vendredi 28 août 2020

Face à la pandémie, « la désolation pédagogique n’est pas une fatalité »

Face à la pandémie, « la désolation pédagogique n’est pas une fatalité » dit Bruno Humbeeck
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Le psychopédagogue Bruno Humbeeck (UMons) publie un livre consacré aux leçons de la pandémie. L’occasion, selon lui, de « réinventer l’école ».
Par Clara Van Reeth in Le Soir

Entretien
Chercheur prolixe, infatigable travailleur de terrain, il est l’homme qui murmurait à l’oreille des profs. Bruno Humbeeck publie, à l’occasion de cette rentrée hors du commun, un ouvrage sur les leçons que peut tirer l’école de cette pandémie. Il livre au Soir sa vision de l’école de demain : où la « prudence sanitaire » n’empêche pas « l’audace pédagogique », où les examens formels appartiennent au passé, où les cours de récré sont « amovibles » et les classes « flexibles ». Et où les liens sociaux sont tout aussi importants que les apprentissages.
VOTRE LIVRE COMMENCE PAR LA PHRASE : « JAMAIS L’ECOLE NE S’ETAIT ARRETEE DE CETTE MANIERE ». CET EPISODE INEDIT A-T-IL MODIFIE NOTRE REGARD SUR L’ECOLE ?
Une telle disparition de l’école sans annonce de retour, c’était en effet du jamais vu. Cela a modifié notre vision de l’école et surtout des enseignants. Les parents ont essayé de les remplacer et se sont rendu compte qu’il s’agissait d’un vrai métier, qui ne s’improvise pas. Cette crise nous a aussi rappelé le caractère indispensable de l’école : la réalité est difficile à concevoir sans elle, et sa disparition a créé une forme d’angoisse. Ces prises de consciences pourraient mener à des changements d’attitude. On a ainsi constaté une plus grande sollicitude générale vis-à-vis des profs dans les premiers moments du confinement. Malheureusement, l’être humain oublie vite et les vieux réflexes de critique envers l’école et les enseignants refont déjà surface.
VOUS CITEZ L’« EFFET LOUPE » DU CONFINEMENT SUR LES DIFFICULTES SOCIALES DE CERTAINS ELEVES : CERTAINS PROFS AURAIENT AINSI DECOUVERT LES INEGALITES SCOLAIRES CES SIX DERNIERS MOIS ?
Absolument, la prise de conscience a été très brutale pour certaines écoles. Notamment sur la fracture numérique ; on savait qu’elle existait, mais pas à ce point et avec de telles conséquences. De même, les profs savaient que les élèves n’étaient pas égaux face aux apprentissages, mais le confinement a aussi révélé de façon brutale les inégalités de conditions d’apprentissages (logement, accès à internet, situation familiale…). La société a réalisé que, bien que l’enseignement se soit généralisé et démocratisé, il n’en était pas pour autant égalitaire.
LA REPRISE PARTIELLE DE L’ECOLE EN FIN D’ANNEE A MONTRE, DITES-VOUS, LE « POUVOIR D’ATTRACTION QUE L’ECOLE EXERCE A GEOMETRIE EXTREMEMENT VARIABLE AUPRES DES FAMILLES » : CERTAINES S’Y SONT PRECIPITEES DES LA REOUVERTURE DES PORTES, D’AUTRES L’ONT FUIE…
C’est un reflet des inégalités et de la manière dont chacun vit l’école. En juin, beaucoup de reportages ont montré des enfants ravis de rentrer à l’école. Mais pour d’autres, notamment ceux victimes de harcèlement, le confinement a été vécu comme une libération absolue. Idem pour certaines familles, notamment moins favorisées, pour lesquelles l’école est parfois vécue comme très violente et qui ont été soulagées par son interruption. L’école n’est pas un lieu d’épanouissement et de socialisation pour tous. Il importe donc de mettre en place des dispositifs qui permettent de construire le vivre ensemble. On entend beaucoup, ces jours-ci, qu’il faut « remettre les matières en mouvement » : oui, on peut avancer, mais il ne faut rien précipiter et toujours tenir en compte du fait que l’école est aussi un lieu de construction des liens sociaux.
