jeudi 15 octobre 2020

Francesco Filippi: «Le succès de Mussolini en Italie illustre la crise du modèle démocratique»


A l’heure où la démocratie parlementaire semble souvent en panne, l’historien italien Francesco Filippi s’attaque au mythe du « bon dictateur », qui gagne du terrain dans son pays… et ailleurs.

« Le récit de Mussolini tout-puissant et humaniste a été créé par le fascisme lui-même. Lorsqu’il occupait le pouvoir, le fascisme a forgé son propre mythe. » 
Par William Bourton
Chef du service ForumLe S

En Italie, d’aucuns prêtent aujourd’hui tout et n’importe quoi au régime fasciste et à son chef, Benito Mussolini. Une amnésie combattue par des historiens comme Francesco Filippi.
D’OU VIENT CE RETOUR EN GRACE DE MUSSOLINI ET DU FASCISME, EN ITALIE ?
Le problème, c’est que le fascisme ne revient pas en Italie, il a toujours été. C’est un problème culturel et non un problème politique. De 1945 à aujourd’hui, la sphère politique italienne n’a pas voulu affronter sérieusement les questions que vingt ans de fascisme posaient inévitablement au pays.
EN 1945, ON N’A PAS FAIT LE PROCES DU FASCISME EN ITALIE, COMME ON A FAIT – EN SURFACE DU MOINS – CELUI DU NAZISME, A NUREMBERG ?
En Allemagne, le procès des responsables nazis a été voulu, instruit et mené par les Alliés. Avant de partir, ce travail de dénazification a été fait. En Italie, ce ne fut pas du tout pareil, car en 1945, le gouvernement était un gouvernement de transition, à l’intérieur duquel il y avait des gens qui avaient participé au fascisme. Comme les Alliés ont considéré ce gouvernement entre guillemets « démocratique » comme étant celui de « la vraie Italie » et ont choisi de travailler avec lui, ils n’ont pas pu instruire le procès des gens qui étaient déjà installés dans cette nouvelle gouvernance.
ON ENTEND PARFOIS, EN ITALIE, QU’« AU TEMPS DE MUSSOLINI, LES TRAINS ARRIVAIENT A L’HEURE ». MAIS EN LISANT VOTRE LIVRE, ON SE REND COMPTE QUE CELA VA BIEN AU-DELA DE CETTE BOUTADE : D’AUCUNS AVANCENT AINSI QUE MUSSOLINI A DONNE UN TOIT A CHAQUE ITALIEN, QU’IL A REDRESSE L’ECONOMIE, COMBATTU LA MAFIA ET MEME PROTEGE LES JUIFS DE L’ALLEMAGNE NAZIE…
Effectivement. Ce récit de Mussolini tout-puissant et humaniste, il a été créé par le fascisme lui-même. Lorsqu’il occupait le pouvoir, le fascisme a forgé son propre mythe – et il était très bon en propagande, en communication. Si ces légendes ont passé la rampe, si elles n’ont pas été immédiatement contredites après 1945, c’est parce que, comme je l’ai expliqué, beaucoup de gens qui avaient été impliqués dans le fascisme ont continué à exercer des responsabilités et n’ont pas eu envie de démentir. Ces histoires ont donc continué à se propager. Les historiens savent que ce ne sont que des mensonges, mais il est difficile de s’attaquer à des croyances.
LORSQU’ON JUGE CETTE PERIODE DE L’HISTOIRE ITALIENNE, ON COMPARE SOUVENT LE FASCISME A D’AUTRES TOTALITARISMES DE L’EPOQUE. MUSSOLINI ETAIT-IL VRAIMENT PLUS « GENTIL » QUE SES ALTER EGO DICTATEURS ?
Absolument pas ! En fait, cette comparaison n’a guère de sens, mais ce qu’on peut dire, c’est qu’à chaque fois que le fascisme a eu recours à la violence, il l’a fait de façon décidée et brutale. Ils ont bombardé en Espagne, ils ont utilisé des gaz dans les guerres de conquête en Afrique, ils ont installé des camps de concentration en Libye, ils ont occupé la Yougoslavie, où il y avait des camps également, ils ont même combattu les résistants soviétiques en Russie, aux côtés des troupes allemandes. Les fascistes italiens semblent – mais semblent seulement – avoir été moins violents pour une question de nombre : ils étaient moins nombreux que les nazis. Mais dans leur façon de mener la guerre, ils ont été tout aussi violents ; simplement, on n’en parle jamais. Et lors de la période de la République sociale italienne (aussi nommée « République de Salò », entre 1943 et 1945, NDLR), cette violence s’est retournée contre les Italiens eux-mêmes, qui s’attaquaient au fascisme (durant cette période, les forces de la résistance contrôlaient une partie importante de l’Italie du Nord, NDLR).
SI CERTAINS ONT LA NOSTALGIE DE CETTE EPOQUE, C’EST PEUT-ETRE QUE LA DEMOCRATIE ITALIENNE ACTUELLE LES LAISSE INSATISFAITS ?…
Il s’agit plus de la nostalgie de Mussolini que d’une véritable envie de revivre le fascisme. C’est donc un symptôme de la façon dont l’Italie se raconte sa propre histoire mais aussi, effectivement, de la difficulté qu’elle vit actuellement. Un sondage récent indiquait que quatre Italiens sur dix désiraient un homme fort pour diriger le pays, qui ne soit pas gêné par le fonctionnement de la démocratie. C’est assurément la preuve qu’il y a une crise du modèle démocratique en Italie, et pas uniquement en Italie mais dans le monde occidental en général. Il faut en prendre conscience.
MUSSOLINI A-T-IL DES SUCCESSEURS AUJOURD’HUI, EN EUROPE OU AILLEURS ?
Je vous répondrai par une boutade de Mark Twain, qui a écrit que l’Histoire ne se répétait pas mais qu’elle faisait des rimes…
AUJOURD’HUI, CERTAINS FONT-ILS OUVERTEMENT REFERENCE A MUSSOLINI DANS LE DISCOURS POLITIQUE, OU EST-CE CIRCONSCRIT AU WEB ET AUX RESEAUX SOCIAUX ?
Une semaine avant la parution de mon livre en Italie, Antonio Tajani, président du Parlement européen de 2017 à 2019, a déclaré sur Radio 24 que Mussolini n’avait pas fait que de mauvaises choses, qu’il avait évidemment commis des erreurs mais qu’on ne pouvait pas tout jeter… Une de ces « erreurs » dont il parlait, c’était par exemple l’assassinat de Giacomo Matteotti (député socialiste poignardé par des fascistes le 10 juin 1924, NDLR)… Tajani n’a pas eu à répondre de ce qu’il avait dit. Mais en citant exactement le titre de mon livre qui allait sortir, Mussolini ha fatto anche cose buone (« Mussolini a également fait de bonnes choses »), il m’a beaucoup aidé d’un point de vue marketing !
Y a-t-il de bons dictateurs ? Mussolini, une amnésie historique par Francesco Filippi (traduit par Olivier Villepreux), Ed. Vuibert, 208 p, 14,90 euros
Francesco Filippi

