samedi 11 juillet 2020

L'enseignement à distance le Saint Graal


Source : Le Vif
Carte blanche
" L'enseignement à distance reste sans doute un Saint Graal si l'on veut servir tous les élèves de manière efficace ", écrit Kristof De Witte (KU Leuven, Itinera).

Au plus fort de la crise du COVID-19, les écoles ont subitement fermé leurs portesPour les professeurs . Du jour au lendemain, les élèves se sont retrouvés confinés chez eux et l'enseignement en ligne est devenu la norme. qui avaient toujours pris soin de garder leurs distances par rapport à la didactique numérique, le choc a été rude. Entre mars et juin, alors que le silence tombait dans les cours de récréation, l'enseignement découvrait les bips électroniques de plates-formes numériques comme Smartschool dans le plus grand et le plus rapide exercice de professionnalisation de son histoire.
Alors que la prochaine année scolaire approche, de nombreuses voix appellent à ne pas perdre l'expérience emmagasinée à cette occasion. Les professeurs comprennent que les méthodes numériques facilitent la différenciation entre les élèves. Ils remarquent également qu'il peut être plus efficace de proposer des exercices sur une plate-forme numérique que sur papier, la technologie adaptative permettant de servir chaque élève selon son niveau. Cet appel des professeurs s'est doublé des recommandations de virologues, qui préconisent de réduire les contacts de 20%. De ce fait, la proposition du ministre flamand de l'Enseignement prévoit un jour par semaine d'enseignement à distance pour l'année scolaire à venir.
Si le volet à distance est bien élaboré, il permet de mettre en place un enseignement "mixte", une combinaison d'enseignement à distance et d'enseignement en présentiel dans le cadre duquel les élèves préparent les cours à la maison. Il est ainsi possible de travailler suivant le principe de la flipped classroom ou classe inversée : les élèves acquièrent la théorie à l'avance et à leur propre rythme, puis réalisent les exercices en classe pour approfondir la matière. Cet enseignement mixte est une méthode d'instruction qui a déjà gagné ses galons dans l'enseignement supérieur.
Mais si l'idée paraît séduisante, la mise en oeuvre d'un enseignement mixte dans le secondaire comporte également des risques. Tout d'abord, c'est une expérience sans évaluation. Malheureusement, notre enseignement a tendance à multiplier les innovations, que nous ne testons jamais. Nous déployons systématiquement nos réformes et nouveautés à grande échelle au lieu de les tester d'abord dans un environnement plus réduit. L'absence d'enseignement "evidence based" nous empêche de savoir si le nouveau est meilleur que l'ancien. Il serait préférable de vérifier d'abord ses effets sur le bien-être et les résultats de l'apprentissage à petite échelle et dans certaines écoles pour apporter des corrections ciblées. Ce principe s'applique d'ailleurs également aux méthodes didactiques utilisées au sein des écoles. Il serait utile de comparer les résultats d'une école qui mise sur des programmes adaptatifs basés sur l'intelligence artificielle à ceux d'autres écoles qui privilégient d'autres méthodes. Une enquête démontre en effet que certaines formes de différenciation ne sont pas nécessairement plus efficaces.
Deuxième sujet de préoccupation : les élèves qui ne disposent pas à leur domicile d'un endroit où ils peuvent travailler au calme ou d'un PC. Environ un jeune âgé de 15 ans sur huit n'a aucun endroit où travailler tranquillement aux tâches que lui a confiées l'enseignant. Les écoles devront donc proposer un "accueil de secours" pour ce groupe d'élèves les jours d'enseignement à distance. Sans quoi l'écart entre les élèves défavorisés et plus favorisés pourrait encore s'agrandir.
Troisièmement, l'enseignement à distance est surtout efficace pour les élèves qui montrent un grand engagement scolaire, qui sont capables de s'autogérer et qui disposent de compétences numériques suffisantes. Sans le professeur pour manier le bâton au besoin, de nombreux élèves feront primer la distance sur l'enseignement. Résultat : les professeurs devront répéter le contenu le jour d'enseignement en présentiel, ce qui réduira le temps d'instruction effectif et pèsera sur les résultats d'apprentissage. Il s'agit donc d'organiser les tâches et le contenu des cours donnés à distance de manière à ce que même les élèves qui montrent peu d'engagements scolaires puissent effectivement les mener à bien.
De nombreux professeurs semblent avoir pris goût à l'enseignement en ligne et à distance au cours de la période écoulée. Mais l'enseignement à distance reste sans doute le Saint Graal si l'on veut servir tous les élèves de manière efficace.
Kristof De Witte (KU Leuven, Itinera).


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«DEBRIDER L’ENSEIGNEMENT POUR QU’IL PUISSE DEVELOPPER TOUT SON POTENTIEL

J’avais choisi de ne pas réagir à la  carte blanche publiée par un collectif d’enseignants du « libre » et de « l’officiel »  mais le présent et excellent article et surtout l’insistance d’une enseignante brillante de mon ancienne équipe m’a mis au défi de réagir. J’y joins deux textes sur l’enseignement qui m’ont interpellé récemment.
MG

 «DEBRIDER L’ENSEIGNEMENT POUR QU’IL PUISSE DEVELOPPER TOUT SON POTENTIEL: UN DESIR DE CHANGEMENT EMANANT DU MONDE ENSEIGNANT!»

Des enseignant·e·s ont mené l’enquête auprès de plusieurs centaines de leurs collègues afin de tirer les enseignements du confinement et d’intégrer les incertitudes liées à la rentrée prochaine. Ensemble, ils lancent dans une carte blanche un appel et des propositions pour l’école de demain

Par Un collectif de signataires in Le Soir

Alors que chaque élève devrait pouvoir trouver à l’école les ressources nécessaires à son épanouissement intellectuel et social, force est de constater que les objectifs de l’école sont loin d’être atteints pour tous les élèves. 
Nombre de jeunes y perdent le goût d’apprendre et se retrouvent rejetés par le système scolaire.
Alors que les scientifiques nous alertent sur les dérèglements climatiques et écologiques ainsi que sur les injustices sociales et économiques qui secouent et menacent gravement notre monde, l’école enseigne trop rarement comment prendre soin de soi, des autres et de la Terre.

