’on a pas le choix”.
UNE SOCIETE DU CHOMAGE DE MASSE
Nous n’avons pas connu les Trente glorieuses et leurs espoirs. Nous sommes né.e.s dans une société du chômage de masse, où l’origine de la non-répartition du temps de travail est tout aussi criante qu’il est injuste de stigmatiser celles et ceux qui ne trouvent pas d’emploi. Nous avons grandi après le 11 septembre, dans une société du sécuritaire et du tracking informatique. Nous vivons post-2008, dans une société du TINA (There Is No Alternative) qui a montré combien elle pouvait vivre une crise mais n’en tirer aucune leçon, ou pire encore, renforcer les fragilités sur lesquelles les mêmes maux se réimplanteront. Nous existons avec Greta Thunberg, dans une société de l’angoisse de l’effondrement et du besoin de réinventer. Nous connaissons une société Covid qui compte chaque jour ses morts physiques et sociales, celles qui découlent de la fragilisation du système de santé, de la parcellisation des statuts de travail et du définancement de la sécurité sociale.
IL NOUS RESTE PEU DE TEMPS
Il nous reste 10 ans à agir pour éviter des bouleversements planétaires sans aucune mesure avec le Covid. Il nous reste peu de temps à agir pour renforcer sécurité et protection sociales, avant que les donneurs de leçon post-2008 aient tôt fait de revenir dire que le problème ne vient pas du système mais d’une dette publique qui aurait trop explosé. Il nous reste peu de temps à nous mettre en connexion et en action pour construire une société qui organise la protection de tou.te.s, nature, malades, précaires. Nous sommes étudiant.e.s, jeunes travailleur.euse.s, membres d’associations et nous lançons un appel aux responsables d’organisations, institutions et partis politiques. Notre besoin absolu d’agir et de voir la société civile se mettre en résistance est raisonnable, et même : il est vital. Soyez preneur.euse.s de notre entêtement. Soutenez le, aidez le à se mettre en branle. Vos générations avaient la chance d’avoir encore du temps devant elles pour changer la société. Nous ne l’avons plus.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« NOUS N’AVONS PAS CONNU LES TRENTE GLORIEUSES ET LEURS ESPOIRS »

Ma génération les a vécues dans l’insouciance, ces trente glorieuses avant de sombrer dans les décennies  calamiteuses qui sont celles que nous traversons aujourd’hui dans une Europe encore relativement prospère mais pour combien de temps encore ? L’Amérique s’enflamme et semble basculer inexorablement vers une forme de guerre civile permanente avec un Président candidat à sa propre succession qui souffle sur les braises tandis que l’Europe fait grise mine face à un double défi : la montée des droites extrêmes et le phénomène dit des gilets jaunes. Ces jeunes gens en colère me font penser aux « Angry Young Men » des années cinquante.   Reprenant le titre d'une autobiographie (1951) de Leslie Allen Paul, l'expression « angry young » men est utilisée pour la première fois dans des journaux britanniques à la suite du succès de la pièce La Paix du dimanche (Look Back in Anger) de John Osborne (1956), dont le réalisme sans concession bouleverse la scène britannique. En rupture avec une certaine forme d'intellectualisme et avec ses diktats, extérieure aux idéologies aussi bien communiste que libérale, cette génération est constituée d'une nouvelle élite issue des Grammar Schools, qui se heurte à un système social où les préjugés favorisent toujours l'élite traditionnelle. Les héros de leurs romans ou de leurs pièces sont généralement issus de milieux modestes et portent sur la société, notamment sur l’establishment, un regard cynique et désabusé.
Relayées par le cinéma, les œuvres de John Osborne, de John Braine (1922-1986), de Kingsley Amis, d’Alan Sillito, ou de Keith Waterhouse touchent un large public et accompagnent la Nouvelle Vague du cinéma britannique (le Free Cinema). Leurs héros sont des anti-héros, des rebelles mais des rebelles sans cause, mus par leur rejet des barrières sociales ou des conventions qui les entravent, ils sont les working class heroes.
Rien de neuf sous le soleil donc sauf que la Génération Covid me donne l’impression d’être moins romantique et plus « matter of fact » c'est-à-dire plus pragmatique et résignée. La crise du Covid a relégué les baby boomers dans les réserves d’indiens où il ne se passe plus rien voire au cimetière des éléphants.
Les jeunes se sentent coincés entre le marteau et l’enclume : 
« La dissonance entre la gravité des dysfonctionnements sociétaux que la crise révèle, et la continuation d’une course effrénée à redémarrer le monde comme avant. »
Cette phrase résume toutes les angoisses d’une génération qui se sent sacrifiée.
MG
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