vendredi 3 juillet 2020

L’affaissement de la démocratie française


Par Laurent Joffrin, directeur de «Libération» et Alain Duhamel — 1 juillet 2020 

Les municipales le confirment : notre système représentatif est bel et bien malade, entre perte de légitimité des dirigeants et recul de la participation.
Certes, il y a eu le surgissement théâtral des écologistes dans les métropoles ; certes, il y a eu la débâcle annoncée de la majorité, à l’exception intéressante d’Edouard Philippe ; certes, il y a eu la bonne résistance des socialistes, l’éternel effacement des communistes, la piètre absence des insoumis, le net reflux du Rassemblement national, estompé par l’émergence de Louis Aliot, la solidité locale confirmée de la droite classique malgré Marseille et Bordeaux. Tout cela pèse cependant bien peu à côté du phénomène massif et menaçant que constitue l’affaissement continu de la démocratie française. Car le 28 juin a marqué d’une pierre noire ce qui finit par ressembler à une désagrégation : 59 % d’abstention pour le second tour des élections municipales, les plus proches cependant des préoccupations quotidiennes des Français. Bien entendu, on dira que la pandémie a accentué le mouvement, que la campagne n’a pas vraiment eu lieu, que la distance entre les deux tours était dissuasive. Tout cela est vrai mais n’efface pas ce fait têtu, la participation électorale ne cesse de reculer implacablement. Au second tour de l’élection présidentielle, le quart des électeurs s’est abstenu, et plus de 10 % des Français ont voté blanc ou nul. Le président élu ne rassemble pas la moitié des électeurs inscrits. Aux élections législatives qui ont suivi, plus de la moitié des citoyens s’est abstenue. Le déclin de la participation ne cesse de s’accentuer. La démocratie représentative apparaît donc sérieusement malade, d’autant plus que la légitimité des dirigeants recule au même rythme que la participation électorale.
D’ailleurs, on le sait bien, l’image des gouvernants, quelle que soit leur étiquette politique, ne cesse de se dégrader. Les élus, les partis, les médias, les syndicats tous ont perdu prestige et reconnaissance. Le nombre des militants a fondu, le nombre des électeurs s’abaisse sans cesse et personne ne trouve grâce aux yeux des Français hormis quelques chanteurs, quelques acteurs, et quelques champions sportifs. Les citoyens sont persuadés que ceux qui cherchent ou exercent le pouvoir sont corrompus, incompétents et parfaitement indifférents au sort de leurs électeurs. Tout cela est parfaitement absurde mais n’incite pas les hommes et les femmes de talent à s’engager en politique. C’est un cercle vicieux. Les Français aiment de moins en moins leurs dirigeants et les plus aptes se détournent donc des affaires publiques. Plus les citoyens sont cruels, plus les élites s’éloignent de la politique. Dans ce pays si politique depuis si longtemps, les électeurs se montrent de plus en plus insatisfaits et les élus apparaissent de plus en plus fragiles. Visiblement, les alternances ne satisfont plus les désirs de changement ou de renouvellement. Les vagues se succèdent cependant en emportant les majorités et en décimant les sortants. Chaque élection ressemble aujourd’hui à une expiation.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LA DEMOCRATIE VERITABLE EST REVOLUTIONNAIRE. »

Nous sommes, de toute évidence, parvenus à la croisée des chemins. « Rien ne va plus ! » La démocratie républicaine, à la française étouffe dans ses contradictions. Alain Duhamel et Natacha Poliny (Marianne)  nous expliquent pourquoi et leurs arguments méritent d’être médités par tous les démocrates.
La démocratie belge est bloquée : le leader du PS Rudy Demotte ne voit plus de solution pour la formation fédérale. "A moins de nouvelles élections" Que se passera-t-il si le Belang sort grand vainqueur du prochain  scrutin et premier parti de l’échiquier belge ? La démocratie italienne semble fragile et la démocratie allemande tient à un fil nommé Angela Merkel qui tire ses dernières cartouches avant de livrer la RFA à l’incertitude démocratique et de possibles Alternative für Deutschland. La démocratie britannique est devenue incertaine avec des leaders improbables qui ne savent pas où ils mènent un Royaume de moins en moins Uni. Peut-on encore vraiment parler de démocratie pour qualifier les pays de Vizgrad de l’est européen, de plus en plus séduits par l’illibéralime à la Viktor Orban. La démocratie à l’européenne semble à bout de souffle. Quant à la démocratie américaine, elle risque de ne pas survivre à un second mandat de Donald Fuck.
Mais c’est quoi, au fond une « démocratie véritable » ?
N’est ce pas la question essentielle qu’il nous fait nous poser dans sa déclinaison politique, sociale, économique, écologique, éducative, sanitaire et surtout éthique. Il convient d’imaginer les démocrates  heureux au pied du mur comme Sisyphe roulant sa pierre.
« l’affaissement continu de la démocratie est un phénomène massif et menaçant. » « Plus les citoyens sont cruels, plus les élites s’éloignent de la politique. »
« La démocratie représentative apparaît sérieusement malade, d’autant plus que la légitimité des dirigeants recule au même rythme que la participation électorale. L’image des gouvernants, quelle que soit leur étiquette politique, ne cesse de se dégrader. »
« La logique est une reprise en main par les citoyens, face à un système qui industrialise chaque processus et favorise des multinationales déterrito-rialisées et irresponsables. »
« la démocratie véritable est révolutionnaire. » 
L’heure est grave et il est sans doute plus tard qu’on imagine sur la pendule du déclin.
MG