Nous, enseignants, sommes régulièrement tiraillés entre nos idéaux et notre réalité quotidienne, face à des objectifs trop quantitatifs et trop peu qualitatifs, face à des groupes dont la taille permet rarement de prendre chaque élève en compte avec sa personnalité et ses difficultés propres. Nous nous sentons coincés dans un carcan institutionnel qui nous met souvent lui-même en porte-à-faux par rapport à nos missions.
Bien sûr, l’école a toujours essayé d’évoluer, de s’adapter, mais souvent de manière maladroite ou inachevée. Aujourd’hui, le Pacte d’excellence nous promet un avenir meilleur mais sa mise en place est de longue durée et sera probablement chahutée par la crise en cours.
Cette crise nous a forcés à revisiter nos pratiques habituelles, à expérimenter. Beaucoup ont réfléchi et innové comme jamais. Trois constats ressortent : 
le contact réel avec les élèves est indispensable, 
les liens n’ont pas pu être maintenus avec tous et, en même temps, le fonctionnement de ces derniers mois peut nous inspirer des avancées réjouissantes.
L’une de ces avancées concerne la taille des groupes : nos expériences de suivis personnalisés ou en plus petits groupes nous ont convaincus de la nécessité d’envisager les choses davantage dans ce sens. Moins d’élèves à la fois, cela signifie plus de temps et d’attention pour chacun et une remédiation plus efficace. Cela favorise également une concentration plus soutenue de l’élève et une vraie démarche d’apprenant.
Par ailleurs, si l’utilisation du numérique nous apparaît maintenant de plus en plus incontournable dans l’enseignement secondaire, il est inadmissible que la fracture numérique creuse encore un peu plus les inégalités de notre système scolaire.
C’est pourquoi nous demandons :
– une plus grande liberté dans l’organisation des cours, des classes, des horaires et surtout une plus grande flexibilité du nombre d’heures de cours en présentiel obligatoire permettant aux groupes d’enseignants et aux écoles qui le souhaitent de travailler avec de plus petits groupes d’élèves, par exemple en proposant des séquences d’enseignement hybride. La pratique de l’école du dehors et l’organisation de projets interdisciplinaires ou inter-niveaux en seraient aussi facilitées.
– des formations qui nous accompagnent dans un usage adapté du numérique en tenant compte des besoins pédagogiques et de l’âge des élèves, un renforcement approprié de l’équipement numérique des familles précarisées et des écoles, une plateforme numérique de qualité, modulable et en logiciels libres, ainsi que, pour chaque école, l’assurance d’avoir en son sein au moins une personne compétente et suffisamment disponible pour accompagner la communauté scolaire dans l’utilisation du numérique et pour répondre à tous les besoins techniques.
– un recentrage des programmes sur l’essentiel, non pas pour apprendre moins mais pour apprendre mieux, et surtout pour que chaque élève ait de réelles possibilités de développer toute une série de compétences indispensables mais parfois oubliées dans la « course contre la montre » de l’organisation scolaire : apprendre à apprendre et à s’exprimer, développer son esprit critique, sa créativité, son autonomie, sa capacité à collaborer et sa résilience face aux défis économiques et environnementaux.
– que les secteurs culturel, artistique, sportif et d’éducation à l’environnement soient plus facilement considérés comme des acteurs partenaires de l’école car ils peuvent notamment répondre à un besoin d’encadrement et d’accompagnement supplémentaire et offrir de belles opportunités d’enrichissement à nos élèves.
– enfin, compte tenu de la fatigue supplémentaire liée au stress dû à la crise et au port du masque, et compte tenu des besoins importants en termes de formations et de préparations de cours, que la FWB réfléchisse au calendrier scolaire qui serait le plus adapté et qu’elle consulte sans attendre l’ensemble des enseignants et des autres acteurs concernés (élèves, parents, syndicats) sur cette question.
Grâce à ces adaptations, chaque école disposera de plus de marge de manœuvre pour remplir, de la manière la plus démocratique possible, les missions qui nous sont chères et qui donnent son sens à notre métier.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY 
QUEL TYPE DE CITOYENS.ENNES VOULONS –NOUS FORMER ?

«Débrider l’enseignement pour qu’il puisse développer tout son potentiel: un désir de changement émanant du monde enseignant!»
Débrider ? S’agit- il de retirer la bride à une bête de somme ? Ou de dégager en incisant comme on débride un abcès ? Les deux peut- être ?
Il est vrai qu’en Communauté Française, les Pouvoirs organisateurs sont de plus en plus corsetés par des directives ministérielles  pédagogiques rigides (coulées dans des circulaires compliquées, voire sibyllines inspirées par l’institut Vandervelde)  dont les enseignants de terrain comprennent peu ou prou la pertinence pédagogique. Cela donne naissance à de véritables abcès qu’il serait bon de débrider autrement que par l’envoi dans les écoles de batteries d’inspecteurs tracassiers ou de cellules de pilotage intempestives qui infantilisent les enseignants en les déresponsabilisant.  
« Débrider l’enseignement pour qu’il puisse développer tout son potentiel. »
C’est dire par défaut qu’il ne le développe pas malgré l’énorme budget qui lui est alloué  (un des plus gros d’Europe) mais qui, loin s’en faut n’est pas toujours investi à bon escient. Le pacte scolaire de 1959 a entrainé la poursuite de la guerre scolaire mais autrement, sous la forme d’une concurrence acharnée des réseaux, renforcée par le marketing scolaire dont les cathos ont le secret.
« Un désir de changement émanant du monde enseignant! »
Intéressant ! Je ne sache pas que les enseignants, volontiers conservateurs dans leurs modes opératoires, soient vraiment avides de changement. Il est vrai que les syndicats, défenseurs des acquis sont plutôt enclins à freiner toute velléité de réforme. 
Changer pour changer ou changer en fonction d’un projet éducatif plus en phase avec les réalités du terrain et la société d’aujourd’hui ? Le projet éducatif émane dans notre système démocratique de l’autorité politique. Ce projet est décliné dans le décret mission voire plus récemment dans le pacte dit d’excellence. Les mauvaises langues diront que c’est tout sauf un pacte et qu’on ne voit pas en quoi il viserait concrètement l’excellence. 
Il faut se souvenir que le précédent exécutif communautaire a dévolu au CDH la mission de réformer l’enseignement en confiant ce super ministère à la très brouillonne Joëlle Milquet, ensuite à Martine Schyns enseignante de formation mais comme Milquet de signature CDH.  Caroline Désir (PS) a hérité de la patate chaude. On ne peut pas dire qu’elle brille par la pertinence de ses interventions. Je ne sache pas que la nouvelle ministre se soit vraiment souciée  d’un désir de changement émanant du monde enseignant!
« Des enseignant·e·s ont mené l’enquête auprès de plusieurs centaines de leurs collègues afin de tirer les enseignements du confinement et d’intégrer les incertitudes liées à la rentrée prochaine. Ensemble, ils lancent dans une carte blanche un appel et des propositions pour l’école de demain. »
Si j’en juge par le grand mécontentement de la majorité de mes amis parents d’élèves, ils déplorent que leurs enfants ont très souvent été livrés à eux-mêmes sans directives précises de la part des directions et des enseignants, singulièrement dans l’enseignement officiel contre lequel ils s’insurgent tous,  pourtant francs  partisans de l’école publique non confessionnelle.
La longue  fermeture des écoles aurait pu, me semble-il, être mise à profit par les chefs d’écoles et leurs équipes enseignantes pour mettre au point un système d’enseignement à distance. C’est en tous cas ce que j’aurais instauré dans mon établissement si j’avais été encore en responsabilité. J’ignore évidemment comment mon équipe et comment les syndicats auraient réagi à ce type d’initiative volontariste.
« Alors que chaque élève devrait pouvoir trouver à l’école les ressources nécessaires à son épanouissement intellectuel et social, force est de constater que les objectifs de l’école sont loin d’être atteints pour tous les élèves. »
Une chose est de constater une carence, une tout autre chose est de formuler un diagnostic clinique des dysfonctionnements, voire même de proposer une thérapie. Pourquoi ce terrible constat d’échec de l’enseignement : ces redoublements inutiles et ces trop nombreux décrochages scolaires ? A cause des directives ministérielles incongrues qui brident les équipes pédagogiques ? A cause de l’incompétence et du manque de leadership de certains chefs d’écoles ? A cause de la formation pédagogique insuffisante des enseignants ? Ce dernier point mérite qu’on s’y attarde. Disons pour faire très court que le système finlandais réussit mieux parce qu’il a à cœur de former les enseignement correctement et aussi de les rémunérer mieux et de les considérer avec un vrai respect.

