jeudi 3 septembre 2020

Affaire Chovanec: Jan Jambon se retranche derrière le PV de police «lacunaire»


plus.lesoir.be

Les députés ont entendu l’ex-ministre de l’Intérieur Jan Jambon et le gratin de la police fédérale. Le nationaliste se retranche derrière un PV de police qui ne reflétait pas la violence de l’intervention contre Jozef Chovanec. « Vous n’êtes pas crédible », lui rétorque le PS.
L’affaire Chovanec a connu son climax politique. Pour l’instant. Les commissions de la Justice et de l’Intérieur recevaient ce mardi Jan Jambon (N-VA), ex-ministre de l’Intérieur, mais aussi l’actuel et ancienne numéro 1 de la police fédérale, Marc De Mesmaeker et Catherine De Bolle.
L’audition s’annonçait chaude pour Jan Jambon – et elle l’a été – mais l’intéressé avait pris soin de désamorcer quelque peu la bombe placée sous son siège en donnant samedi une conférence de presse. L’actuel ministre-président a donc réitéré et étayé sa ligne de défense.
 « Les images publiées il y a 15 jours étaient neuves pour moi. Ces images m’ont profondément choqué. C’est totalement inacceptable. Effroyable… » déclare le nationaliste. Le rapport de police transmis à son cabinet « ne fait jamais mention des images effroyables. Aujourd’hui, on reproche à mon cabinet un manque de proactivité, c’est totalement faux. Mon cabinet a immédiatement demandé accès au rapport de police. Mais je ne peux pas douter de chaque rapport de police, ce n’est pas souhaitable dans notre société ».
Rencontre en tête-à-tête avec l’ambassadeur
Comme c’était déjà connu, le cabinet du ministre avait reçu une première fois une délégation de l’ambassade de Slovaquie le 2 mars 2018 – inquiète du sort réservé à son ressortissant, mort le 27 février. Jan Jambon se trouvait à l’étranger à ce moment-là. Mais Jan Jambon a reçu personnellement l’ambassadeur le 30 mai.
Selon l’ancien ministre, son rôle n’était pas de lancer une enquête disciplinaire alors qu’il ne disposait pas d’informations claires sur les manquements que l’on peut constater sur les images de vidéosurveillance.
Ces explications ne convainquent pas tous les partis, en particulier le Parti socialiste. Ahmed Laaouej règle la mire : « M. Jambon, vous n’êtes pas crédible ! » Pour trois raisons, selon le chef du PS bruxellois. A savoir : son revirement de communication entre « je ne savais rien » à « mon cabinet a bien géré ce dossier à l’époque » ; se contenter d’un « rapport lacunaire » de la police « alors que vous vous disiez le chantre du besoin de partager l’information » ; enfin, parce que l’ex-ministre n’a pas lancé de procédure disciplinaire alors que lui ou son cabinet a eu pas moins de deux interpellations de l’ambassade de Slovaquie, sans compter les différentes alertes.
Ecolo, le CDH, Défi et plusieurs partis flamands ont soulevé la « responsabilité politique » de l’ancien ministre. « Si nous avions commis des erreurs, je me sentirais responsable. Mais je ne crois pas que nous ayons commis d'erreur », remballe le ministre-président flamand.
Main tendue
Côté policier, l’actuel commissaire général de la police fédérale Marc de Mesmaeker avait réservé ses considérations pour la Chambre. Il était à l’époque directeur d’un service opérant l’interface entre le ministre et la police. Il a vu passer le dossier à l’époque. « Il faut faire la distinction entre être au courant des faits et connaître les images », fait-il remarquer. Martial, il s’interroge sur qui connaissait le contenu des vidéos. « J'aimerais le savoir aussi. Parce que ceux qui ont su mais n'ont rien fait, ils s'en vont. »
Le numéro 1 de la police estime avoir agi correctement à l’époque. Aujourd’hui, il « tend la main à la famille Chovanec ». « Je peux regarder la famille Chovanec droit dans les yeux et je souhaite d’ailleurs le faire, car je me rends compte qu’ils vivent un cauchemar depuis deux ans et demi. Je serai toujours associé à cette affaire car je représente l’autorité de la police fédérale. »
L’enquête interne lancée suite aux révélations dans la presse avance à grand train. Le patron de la police administrative va prendre attitude prochainement sur la suite à réserver. Tant sur des responsabilités individuelles (on pense notamment à l’autrice du salut nazi) que sur des dysfonctionnements au sein de la police. « Je mets ces deux volets de l’enquête interne sur un pied d’égalité, il en va de la crédibilité de la police auprès des citoyens. J’en mesure pleinement l’importance capitale ! » Marc De Mesmaeker a invité une nouvelle fois ses policiers à « oser parler » lorsqu’ils sont témoins de manquements.
Quant à Catherine De Bolle, à la place de Marc De Mesmaeker jusqu’au 1er mai 2018, elle ne savait rien, on ne lui a rien rapporté à l’époque. Or, fait remarquer l’actuelle directrice d’Europol, « on aurait dû m’informer des faits ». Plusieurs députés ont formulé le souhait de poursuivre leurs travaux sur l’affaire Chovanec. En procédant à d’autres auditions.
Aux policiers racistes: «Barrez-vous de la police!»
Le commissaire général de la police fédérale a volontiers emprunté un ton martial au cours de son audition. La veille, le site d’informations Apache avait révélé l’existence d’un groupe Facebook privé (aujourd’hui fermé) composé de plus de 6.000 anciens ou actuels policiers. Dont certains qui se sont laissés aller à des commentaires racistes ou offensants. Une enquête interne a été ouverte, mais le boss de la police fédérale n’a pas esquivé la question : « Je dis aux policiers qui ont publié des messages inacceptables et qui le pensent vraiment : “Barrez-vous de la police !” On trouvera de meilleurs candidats. » Marc De Mesmaeker a toutefois rappelé que la simple appartenance à un tel groupe n’était pas répréhensible.