CONVENTION CLIMAT : LA DEMOCRATIE EST REVOLUTIONNAIRE

Natacha Polony (Marianne)
"Prenons un pari : les propositions de cette convention finiront pour leur très grande majorité dans un classeur, après quelques discours lyriques visant à remercier les 150 auteurs pour ce merveilleux travail qui honore la démocratie. Il y a pourtant beaucoup plus dans ces propositions."
Tout cela finira-t-il encore en eau de boudin ? Encore une bonne idée abîmée par les instrumentalisations politiciennes ? Une chose est sûre : les réactions outrées de certains économistes bon teint aux propositions de la convention citoyenne sur le climat laissent penser que, malgré tout, mettre des citoyens tirés au sort autour d'une table peut être révolutionnaire. Reste à savoir ce qu'Emmanuel Macron tirera d'un objet politique non identifié qu'il a lui même sorti du chapeau pour contrer les revendications démocratiques nées avec les « gilets jaunes ».
Prenons un pari : les propositions de cette convention finiront pour leur très grande majorité dans un classeur, après quelques discours lyriques visant à remercier les 150 auteurs pour ce merveilleux travail qui honore la démocratie. Comme l'a déjà esquissé la secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie, Agnès Pannier-Runacher, on retiendra quelques éléments anecdotiques qui - heureux hasard - correspondent à des décisions déjà engagées par le gouvernement. On interdira la publicité pour les véhicules les plus polluants. On incitera à la rénovation thermique des bâtiments (sans la rendre obligatoire : beaucoup trop volontariste). Au mieux verra-t-on fleurir un référendum sur quelques éléments symboliques destinés à montrer que le pouvoir se soucie du climat et croit en la démocratie.
REPRISE EN MAIN PAR LES CITOYENS
Il y a pourtant beaucoup plus dans ces propositions, qui dépassent, et c'est tant mieux, la question du climat, pour s'intéresser à la préservation des sols, à la souveraineté alimentaire, à la fin de la logique consumériste. Les boucliers qui se lèvent dessinent d'ailleurs le portrait de l'immobilisme drapé des atours de la raison. D'un côté, ceux qui crient à l'aberration économique. Limiter la production d'objets inutiles et réparer ceux qui servent ? Quelle horreur ! « Décroissantisme », lancent quelques parfaits spécimens de l'aristocratie administrative qui gouverne la France depuis le Conseil d'État. De l'autre, ceux qui s'insurgent contre le fait que ces vaillants citoyens aient évacué toute idée de taxe carbone. Ceux-là sont les représentants de cette social-démocratie qui accepte toutes les règles du marché mais tente de l'infléchir par la fiscalité. Taxer ce qui est néfaste pour orienter vers ce qui est vertueux. Ces 149 propositions ne sont pas exemptes de ce type de logique mais avec l'idée que l'État prévaut sur le marché. Écologie punitive ! entend-on. Les mêmes qui font preuve d'un mépris de classe effarant face à la demande de démocratie exprimée par nombre de citoyens jouent aux défenseurs des libertés outrés qu'on puisse interdire au peuple de manger ces aliments « ultratransformés » qui sont des concentrés de gras, de sucre, de sel et d'arômes artificiels.
Il en est aussi, bien sûr, pour se frotter les mains : cette convention tirée au sort - quelle horreur (bis) - pour répondre à la révolte des « gilets jaunes » formule des propositions qui, nous assurent-ils, les feraient immédiatement redescendre dans la rue. Est-ce si sûr ? Si l'on veut bien regarder plus loin que ces 110 km/h sur autoroute qui servent d'étendard pour commentateur paresseux, ces propositions ne sont pas en contradiction flagrante avec celles publiées par les premiers « gilets jaunes », qui réclamaient plus de justice fiscale et de protection des filières françaises. La logique est une reprise en main par les citoyens, face à un système qui industrialise chaque processus et favorise des multinationales déterrito-rialisées et irresponsables.
BESOIN D'UN ARSENAL JURIDIQUE PRÉCIS
C'est le sens de ce crime d'écocide, concept largement contestable mais qui se veut un symbole, comme tous ces mots en « cide » dont on abuse aujourd'hui. Pas sûr que le débat y gagne grand-chose. Les atteintes graves à l'environnement doivent être punies à leur juste mesure, mais il y faut un arsenal juridique précis plutôt qu'un slogan.
Enfin, certains se gaussent : le nucléaire est absent, c'est bien la preuve qu'on se moque du monde. On peut au contraire en conclure que cette convention n'est en rien radicale, et qu'elle a préféré le consensus plutôt que d'aborder un domaine où se mêlent écologie, industrie, recherche, filières d'excellence et indépendance stratégique. Peut-être certains de ses membres ont-ils considéré que le nucléaire nous permettait d'obtenir une énergie non carbonée à un prix abordable, malgré les problèmes incommensurables qu'il pose. De même, cette convention a préféré prôner l'agroécologie plutôt qu'un passage brutal au bio. Aucun maximalisme. On est loin de la figure du méchant décroissant qui veut ruiner notre belle économie.
Que conclure de cette expérience démocratique ? D'abord ceci : quiconque fait l'effort de s'intéresser à l'état des sols, détruits par l'agriculture intensive et le béton des zones commerciales, à la biodiversité, à la pollution des eaux… en conclut qu'il faut agir. De manière massive et globale. Pourquoi ne pas laisser les représentants élus en juger ? Parce que, visiblement, ils sont enfermés dans des préjugés et des idéologies qui leur interdisent toute action. Tout sera fait, bien sûr, pour vider ce travail de sa substance et n'en garder que l'écume inoffensive. La démocratie véritable est révolutionnaire.

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