« Nombre de jeunes y perdent le goût d’apprendre et se retrouvent rejetés par le système scolaire. »
Oui, c’est en effet le système qui est inadéquat et pas forcément les enseignants à qui le grand public jette volontiers la pierre. Constatons tout de même que l’enseignement primaire, loin d’attirer les meilleurs élèves (comme en Finlande) se contente de recruter dans les septièmes professionnelles et surtout parmi les naufragés de l’enseignement supérieur optant pour les écoles normales par choix négatif. Le phénomène n’est pas nouveau mais il semble se généraliser. Hélas, il n’y a plus beaucoup d’intellectuels parmi les jeunes  instits mais il y en a, j’en ai même fencontré.
« Alors que les scientifiques nous alertent sur les dérèglements climatiques et écologiques ainsi que sur les injustices sociales et économiques qui secouent et menacent gravement notre monde, l’école enseigne trop rarement comment prendre soin de soi, des autres et de la Terre. »
Mais voici que la carte blanche aborde un tout autre problème : celui non pas des méthodes (comment j’enseigne) et de la formation des maîtres mais des contenus (ce que j’enseigne) imposés par les programmes, c'est-à-dire par la Communauté Française. Vaste sujet. 
« Nous, enseignants, sommes régulièrement tiraillés entre nos idéaux et notre réalité quotidienne, face à des objectifs trop quantitatifs et trop peu qualitatifs, face à des groupes dont la taille permet rarement de prendre chaque élève en compte avec sa personnalité et ses difficultés propres. » 
Les finalités disait le professeur  Louis Vande Velde (ULB), les idéaux, si vous préférez, sont fixés par le projet éducatif qui doit répondre à la question : « quel type de citoyens voulons nous former?» En revanche, les objectifs seront fixés, toujours selon Louis, par le projet pédagogique, autrement dit le projet d’établissement, lequel doit être rédigé par le chef d’école et son équipe en fonction du public cible de l’établissement. Il s’agit d’un exercice délicat mais essentiel que très peu d’écoles prennent à bras le corps. Quel dommage. Nous nous sentons coincés dans un carcan institutionnel qui nous met souvent lui-même en porte-à-faux par rapport à nos missions.
Quels sont les enseignants et les chefs d’école qui prennent toute la mesure de leur mission. Mission enseignante ou mission éducative ? Les deux ? Qui lit les textes ? Qui se soucie de les interpréter, de les adapter ? 
« Bien sûr, l’école a toujours essayé d’évoluer, de s’adapter, mais souvent de manière maladroite ou inachevée. »
L’école se soucie essentiellement de fonctionner selon des règles strictes. L’école est sur des rails qui sont boulonnés  par l’autorité politique qui se montre de plus en plus tatillonne, sourcilleuse et directive au fil des décennies.  Sa dernière trouvaille : les comités de pilotage imposés aux établissements qui sortiraient trop des clous en s’éloignant des directives strictes. J’ai toujours été un chaud partisan de l’autonomie des établissements mais cela suppose un chef et des équipes qui savent où ils vont, c'est-à-dire qui ont une vision à long terme et un vrai projet d’école. 
« Aujourd’hui, le Pacte d’excellence nous promet un avenir meilleur mais sa mise en place est de longue durée et sera probablement chahutée par la crise en cours. »
Le tronc commun jusqu’au cœur du secondaire. Voilà la grand idée qui , par souci d’égalitarisme, imposera à tous les mêmes objectifs jusqu’au-delà de seize ans : un peu de latin ma non troppo, un zest de technologie sans matériel et pas trop d’histoire ni de géo ...
 Finies les différences discriminatoires  entre enseignement général (pour la classe moyenne belgo belge) /technique (pour les enfants de l’immigration)/professionnel (pour le primo arrivants) : tout le monde sera soumis aux mêmes disciplines et aux mêmes exigences. Coupons les têtes qui dépassent !  C’est cela l’avenir. Sera-t-il radieux ?  J’ai des doutes ! 
« Cette crise nous a forcés à revisiter nos pratiques habituelles, à expérimenter. Beaucoup ont réfléchi et innové comme jamais,»   
Beaucoup se sont remis en question. Mais beaucoup c’est combien au juste ? En général c’est les meilleurs profs qui se remettent en question. Quid des autres en principe plus nombreux?

« Trois constats ressortent : 
Le contact réel avec les élèves est indispensable, » 
Certes oui mais il n’est peut être pas «  indispensable à 100%, » c'est-à-dire tout le temps. De nombreuses tâches répétitives et fastidieuses peuvent être confiées à un enseignement virtuel à domicile. Je crois aux vertus de « l’inverted class », la présence en  classe étant réservée à des moments de vrais échanges sur une matière étudiée en virtuel suivie de séminaires, débats, discussions, développement de l’esprit critique et du discernement, ateliers divers etc. 