Historien italien né en 1981, Francesco Filippi est spécialiste de l’histoire des mentalités. Il collabore à l’association Deina, qui sensibilise les étudiants italiens à la déportation des Juifs. Y a-t-il de bons dictateurs ? est son premier ouvrage traduit en français.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
APPEL A L’HOMME/A LA FEMME PROVIDENTIELLE ?
A chaque fois que quelqu’un  se lève pour emboucher le clairon de l’alarme face à la montée des périls fascistes, nous avons tendance à l’écouter poliment, à détourner la tête et à regarder ailleurs.
Ouvrons grands les yeux, car où que se porte notre regard aux Etats-Unis, en Turquie, en Hongrie en Russie, en Pologne, la démocratie bat en retraite. Et le spectacle politique que donnent l’Allemagne avec la montée l’AFD, la France avec un Président qui vacille face à l’ensauvagement de la société française, le Royaume Uni (il l’est de moins en moins) avec un premier ministre erratique qui bat le beurre et la Belgique avec la résistible  (pour combien de temps encore) ascension des partis extrémistes aux dépens des partis démocratiques traditionnels qui battent en retraite. 
Ce spectacle désolant rappelle à bien des égards le climat politique d’il y a un siècle quand une poignée d’antifascistes rebelles et indignés ont élevé la voix, leurs contemporains engoncés dans le confort douillet du pluralisme démocratique ont détourné le regard  regardé ailleurs
 « Quand ils sont venus chercher les communistes, Je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, Je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste Quand ils sont venus chercher les juifs, Je n’ai rien dit, je n’étais pas juif Quand ils sont venus chercher les catholiques, Je n’ai rien dit, j'étais protestant... ... Puis ils sont venus me chercher, Et il ne restait plus personne pour dire quelque chose » Pasteur Martin Niemöller Président des Eglises réformées de Hesse-Wassau exécuté en camp de concentration. 
Il n’est plus temps, chers lecteurs  de nous assoupir dans le hamac
routinier, bien huilé des bonnes traditions démocratiques . 
Le moment n’est-il pas venu, quand le monde change à une vitesse vertigineuse et face à l’accélération de l’accélération  de secouer notre torpeur.
De même que l’université ne cesse pas d’être université en alternant enseignement présentiel et distantiel, de même que l’Eglise s’accommode de plus en plus du virtuel pour survivre, de la même
manière, la démocratie se doit de se métamorphoser en quelque chose de plus proche du citoyen.
Qu’en pensent nos jeunes citoyens ?
Il faut innover, il faut innover avec témérité pour empêcher le ciel de tomber.
MG