VOUS SALUEZ D’AILLEURS L’ANNULATION D’EVALUATIONS SOMMATIVES (LE CEB EN JUIN DERNIER ET LES EXAMENS DE NOËL A VENIR DANS LE RESEAU WBE) QU’A PERMIS CE COUP D’ARRET DANS LE RYTHME SCOLAIRE…
Tout à fait, c’est un pas dans la bonne direction. Attention, l’évaluation doit faire partie de l’apprentissage ; les élèves ont besoin que l’on diagnostique ce qu’ils savent, ce qu’ils sont en train d’apprendre, et ce qu’ils ne savent pas encore. Mais dans la forme, ces évaluations doivent être formatives et régulières, pas sommatives ; il faut en finir avec les examens, le CEB et les conseils de classe, qui ne sont plus des moments pédagogiques mais des moments de pure sanction.
VOTRE LIVRE DONNE PLUSIEURS EXEMPLES DE CHANGEMENTS CONCRETS ET POSITIFS POUR L’ECOLE DE DEMAIN. CETTE RENTREE NE SERA DONC PAS FORCEMENT MORNE ET ASEPTISEE ?
Certainement pas. L’école ne doit pas être un endroit où l’on est obligé de rester, mais où l’on veut aller. J’ai du mal à entendre que « la place d’un enseignant est en classe avec ses élèves ». Une classe, ce n’est pas un local, c’est avant tout un groupe d’élèves guidés par un prof, qui peut évoluer dans des configurations multiples. Pour cela, le bâti scolaire doit être repensé. Les bancs rangés en autobus en classe, ce n’est plus compatible avec les nouvelles manières d’enseigner. Il faut davantage aller vers des classes dites flexibles, qui permette à l’enseignant d’adopter différents types de pédagogies (« actives » ou traditionnelles, en mouvement ou plus statiques…) et ainsi tenter de s’adresser à tous types d’élèves. Idem pour les cours de récré : il est très important que tous les élèves s’y sentent bien. Elles doivent être amovibles. A fortiori durant cette période de pandémie. On a tous en tête l’image terrible de ces enfants assis dans des carrés dessinés au sol… Mais la désolation pédagogique n’est pas une fatalité. Face aux scénarios pandémiques et à l’incertitude, il ne faudra pas seulement de la prudence sanitaire mais aussi de l’audace pédagogique.
LES PRIORITES ANNONCEES DE LA MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT POUR CETTE RENTREE SONT LE DIAGNOSTIC DES APPRENTISSAGES, LA LUTTE CONTRE LE DECROCHAGE SCOLAIRE DES ELEVES EN DIFFICULTE ET LE RENFORCEMENT DE L’ENSEIGNEMENT A DISTANCE. QU’EN PENSEZ-VOUS ?
Il y a très peu à redire sur le système de communication de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui a fait preuve de douceur et de beaucoup d’écoute. Et les trois éléments que vous citez sont en effet encourageants, à savoir la volonté d’une école qui ne soit pas uniquement accessible à tous mais réellement démocratique, la réduction de la fracture numérique et le souci de l’évaluation, qui est très clairement annoncée comme n’étant pas certificative.
Les leçons de la pandémie, réinventer l’école ?, Bruno Humbeeck, De Boeck, 139p. Disponible en librairie à partir du 1 er septembre ; 19 €.
Psychopédagogue et docteur en sciences de l’éducation, Bruno Humbeeck est chargé d’enseignement à l’Université de Mons et responsable du Centre de Ressource Éducative pour l’Action Sociale (CREAS). Il travaille sur des projets de recherche portant sur les relations école-famille et société au sein du Centre de Recherche en Inclusion Sociale (CeRIS). Expert de la résilience, il est l’auteur de publications sur l’estime de soi, la maltraitance, la toxicomanie et la prise en charge des personnes en rupture psychosociale.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
 « LA DESOLATION PEDAGOGIQUE N’EST PAS UNE FATALITE »

Ce qui plombe les performances de l’école en Communauté française c’est surtout la dévaluation dramatique du crédit et du prestige des enseignants, la concurrence effrénée entre réseaux et l’ingérence de la haute administration dans les stratégies pédagogiques.