« Les liens n’ont pas pu être maintenus avec tous et, en même temps, le fonctionnement de ces derniers mois peut nous inspirer des avancées réjouissantes. »
On invoquera ici la sacro sainte fracture numérique et le drame des élèves de classes sociales défavorisés qui n’auraient ni internet, ni un portable chez eux. Il s’agit d’un problème matériel qui peut trouver sa solution par des prêts de matériel comme fut instauré autrefois dans les écoles un prêt des livres et manuels.
« L’une de ces avancées concerne la taille des groupes : nos expériences de suivis personnalisés ou en plus petits groupes nous ont convaincus de la nécessité d’envisager les choses davantage dans ce sens. » 
Certes oui mais à condition que les enseignants soient capables de tirer le meilleur parti des petits groupes. Il est plus difficile de bien animer un petit groupe que d’affronter trente élèves dans une dynamique frontale autoritaire et dominatrice. Encore une fois cela exige une formation initiale robuste suivie d’une formation continuée tout au long de la carrière.
« Moins d’élèves à la fois, cela signifie plus de temps et d’attention pour chacun et une remédiation plus efficace. Cela favorise également une concentration plus soutenue de l’élève et une vraie démarche d’apprenant. »
Quand je confiais des heures de remédiation à mes jeunes enseignats, la plupart me demandaient pourquoi je le punissais. Mais je suis sûr que ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Cela peut bien fonctionner à condition d’être confié à de vrais et talentueux enseignants, des artisans accomplis doublés idéalement de talents d’artistes voire, comme dans le meilleur des cas d’éveilleurs. Mais combien d’éveilleurs (euses) dans une équipe de cent enseignants ? 
« Par ailleurs, si l’utilisation du numérique nous apparaît maintenant de plus en plus incontournable dans l’enseignement secondaire, il est inadmissible que la fracture numérique creuse encore un peu plus les inégalités de notre système scolaire. »
Le numérique c’est un peu comme le manuel scolaire. Il rend meilleur un bon enseignant et sauve la mise d’un enseignant médiocre. En général les meilleurs manuels sont écrits par des enseignants d’élite hypermotivés.
« C’est pourquoi nous demandons :
– une plus grande liberté dans l’organisation des cours, des classes, des horaires et surtout une plus grande flexibilité du nombre d’heures de cours en présentiel obligatoire permettant aux groupes d’enseignants et aux écoles qui le souhaitent de travailler avec de plus petits groupes d’élèves, par exemple en proposant des séquences d’enseignement hybride. La pratique de l’école du dehors et l’organisation de projets interdisciplinaires ou inter-niveaux en seraient aussi facilitées. »
C’est beaucoup de choses en un petit paragraphe qui s’inscrit en faux par rapport au prescrit des circulaires qui ont tendance à promouvoir précisément l’inverse. Et surtout c’est quoi un enseignement hybride
En génétique, un hybride est un organisme issu du croisement de deux individus de deux variétés, sous-espèces (croisement intraspécifique), espèces. Est- ce à dire que les signataires de ce brûlot plaident pour un enseignement mi présentiel et mi numérique et virtuel, comme les automobiles actuelles qui roulent pour moitié à l’essence et pout moitié à l’électricité ?
« – des formations qui nous accompagnent dans un usage adapté du numérique en tenant compte des besoins pédagogiques et de l’âge des élèves, un renforcement approprié de l’équipement numérique des familles précarisées et des écoles, une plateforme numérique de qualité, modulable et en logiciels libres, ainsi que, pour chaque école, l’assurance d’avoir en son sein au moins une personne compétente et suffisamment disponible pour accompagner la communauté scolaire dans l’utilisation du numérique et pour répondre à tous les besoins techniques. »
Ici j’applaudis des deux mains et je jette l’anathème sur la Communauté Française qui s’en préoccupe comme de Colin Tampon. Réveille-toi Caroline Desir, il y a le feu au lac !
« – un recentrage des programmes sur l’essentiel, non pas pour apprendre moins mais pour apprendre mieux, et surtout pour que chaque élève ait de réelles possibilités de développer toute une série de compétences indispensables mais parfois oubliées dans la « course contre la montre » de l’organisation scolaire. »
Evidemment ! Comment ne pas être d’accord avec cela. Mais s’engager dans cette voie nécessiterait des Etats Généraux de l’enseignement en Communauté française. Marie Arena a tenté la chose vainement et le pacte d’excellence se voulait cela au départ. On aimerait que les syndicats s’attellent à cette charrette au lieu de se contenter de défendre les dossiers des profs sans relief et freiner toute velléité de réforme de l’école
« apprendre à apprendre et à s’exprimer, développer son esprit critique, sa créativité, son autonomie, sa capacité à collaborer et sa résilience face aux défis économiques et environnementaux. »
Attention , je sens que je vais enfourcher mon dada, un canasson tout pelé , esquinté et fourbu, à force d’avoir été monté sur divers champs de bataille. 
Apprendre à s’exprimer, à mémoriser, à analyser, à synthétiser, à résoudre des problèmes, à consulter des référence (interne en particulier) à être créatif. Mais c’est du Louis Van de Velde pur jus. Il appelait cela la directivité transparente. Il prônait un enseignement directif « car le maître doit savoir où il mène ses disciples et transparente car il doit à tout moment préciser ce qu’il attend des élèves : de la restitution pure ou une vision critique, une analyse ou une synthèse… »J’ai pratiqué cela avec bonheur en cours du soir mais n’ai jamais réussi à l’instaurer comme projet pédagogique dans mon athénée centenaire. Je regarde cela comme l’échec de ma carrière mais je persiste et signe, en sachant et déplorant que Louis Van Develde a disparu des radars de la faculté de pédagogie. 
Pour faire réussir nos élèves  dans le secondaire et ensuite dans le supérieur il faut assurément leur inculquer une méthode de travail et une bonne gestion du temps. J’ai encore constaté la chose en accompagnant une étudiante  dans ses premiers pas à l’ULB qui semble tout ignorer de cette directivité transparente née en son sein. 
Les aptitudes s’entrainent et les bien entraîner n’est à la portée que de profs bien formés et lucides. 
« – que les secteurs culturel, artistique, sportif et d’éducation à l’environnement soient plus facilement considérés comme des acteurs partenaires de l’école car ils peuvent notamment répondre à un besoin d’encadrement et d’accompagnement supplémentaire et offrir de belles opportunités d’enrichissement à nos élèves. »
J’appelais cela les synergies et je les ai multipliées en créant un parascolaire culturo sportif lourd. Cela exigea une énergie cyclopéenne.
« – enfin, compte tenu de la fatigue supplémentaire liée au stress dû à la crise et au port du masque, et compte tenu des besoins importants en termes de formations et de préparations de cours, que la FWB réfléchisse au calendrier scolaire qui serait le plus adapté et qu’elle consulte sans attendre l’ensemble des enseignants et des autres acteurs concernés (élèves, parents, syndicats) sur cette question. »
Evidemment qu’il faut réaménager le calendrier scolaire dans l’intérêt des apprenants. Mais j’entends d’ici hurler les enseignants : surtout touchez pas à mes vacances ! 
« Grâce à ces adaptations, chaque école disposera de plus de marge de manœuvre pour remplir, de la manière la plus démocratique possible, les missions qui nous sont chères et qui donnent son sens à notre métier. »
Comment faut-il comprendre l’expression de la manière la plus démocratique possible. Rien n’est moins démocratique qu’une école et c’est sans doute la raison pour laquelle elle ne réussit pas à former des citoyens autonomes et critiques. Le nœud du problème est précisément là.  Janusz Korczak (né le 22 juillet 1878, mort le 6 août 1942) a su donner une forme concrète à cette belle intuition.
MG 
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POUR SAUVER L'ELITISME REPUBLICAIN, CONSTITUONS DES CLASSES DE NIVEAU !