Pourquoi Jan Jambon tient le coup
David Coppi

Le ministre-président flamand paiera-t-il pour les inconséquences présumées du ministre de l’Intérieur qu’il fut sous le gouvernement Michel ? Jan Jambon tient le coup.
D’une part parce que, factuellement, jusqu’à nouvel ordre, rien ne l’accable. Même si l’on peut déplorer, comme l’on fait la plupart des députés mardi en commissions réunies de l’Intérieur et de la Justice, un manque de curiosité-réactivité-proactivité en 2018 au moment du drame. Il y a mort d’homme, ils ne s’en sont pas inquiétés outre mesure à l’Intérieur, est-ce raisonnable et tolérable ? Ce n’est pas fini. Les enquêtes judiciaire et en interne au sein des services de police sont toutes deux en cours. Les commissions parlementaires poursuivent leurs travaux, elles demanderont à entendre divers responsables des services de sécurité.
Deux : Jan Jambon tient le coup aussi parce que, là encore jusqu’à nouvel ordre, il garde la confiance de ses partenaires de majorité en Flandre, où l’Open VLD et le CD&V gouvernent avec la N-VA. Il y a du donnant-donnant là-dedans ? Le commentaire circule en coulisse : « La N-VA n’a pas lâché Wouter Beke, chrétien-démocrate, ministre flamand en charge des maisons de repos, très en difficulté lors de la crise du Covid, c’est la solidarité entre partenaires qui joue »... Du reste, l’on voit bien qu’entre la N-VA et le CD&V en particulier, le lien est substantiel : voir la valse-hésitation du parti de Joachim Coens au fédéral, qui hésite à se déscotcher de la N-VA pour composer une Vivaldi.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
VIVALDY EN AUTOMNE ? ET QUID DES TROIS AUTRES SAISONS ?

Quand Ahmed Laaouej, grand supporter de Vivaldi tire à balles réelles sur Jan Jambon en commission c’est pour éliminer une fois pour toute une NVA qu’il déteste et qu’il refuse de voir s’allier avec le PS selon le vœu exprimé par Paul Magnette. Zizanie interne, guéguerre des chefs ou shadow boxing ?
 Le CD&V veut-il renouer avec la tradition du Seize, pour survivre ?
Olivier Mouton (le Vif) en est persuadé : « Les sociaux-chrétiens flamands rêvent de Koen Geens Premier pour exister au sein d'une éventuelle Vivaldi. Et en maîtriser l'agenda, tout en renouant avec leur histoire » 
« Un gouvernement sans la N-VA? Ce sera l'enfer sur terre pour le CD&V » commente Claude Demelenne et il s’en explique dans une carte blanche pathétique mais tellement lucide : « Le CD&V sera montré du doigt comme le parti qui a permis l'installation d'un gouvernement fédéral minoritaire en Flandre. A terme, c'est intenable pour le CD&V, qui risque de payer l'addition lors du prochain scrutin. » « Le CD&V portera l 'étiquette infamante de "nouvelle peste pour la Flandre". Cette étiquette sera dure à porter. Le CD&V la partagera avec l'Open-VLD, l'autre parti traître à la cause flamingante. Deux partis qui seront accusés des pires turpitudes. »
Mais il est possible que tout ceci participe d’un calcul machiavélique du Palais : démontrer par l’absurde que Vivaldi est contre nature. Cela relève d’une stratégie subtile mais dangereuse, car en politique, comme disait feu André Cools, c’est presque toujours le pire qui se produit….
MG