« Réinventer l’école » est en effet une excellente idée mais elle s’est révélée jusqu’ici comme un coup d’épée dans l’eau. Notons cependant la multiplication de création de petites écoles à pédagogie dite alternative où se ruent les parents style bobos très soucieux du plein épanouissement de leurs rejetons.
Constatons que dans le diagnostic de Bruno Humbeeck : « prudence sanitaire » n’empêche pas « audace pédagogique »et observons que  pour lui les examens formels sont choses du passé ; les cours de récré « amovibles » et les classes « flexibles ». Surtout, les liens sociaux sont regardés par lui comme  aussi importants que les apprentissages scolaires.
Ce dernier point nous paraît absolument essentiel. Il suffit d’observer une fratrie de trois ou quatre bambins pour comprendre que le benjamin bénéficie des apprentissages des ainés pour progresser à la vitesse V prime. C’est le principe de base du cinq /huit mis au point par Célestin Freinet il y a près d’un siècle déjà. Si vous ne connaissez pas je vous recommande de regarder sur You Tube « l’école buissonnière » tournée en 1948 avec Bernard Blier dans le rôle de maître Célestin.
C’est bien vrai que le confinement a changé notre regard sur l’école.
Mais ce n’est pas nouveau.  Mon vieil ami, feu Pierre Vander Elst et docteur en pédagogie et ancien directeur de l’Ecole normale était persuadé depuis des décennies que l’école dans sa conception actuelle était complètement périmée. Il est mort du Covid a plus de nonante ans.
Le confinement obligatoire  a modifié notre vision des enseignants. On ne peut pas dire que la majorité d’entre eux se soient montrés proactifs pendant le confinement. Rares sont les équipes pédagogiques qui ont réussi à maintenir un contact avec leurs élèves via internet. Seule une toute petite minorité d’enseignants ont compris tout le bénéfice que l’on peut tirer de l’enseignement à distance. Celui-ci est accessible depuis longtemps aux enfants qui suivent l’école à domicile et il semble qu’il rencontre de plus en plus de succès, singulièrement auprès de bons élèves. Il exige une disponibilité et un engagement hardi des parents mais donne de beaux résultats et permet aux jeunes qui ont opté pour lui de gérer leurs loisirs à loisir : sport, musique, culture, nature et surtout lecture.  
« Les parents ont essayé de les remplacer et se sont rendu compte qu’il s’agissait d’un vrai métier, qui ne s’improvise pas. » J’ai pu constater que ma fille, mère de trois enfants, possédait un talent pédagogique inné et j’ai observés les progrès phénoménaux qu’elle a fait accomplir à ses trois garnements qu’elle met un point d’honneur à rendre autonomes selon la devise de Marie Montessori : « apprend moi à faire seul ». Même le cadet qui n’a pas  deux ans s’y conforme joyeusement.
« Cette crise nous a aussi rappelé le caractère indispensable de l’école : la réalité est difficile à concevoir sans elle, et sa disparition a créé une forme d’angoisse. » Soyons lucides : c’est surtout les copains qui ont manqué aux enfants confinés, pas tellement les enseignants. 
Ce qui ne fait aucun doute, c’est que le confinement forcé renforce encore les inégalités sociales et ceci ne concerne pas seulement la fracture numérique. Celle-ci peut être évitée par un investissement de la part des enseignants et surtout des pouvoirs publics. Mais force est de constater que  ceux –ci y sont très mal préparés par la formation initiale qui évite soigneusement d’aborder ce sujet. Je me fie ici au témoignage d’une jeune institutrice férue d’informatique qui a souhaité faire un master en sciences de l’éducation et n’y a rien appris quant à l’utilisation du numérique à l’école ; un comble. Et quid de la formation permanente des enseignants ? L’informatique en est l’évidence le parent pauvre pour ne pas dire le mal aimé. Et il semblerait, selon la même source, que ce soit pareil pour la formation permanente. J’ai interrogé quatre anciens élèves désormais diplômés universitaires :l’informatique n’a vraiment pas fait partie de leur quotidien scolaire. Hallucinant.