Jean-Paul Brighelli (Marianne)
Enseignant et essayiste. Dernier ouvrage paru : C'est le français qu'on assassine (Hugo et Cie, coll. Paradoxe, 2017)
"Il faut regrouper les élèves en difficulté dans des unités de petite taille, leur faire cours intensément, leur imposer au besoin des heures supplémentaires", argumente Jean-Paul Brighelli.
Nous n’avons pas attendu Audiard pour savoir que les cons, ça ose tout. Mais qu’aurait pensé le brillant dialoguiste des Tontons flingueurs en lisant, juste après trois mois d’interruption scolaire, que « les solidarités tant vantées par les discours politiques ne doivent plus, maintenant, être considérées comme la revanche des pauvres pendant les situations de crise, mais bien comme un horizon pour que toutes et tous puissent fonder, demain, une société où la coopération prendra le pas sur la concurrence, où la construction du commun par le partage des savoirs l’emportera sur les individualismes mortifères » ? Il ne serait peut-être pas arrivé vivant au bout d’une telle phrase, si joliment entortillée dans un jargon inimitable. Surtout quand on lui aurait expliqué que ses auteurs, les sieurs Philippe Meirieu, pontife de la pédagogie lyonnaise, et Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE (et censé défendre, lui, les intérêts des élèves), entendent par là recréer, pour combler les retards accumulés pendant ces semaines d’apnée scolaire, les classes uniques des écoles communales de campagne, où par l’effet d’une naturelle bonté les enfants les plus alertes volaient au secours des plus attardés — dans les rêves des pédagogues hors sol.
"PÉDAGOGIE COOPÉRATIVE"
Les duettistes de la pensée pédagogique magique préconisent donc de « faire le pari de la pédagogie coopérative », de sorte que « la réussite individuelle contribue à la réussite collective et réciproquement » : Célestin Freinet, sors de ces corps !
Le collège unique, mis en place par les duettistes Giscard-Haby dans les années 1970, a entraîné le plus formidable affaissement de niveau jamais enregistré sur l’échelle de Richter des désastres scolaires. C’est si vrai que les chefs des établissements les moins contaminés par la doxa pédagogiste ont reconstitué en douce des classes de niveau, sachant bien que c’est le seul moyen d’offrir aux bons élèves de quoi nourrir leurs capacités. Le seul moyen aussi, à condition de s’en donner les moyens, de récupérer les élèves en perdition. L’idée générale étant d’amener chacun au plus haut de ses capacités — et n’en déplaise au sieur Arenas, dont les enfants sont certainement des petits prodiges, tous les élèves, sans parler de leurs conditions d’existence en famille, ne sont pas égaux face à la langue, au calcul, à l’effort, au travail, à la concentration, etc.
C’est le secret de Polichinelle le mieux gardé de la sphère enseignante. C’est si vrai que des élèves en difficulté se sont fort bien tirés de ces trois mois d’enseignement à distance (ne serait-ce que parce qu’ils ont été au calme, loin de la racaille qui les rackette et les déstabilise), et que de « bons » élèves ont cédé du terrain, parce qu’ils avaient besoin, pour progresser, de la présence du maître, du regard du maître, de la sollicitude du maître. Et pas forcément de celle de leurs parents.
Quelle sera la situation en septembre ? À la disparité naturelle ou sociale — peu importe, au fond, quoi que croient les sociologues — s’ajouteront les différences abyssales nées du travail à distance, de l’équipement familial en informatique, de la disponibilité des parents. 10% de décrocheurs, dit le ministre — mais combien d’autres avec des nuances plus ou moins subtiles, des pertes plus ou moins profondes ?
Si l’on ne veut pas que le coronavirus soit une occasion de plus d’aggraver les disparités entre élèves et établissements, il faut prendre en compte ces disparités même. Pour sauver les plus abîmés par la crise, il faut les dissocier, les traiter à part, leur offrir des denrées supplémentaires. Et surtout, ne pas les confronter directement à ceux de leurs camarades qui ont profité de ces mois de repli pour progresser encore.
ÉLITISME RÉPUBLICAIN
Le seul modèle français qui marche, le seul qui soit conforme à l’élitisme républicain, le seul aussi qu’on peut nous envier, ce sont les classes prépas. Le regroupement des meilleurs dans une même classe agit comme un stimulant pour tous. Ce ne sont pas forcément les enseignants qui sont meilleurs (quoique…), mais les élèves, eux, le sont — et se tirent la bourre de façon à inciter chacun à puiser dans ses réserves ultimes. Il faut impérativement trier les bons avec les meilleurs.
Mais en même temps, il faut regrouper les élèves en difficulté dans des unités de petite taille, leur faire cours intensément, leur imposer au besoin des heures supplémentaires (et payer celles des enseignants qui se consacreront à la tâche), et doubler le travail en classe par un travail en ligne : au ministère de trier dans la masse de ce qui a été offert pendant trois mois les cours les plus performants pour les redistribuer à tous.
Parce que la pensée magique ne suffit pas. Si l’on ne veut pas que la génération qui avait entre 6 et 18 ans en cette année 2020 reste en rade pour les vingt ans à venir, il faut effectivement, comme l’a suggéré Blanquer, tester tous les élèves dès le début septembre, dans les disciplines essentielles, et refaire les classes en fonction des résultats. Quitte à rebattre les cartes en fin de premier trimestre.
Nous ne récupèrerons pas tout le monde : un si long confinement marquera durablement la scolarité de bien des élèves. Mais nous pouvons limiter le gâchis — pourvu que les idéologues de l’éducation veuillent bien arrêter la machine à débiter des insanités pédagogiques — ou qu’on les arrête. Les enseignants, sauf les pires d’entre eux, ont fini par comprendre que Meirieu était une boussole qui indiquait le sud. Les parents, sauf les plus illuminés, vont bien s’apercevoir que la direction de la FCPE est nocive et délétère — et que certains syndicats enseignants adhèrent pourtant à ces billevesées. Les élèves ont envie de recommencer à apprendre — pourvu que des adultes animés des pires meilleures intentions ne viennent encore une fois barrer leur destin. Ingrid Riocreux craint que « notre système éducatif se crispe sur ses idéaux vidés de toute réalité et continue de produire des illettrés en masse, dans une parfaite hypocrisie. » Elle n’a pas tort, et je contresignerais presque ses propos si je ne restais persuadé que le redressement pédagogique est à portée de main.
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHANGER LE LOGICIEL PEDAGOGIQUE ? 