UN GOUVERNEMENT SANS LA N-VA? CE SERA L'ENFER SUR TERRE POUR LE CD&V
Claude Demelenne
essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche
Le CD&V hésite toujours à participer à une coalition sans la N-VA. Ce n'est pas étonnant car, pour les chrétiens-démocrates flamands, pareil scénario ressemblera à l'enfer sur terre.
Minoritaire au Nord, ultra majoritaire au Sud, orienté au centre-gauche, alors que la Flandre pédale à droite, prônant un quasi statu quo institutionnel, un gouvernement sans la N-VA est-il jouable ? Pour le CD&V, c'est très douteux. Beaucoup de francophones ne comprennent pas la frilosité du CD&V, scotché à la N-VA. C'est pourtant simple à comprendre. Si les dirigeants du CD&V lâchent le parti de Bart De Wever, ils endosseront pour longtemps les habits du traître à la cause flamande. La N-VA et le Vlaams Belang se déchaîneront contre ces "mauvais flamands" jetant aux orties leur idéal nationaliste pour un ou deux strapontins ministériels.
Une gifle pour la Flandre
Le CD&V sera montré du doigt comme le parti qui a permis l'installation d'un gouvernement fédéral minoritaire en Flandre. Un gouvernement "Vivaldi", rassemblant les quatre grandes familles politiques - socialiste, libérale, écologiste et chrétienne-démocrate - n'aura en effet pas de majorité dans le groupe flamand au parlement fédéral (avec un déficit de quatre sièges). Ce scénario minoritaire s'apparente à une gifle pour la Flandre. A terme, c'est intenable pour le CD&V, qui risque de payer l'addition lors du prochain scrutin.
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Dans le même temps, le CD&V sera raillé pour avoir mis sur les rails une coalition ultra-francophone, très majoritaire en Wallonie et à Bruxelles. Quasiment tous les parlementaires francophones soutiendront un gouvernement "Vivaldi", en fait tous les parlementaires sauf les élus du PTB (les deux représentants de Défi voteront le plus souvent avec la majorité).
Le CD&V "vendu" aux belgicains du MR
Le CD&V sera également perçu comme le parti "vendu" aux belgicains du MR. Le CD&V incarnera le parti qui a bloqué - à tout le moins encommissionné - toute réforme de l'Etat ambitieuse. Un reproche dur à porter pour ce CD&V dont une partie de la base adhère aux thèses confédéralistes.
La trahison du CD&V aura permis l'éclosion d'un gouvernement reléguant au rang de quatrième ou cinquième priorité l'obtention de nouvelles avancées confédérales en faveur de la Flandre. Un scénario d'autant plus imbuvable pour la N-VA qu'il colle aux aspirations du nouvel ennemi numéro un du nationalisme flamand, Georges-Louis Bouchez, le très belgicain - et tout à fait décomplexé - patron du MR.
Le CD&V, nouvelle "peste pour la Flandre"
L'addition sera salée pour le CD&V. Il sera diabolisé par le mouvement flamand, comme le fut au siècle dernier l'ancêtre de l'Open-VLD, le "partij voor Vrijheid en Vooruitgang" (PVV - parti de la Liberté et du Progrès ), rebaptisé "Pest voor Vlaanderen" (la peste pour la Flandre) par les nationalistes qui lui reprochaient la tiédeur de son engagement flamand.
Le CD&V portera l 'étiquette infamante de "nouvelle peste pour la Flandre". Cette étiquette sera dure à porter. Le CD&V la partagera avec l'Open-VLD, l'autre parti traître à la cause flamingante. Deux partis qui seront accusés des pires turpitudes.
Bart De Wever aura beau jeu de fustiger leur positionnement incohérent : bras dessus, bras dessous avec la NV-A au gouvernement flamand, reléguant cette même N-VA dans le coin, à l'échelon fédéral.
La chute finale du CD&V ?
Les réticences du CD&V face à une hypothétique coalition "Vivaldi" sont compréhensibles. Scrutin après scrutin , le parti perd des voix, plus de 180.000 en moins (presque un quart de son électorat) lors des élections de mai 2019. A ce rythme là, l'ancien parti flamand dominant, en déclin accéléré, va y laisser sa peau. Il n'a plus le droit à l'erreur. Pas certain que la participation à un gouvernement Vivaldi soit susceptible de lui rendre des couleurs. Au contraire, il pourrait précipiter sa chute finale. La plupart des dirigeants du CD&V sont conscients des risques qu'ils prendront s'ils s'embarquent dans l'aventure. Celle-ci pourrait se conclure par un cruel hara-kiri, tant les nationalistes flamands leur feront vivre l'enfer sur terre.
Peut-être le CD&V réussira-t-il à sauver la face en obtenant le poste de Premier ministre pour Koen Geens. Mais à moyen terme, les chrétiens-démocrates flamands pourraient perdre leurs dernières plumes. C'est tout sauf une bonne nouvelle pour l'avenir de la Belgique, toujours plus ingouvernable.

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