« Bien que l’enseignement se soit généralisé et démocratisé, il n’en était pas pour autant égalitaire. »
Il est évident que la priorité sera demain –mais c’était vrai autrefois- de rendre nos élèves autonomes et des les former en classe de telle manière qu’ils sachent utiliser internet comme une ressource fabuleuse d’information et non pas seulement comme un outil de bavardage/chatting et une console de jeu
Les inégalités existent, on ne saurait le nier. Les technologies informatiques ne sont elles pas le moyen le plus efficace pour les atténuer voire les inverser ?
Certes l’informatique ne résoudra pas tout.
« L’école n’est pas un lieu d’épanouissement et de socialisation pour tous. Il importe donc de mettre en place des dispositifs qui permettent de construire le vivre ensemble. » Précisons quand même que le « chatting » auquel se livrent les enfants et les ados peut être un outil d’apprentissage de la langue de l’école et un moyen de communiquer avec des correspondants néerlandophones ou anglais
Certes l’école est « un lieu de construction des liens sociaux. » mais la toile l’est également. J’attends d’un enseignant  engagé et efficace qu’il/elle s’efforce d’utiliser au maximum le potentiel de communication, d’information et d’apprentissage du smart phone, de la tablette et /ou du laptop. Pour ma part j’ai longuement enseigné l’anglais en usant et « abusant » des excellents programmes de la Open University et des quizz et drills pédagogiques de BBC World Service : Learning English. Vous pouvez, à n’importe quel âge y progresser tout seul en anglais « in a most dramatic way » ! Mais combien de prof ont-ils recours à cette mine d’or ou au site Wablieft destiné aux allochtones flamands ?
Tout autre chose « il faut en finir avec les examens, le CEB et les conseils de classe, qui ne sont plus des moments pédagogiques mais des moments de pure sanction. » Il vaut mieux en effet pratiquer une forme d’évaluation permanente comme le font déjà quelques rares enseignants.
« L’école ne doit pas être un endroit où l’on est obligé de rester, mais où l’on veut aller. » « Une classe, ce n’est pas un local, c’est avant tout un groupe d’élèves guidés par un prof, qui peut évoluer dans des configurations multiples. » 
 « Pour cela, le bâti scolaire doit être repensé. » Vite dit mais notre parc scolaire date du siècle dernier, sinon du 19ème siècle… 
 « Les bancs rangés en autobus en classe, ce n’est plus compatible avec les nouvelles manières d’enseigner. Il faut davantage aller vers des classes dites flexibles, qui permette à l’enseignant d’adopter différents types de pédagogies (« actives » ou traditionnelles, en mouvement ou plus statiques…) et ainsi tenter de s’adresser à tous types d’élèves. » Ce n’est pas faux mais il ne suffit pas de reconfigurer la position des bancs pour remettre l’école sur ses pieds il faut surtout et avant tout former les enseignants d’une tout autre manière. Il n’existe pas de meilleur investissement ni d’autre passe port pour l’avenir, si tant est qu’on en désire vraiment un.
 « Il ne faudra pas seulement de la prudence sanitaire mais aussi de l’audace pédagogique. »
« Il y a très peu à redire sur le système de communication de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui a fait preuve de douceur et de beaucoup d’écoute. Et les trois éléments que vous citez sont en effet encourageants, à savoir la volonté d’une école qui ne soit pas uniquement accessible à tous mais réellement démocratique, la réduction de la fracture numérique et le souci de l’évaluation, qui est très clairement annoncée comme n’étant pas certificative. »
Une communication douce ne saurait suffire. Je ne comprends vraiment pas que notre ministre n’ait pas cru bon de mobiliser ses meilleurs cerveaux informatiques pour plancher pendant ces six mois de chômage de l’école sur la création de plateformes informatiques destinées à faciliter la communication permanente entre l’institution scolaire et ses élèves éloignés de l’école. Soyons en sûr, il y aura d’autres crises, de nouvelles pandémies. Il faut s’y préparer.
« As said by Winston Churchill, never waste a good crisis »
MG


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