Oserai-je te écrire, que je me retrouve assez dans ce plaidoyer pour les classes de niveau, tel qu’on le pratiquait dans mon athénée communaldu temps où j’étais élève/prof/ préfet.  Je suis un pur produit de ce système élitaire (à la française) qui m’a forgé l’esprit et a infléchi profondément ma personnalité, mon mode d’être. Louis Vande Velde est le carburant qui a fait tourner mon moteur pédagogique. 
Je termine en te renvoyant un texte paru aujourd’hui dans le Soir et dans lequel je me retrouve également.
Blended learning, voilà qui vraiment me parle moi qui ai dévoré les cours de la Open University dans les années septante pour améliorer mon anglais à distance.
J’adhère aux conclusions de cet article et les fais miennes en remplaçant le mot université par le mot école : 
« Ce dont l’université/école a besoin, ce ne sont pas de nouveaux outils ; c’est d’une refonte complète, portant sur ses fins et ses caractéristiques singulières, qu’il s’agisse d’éducation et de recherche ou du rôle qu’elle doit, peut et ne doit pas assumer aujourd’hui. »
MG
ENSEIGNEMENT A DISTANCE: LOIN DES YEUX, LOIN DU CŒUR DES MISSIONS DE L’UNIVERSITE
Chaque semaine, « Le Soir » publie une chronique d’un membre de Carta Academica sur un sujet d’actualité. Cette semaine : l’e-learning, ainsi que l’évaluation à distance dans l’enseignement supérieur, ont été imposés dans l’urgence par la crise Covid et ont suscité des prises de position en sens divers quant à la perpétuation de cette pratique.

Par Le comité de Carta Academica*

Dans la liste des « occasions à saisir » apportées par le Covid-19, à côté du télétravail, l’e-learning (l’apprentissage à distance) et le blended learning (la multimodalité ou la pratique d’enseignement mixte, en présentiel et distanciel avec des technologies dites « nouvelles ») figurent au sommet. Cependant, il s’agit là surtout de la poursuite d’un mouvement engagé depuis une dizaine d’années, malgré une résistance passive mais parfois ferme de la part d’une grande partie du personnel académique. Dans notre beau pays, certains recteurs ou rectrices enthousiastes, voire prosélytes, et leurs équipes investies de la mission de mise en œuvre du blended learning, pourraient donc bien chercher à tirer profit de la crise : un méchant virus, un confinement et trois mois de débrouillardise et d’improvisation en ligne imposées par les autorités et sans concertation avec les acteurs de terrain sauront-ils nous convertir à cette nouvelle mise en forme de l’enseignement supérieur ? Le mécanisme politique à l’œuvre est bien connu : never waste a good crisis (« ne jamais gaspiller une bonne crise ») ou, encore, ce que Naomi Klein a nommé la shock doctrine. Puisque le « présentiel » conduit à transmettre plus sûrement des virus que du savoir, soyons « virtueux » – il est étonnant que ce néologisme ne se soit pas encore répandu plus vite et plus largement que le coronavirus qui en aura été le germe –, et fonçons : en avant toute, vers la virtualisation de l’enseignement supérieur !
Covidéo-conférence
Les mesures exceptionnelles et d’urgence décrétées face à la crise étaient justifiables vu la nécessité d’y répondre sans tarder, même si l’on peut en discuter. Il existait certainement des alternatives raisonnables : année blanche, usage unique de moyennes… Celles-ci furent néanmoins réduites à néant par des ukases unilatéraux (dé)limitant brutalement le possible. Mais aujourd’hui ces mesures changent discrètement de statut : dorénavant, on se met à les considérer dans certains cercles comme acquises et donc « normales », voire « bonnes ». On vante/vend les nouvelles pratiques résultant d’un esprit d’initiative réactif face à une crise exceptionnelle, jusqu’à instaurer des prix et à les décerner aux enseignants qui les auraient intelligemment mises en œuvre, ce qui les transformeraient de facto en « bonnes pratiques » à reproduire didactiquement dans le futur. Le nouveau by default est arrivé : le blended learning. Avant l’événement Covid-19, la multimodalité nous était vantée et était intégrée par nos responsables académiques pour nous inciter à passer à l’enseignement digital à distance. Durant le confinement, les marchands du temple virtuel (Microsoft Teams, Moodle, Canvas, TestWe, Respondus, et autres Zoom) ont fait le forcing auprès des institutions d’enseignement afin de ne pas laisser se fermer la fenêtre d’opportunité (l’effet d’aubaine) que constituait pour eux la crise, visiblement pas perdue pour tout le monde. À coup d’offres alléchantes et « solidaires », il faut attirer, rendre dépendant, tirer profit. D’ailleurs, vu les « succès » loués par nos universités ces derniers mois, pourquoi ne continuerions-nous pas ainsi ? Ces outils sont formidables et vont encore s’améliorer, ce qui veut dire que les compagnies qui les vendent trouveront un intérêt profitable à les bourrer d’applications – notamment des logiciels de surveillance et de contrôle, au mépris parfois du respect du droit à la vie privée – qui seront censées les perfectionner. On peut déjà voir arriver les versions 2.0 et 3.0, qui, chaque fois, causeront des dépenses et des problèmes nouveaux.
Un nouveau récit pour rassurer
Transformant les discours en action, certaines universités, avides tant du coup de com que de la volonté d’anticiper la gestion à venir, avaient déjà annoncé qu’un certain nombre de cours de l’année académique prochaine auraient lieu « à distance ». Maintenant, face à la bronca d’une base académique remontée du fait de ces décisions non concertées, face aux voix qui se sont élevées après le choc de la conversion forcée pour réclamer la restauration d’une relation pédagogique digne de ce nom, c’est-à-dire la moins virtuelle et la plus incarnée possible, on change le récit pour nous rassurer : sur la base d’une analyse de l’évolution favorable de l’épidémie, la mixité semblerait faire sa réapparition. Certaines universités, mais assurément pas toutes, vont même jusqu’à annoncer un retour préférentiel au présentiel. Dans l’université transformée par le passage du virus, n’ayez crainte, il restera donc encore de la place pour du présentiel. Ceux et celles qui y tiennent pourront encore en prévoir, selon un dispositif dans lequel ils risquent néanmoins à l’avenir de devenir accessoires, voire exceptionnels. La prochaine occasion confortera le larron.
Des milliers de micro-procédures
Le déconfinement est pourtant ici encore à géométrie variable. Et pour certains programmes de spécialisation, en anglais surtout, le passage définitif à l’e-learning est déjà annoncé. Ne nous trompons pas : l’avenir de l’enseignement supérieur se joue maintenant et en temps réel, dans des milliers de micro-procédures que chaque enseignant.e doit observer pour que les étudiant.e.s soient informé.e.s à l’avance en toute transparence, et pour que la bureaucratie, toujours renforcée et devenue pléthorique, puisse contrôler la conformité des propositions des enseignants à la galaxie de règles anciennes et nouvelles. Des règles qui changent au rythme des soubresauts des politiques d’urgence, dont les processus décisionnels ne s’encombrent pas de concertation, de représentation ni de participation, et qui, toutes, sont triturées et interprétées de façon à privilégier l’usage de technologies.
Questionner, problématiser : la mission de l’université face à la logique marchande
Exiger qu’on réfléchisse sérieusement aux visées et conséquences (pédagogiques, scientifiques, humaines, psychologiques, sociales et économiques) du tournant technologique dans l’enseignement, nous vaut illico presto d’êtres tournés, enfants gâtés et privilégiés que nous sommes, en ridicules reliques d’un temps décrété depuis longtemps révolu. Soyons clair.e.s, nous ne sommes pas des technophobes. Nous voyons bien, dans les perspectives des nouvelles pédagogies, les aspects positifs d’une certaine utilisation digitale dans des cours qui pratiqueraient la coexistence des différentes modalités, le travail collaboratif et les outils de l’intelligence collective. Mais ce type de cours, loin d’être « industrialisé » est au contraire du « sur mesure », qui a un coût humain, technologique et financier, et qui prend du temps pour sa construction et son appropriation par l’enseignant.
Nous pensons que l’e-learning ne peut se voir attribuer un rôle avant même que ne soit conçue la pièce dans laquelle il figurera. Et cette pièce, c’est celle de l’enseignement supérieur avec tout ce qui le caractérise, de l’éducation à la recherche, des espérances et revendications des étudiant.e.s à celles de son personnel, de l’autonomie de l’université à son rôle dans la société, la culture et l’économie. Pour nous, à première vue, le rôle de l’e-learning devra rester accessoire, si la pièce qui se joue veut être celle d’un enseignement supérieur digne de ce nom. Dire que la crise sanitaire actuelle impose le développement de l’e-learning est absurde. Ce dont l’université a besoin, ce ne sont pas de nouveaux outils ; c’est d’une refonte complète, portant sur ses fins et ses caractéristiques singulières, qu’il s’agisse d’éducation et de recherche ou du rôle qu’elle doit, peut et ne doit pas assumer aujourd’hui. Il ne suffit pas d’être prêt à décerner des diplômes aux enfants de Trump et Musk, quand ceux-ci habiteront la lune ou Mars.
Une vision managériale de l’Alma Mater
Tout se joue donc maintenant, sans que l’on ait pris le temps de faire un bilan complet, scientifique, objectif et surtout pédagogique de ce que les circonstances ont rendu possible depuis mars. D’autant que cela implique nécessairement de faire également le bilan de ce qu’est devenue l’université depuis l’avènement de l’économie de la connaissance et la compétition exacerbée entre toutes les universités du monde que cette économie a engendrée, obnubilées qu’elles sont devenues par les fameux « indicateurs de performance » et autres rankings comparatifs. Penser que la digitalisation de l’enseignement supérieur puisse être une réponse aux problèmes posés par la transformation de l’université en guichet de distribution de diplômes, fabrique de publications et fonds d’investissement en innovation régionale, nationale et internationale, n’est pas digne du savoir qu’elle est censée produire et défendre. De même, on s’est trop longtemps résigné à voir nos universités contaminées depuis au moins trente ans par tous les traits de l’entreprise profitable et son jargon managérial qui transforme l’étudiant.e en client.e ou les services universitaires au personnel académique en business partners, sans oublier une communication de positionnement et de recrutement insipide et digne d’un célèbre limonadier. Nos universités surfent ainsi joyeusement sur cette immense vague de l’idéologie néolibérale de productivité et croissance illimitées, qui semble aller s’écraser droit dans un mur, que celui-ci soit climatique, financier, socio-économique, belliqueux, ou une combinaison de tout cela. Les signes se multiplient, qui témoignent des difficultés de survie des institutions dans une jungle kohlantesque, où, s’il n’en reste qu’une, mon université devra être celle-là. Épinglons la fascination pour l’anglicisation de cursus au risque de la perte de la diversité linguistique et culturelle, en général, et de la diversité des cultures et des traditions disciplinaires, en particulier (de la monoculture et de la pensée unique comme faillite de l’université). Mentionnons encore la propension immodérée à la proclamation et à la communication de sa propre excellence ISO-labellisée. Alors que, si toutes les institutions sont excellentes, aucune ne l’est, l’excellence nécessitant de sortir du lot – à moins de vouloir alimenter une course sans fin, sans faim mais jamais rassasiée.
Ce que cache mal l’engouement techno-prométhéen
L’expérience des signataires de ce texte et des nombreux collègues qu’ils ont pu questionner conduit à une conclusion : l’e-learning s’inscrit sans aucun doute dans la logique de la transformation de l’université en entreprise clef de l’économie de la connaissance. Sa promotion renforce la mécanique déjà enclenchée de globalisation de l’éducation supérieure et le nivellement de celle-ci par le jeu de la compétition prétendument libre. Rien d’étonnant alors que l’e-learning conduise à renforcer les inégalités économiques et sociales. Suivre un enseignement à distance dans des conditions correctes ne suffit certes pas à corriger tous les défauts de cette méthode, mais permettrait de bénéficier de ses apports. Et le problème est là : des conditions correctes. Qui en jouit ? Une connexion stable et suffisamment puissante, pas trop partagée par d’autres cohabitant.e.s ; une pièce calme ; un équipement informatique suffisant… Non, la majorité des étudiant.e.s ne bénéficie pas de ces conditions, quand bien même les universités ont essayé, à leur mesure, de pourvoir à certains besoins matériels. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il génère du stress et de la fatigue tant pour les enseignant.e.s que pour les étudiant.e.s, impactant lourdement l’apprentissage de ce qui ne touche pas strictement à la matière du cours, et qui constitue peut-être l’essentiel de ce que nous pouvons apporter à nos étudiant.e.s : la construction de problèmes, la réflexion, l’interaction, l’esprit critique et une prise en charge des conséquences. 
Enseigner-apprendre est un art, un artisanat relationnel, verbal et non verbal : il en va d’une pragmatique vivante dans laquelle les réflexes et tour-de-mains ne peuvent être acquis sans corporalité, même si celle-ci se joue exclusivement dans l’espace neuronal du cerveau (comme dans les sciences interprétatives). Nul.le ne devient sociologue ou juriste ou ingénieur.e ou médecin sans avoir été baigné.e avec un.e guide expérimenté.e, un.e tiers-instruit.e, dans la vie de la sociologie, du droit, de l’ingénierie ou de la médecine. Et ce problème n’est pas nouveau, comme en témoigne le nombre de fois que nous avons tous entendu que « le diplôme, oui, bien sûr », mais que nos diplômés ont toujours beaucoup – si ce n’est pas tout – à acquérir en passant « réellement » au travail. Personne d’entre nous n’a jamais engagé un chercheur sachant chercher uniquement parce qu’il/elle avait obtenu de bonnes notes.
La construction d’une identité
De l’autre côté, les jeunes ne se lancent pas dans des études supérieures uniquement pour emmagasiner du savoir et obtenir l’attestation certifiée de cet accomplissement. Les études sont aussi une expérience de vie fondatrice de la construction de l’identité, de l’apprentissage de l’autonomie de début de vie d’adulte et de la socialisation, grâce principalement aux échanges directs avec d’autres jeunes et avec les professeur.e.s. « No sex, no booze : how the move online will take out all the fun out of university » (« Pas de sexe, pas de guindaille ; comment le passage au virtuel va détruire tout le plaisir dans l’université »), titrait une carte blanche dans The Guardian, le 20 mai dernier. Nul.le ne deviendra par ailleurs un.e bon.ne ingénieur.e s’il n’a pas croisé sur sa route, pendant sa formation, des juristes, des sociologues et des médecins. Cet apprentissage-là, l’université « virtueuse » ne le permet pas. Pas plus qu’elle ne permettra la possibilité de construire la contestation du savoir institué ou la mise en mouvement politique – plus ou moins explosive – des étudiant.e.s, moteurs d’évolutions scientifiques, culturelles, politiques et sociales.
L’e-learning comme cheval de Troie
Inciter à l’e-learning suite à la crise du Covid-19 répond, comme la voiture électrique, les OGM ou la viande synthétique, à des aspirations strictement économiques biberonnées à une vision TINA (« There Is No Alternative ») du monde que partagent un grand nombre de chefs d’État et de patrons de multinationales, sans oublier une dizaine de milliers d’autres capitaines d’industrie et de gestionnaires publics, qui, à eux seuls, possèdent, contrôlent et manipulent le reste des 8 milliards d’êtres humains, ainsi que notre habitat à tous. Même si cette vision s’est fracassée sur la pandémie du Covid-19 où les invisibles étaient en premières lignes : éboueurs, infirmier.e.s, employés des transports publics, épiciers, maraîchers… Elle est bien là, l’écrasante vague sur laquelle surfent nos responsables universitaires. Continuer à grossir, grandir, croître en phagocytant les institutions concurrentes et en investissant l’espace global des étudiants à distance à coups de com et de marketing vantant le progrès techno-prométhéen, voilà le programme brut et brutal. Déjà, les grandes universités américaines ont créé edX, une association à but non lucratif, utilisant un logiciel open source, vouée à l’accès de tous les citoyens du monde à l’éducation prodiguée par des sommités. Dans une de nos universités, aujourd’hui déjà, un cours gratuit proposé par ce biais par un de nos brillants collègues, affiche fièrement : « Déjà 70.587 inscrits ! ».
Le risque de la pensée unique
Concurrent de la même niche, mais dans une optique purement commerciale, Coursera, est quant à elle une entreprise qui a déjà levé plus de 250 millions de dollars de capital à risque. Mais alors, pourquoi ferions-nous encore des cours nous-mêmes, si les meilleurs sont en ligne ? Un cours à distance par matière pour tous les étudiants du monde ? On voit poindre là le risque, une fois encore, de la pensée unique, mais aussi de la prolétarisation des académiques, dont, sous l’effet de l’austérité, on pourra faire l’économie, ou qui en seraient réduits, productivité oblige, au statut de horde de correcteurs. Cela semble déjà être le chemin qu’ont dû prendre de très nombreux postdocs enseignants au statut précaire, sans perspective de carrière, aux États-Unis, mais pas seulement.
Formation versus formatage
Dans cette vision de l’enseignement supérieur, on ne parle plus de formation, mais de formatage ; plus d’apprentissage mais de rituel de passage ; plus d’éducation mais de normalisation ; plus de qualité mais de quantité ; plus d’épreuves relationnelles mais d’évaluations unilatérales, et ainsi de suite, ad nauseam. Du côté de la recherche, la même tendance s’accentuera encore : la recherche aux finalités prédéfinies par leur rentabilité espérée risque d’occuper la totalité du terrain, avec le soutien des politiques scientifiques, qui bien sûr maintiendront quelques rares bastions de recherche fondamentale et gratuite – c’est-à-dire, selon cette vision, inutile – en guise de façade. Fast science = fast education, comme nous le rappelle l’épisode de la revue The Lancet qui a perdu sa crédibilité en voulant faire un scoop.
Ce ne sont pas cet enseignement et cette recherche que nous voulons. Ce n’est pas l’enseignement que nos étudiant.e.s attendent. Voilà ce qu’entendraient les recteurs et rectrices prosélytes et leurs spin doctors de la communication s’ils prenaient la peine d’écouter celles et ceux qu’ils sont supposés servir, celles et ceux qui veulent rendre une fois pour toutes à l’université l’une de ses plus nobles missions : aider la société à penser son avenir, au bénéfice du plus grand nombre, et pas au profit de quelques-uns.
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« ENSEIGNER-APPRENDRE EST UN ART, UN ARTISANAT RELATIONNEL, VERBAL ET NON VERBAL »

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