LE RESSENTIMENT CONSTITUE UN TERREAU POLITIQUE FERTILE POUR QUI SAIT EN TIRER PARTI, en disant : « Je vous ai compris ; vous avez raison... » C’est l’explication ultime du populisme ?
Cynthia Fleury in Le Soir

Algan, Cohen et Foucault avaient écrit un livre très éclairant sur les causes du populisme (Les Origines du populisme, Seuil, 2019), considérant que les insécurités politique, économique et culturelle constituaient, à juste titre, son terreau. Pour ma part, je rajoute l’insécurité psychique, qui ratifie véritablement l’entrée dans le ressentiment, qui est un sentiment générique que l’on peut retrouver dans le populisme, mais aussi les théories conspirationnistes ou complotistes.
Cynthia Fleury
Cynthia Fleury est professeure titulaire de la Chaire humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers et titulaire de la Chaire de philosophie à l’hôpital du GHU Paris psychiatrie et neurosciences.


CYNTHIA FLEURY: «LES CITOYENS DOIVENT ETRE MIEUX FORMES ET INFORMES»
La philosophe française Cynthia Fleury plaide pour une citoyenneté « capacitaire », où chaque citoyen serait formé pour participer aux affaires.

Par William Bourton et Corentin Di Prima Le Soir.
 
«LE REVE D’UNE DEMOCRATIE AUTOMATIQUE, C’EST FINI»
Cynthia Fleury plaide pour une citoyenneté « capacitaire », où chaque citoyen serait formé pour participer aux affaires de la Cité.
ON OBSERVE UNE GRANDE DEMANDE CITOYENNE DE PLUS GRANDE PARTICIPATION DANS LES INSTITUTIONS DEMOCRATIQUES ? A QUOI L’ATTRIBUEZ-VOUS ?
Je vais manquer d’originalité, mais la première chose, c’est le fait qu’il y a une crise de la représentation. On peut même parler d’une double crise. C’est nouveau car dans les démocraties occidentales la représentation a d’abord été une conquête de liberté, dans le sens où vous n’êtes pas un sous-citoyen si vous n’avez pas envie de vous occuper des affaires publiques. Si vous avez envie de vivre votre vie privée, votre vie privée est un sujet politique en soi, digne. Mais en même temps, de fait, vous avez un sentiment « confiscatoire ». Sans parler du fait que la représentation et ses failles font que de plus en plus, il y a un désaveu, avec un sentiment qu’elle est plus ou moins corrompue, éloignée de l’intérêt général, incompétente, trop rentière, devenant elle-même une caste, protégeant ses intérêts, etc.
UN DES REMEDES, POUR VOUS, C’EST LE DEVELOPPEMENT D’UNE CITOYENNETE « CAPACITAIRE ». DE QUOI S’AGIT-IL ?
La citoyenneté capacitaire, c’est une citoyenneté critique, une citoyenneté plus compétente. C’est un citoyen beaucoup mieux formé et informé qui est partie prenante de la décision et surtout de la régulation. Actuellement, ça n’existe pas. Pourquoi ? Parce que personne n’est formé. Par ailleurs, si la citoyenneté capacitaire n’existe pas, la citoyenneté européenne existe encore moins. Si, par exemple, vous vouliez monter une initiative citoyenne européenne dans le cadre de l’article 11 du Traité de Lisbonne, il faudrait pratiquement avoir des compétences de constitutionnaliste, avoir un temps infini dédié à cela… C’est pour cela que je défends la création de « temps citoyens », c’est-à-dire de temps qui sont, entre guillemets, « payés », permis par nos administrations, par nos entreprises, avec des crédits pour les professions libérales etc., pour ne pas être dans le dilemme « je dois faire mon travail citoyen » ou « je dois assurer ma survie ». Avec, à terme, toute la question du revenu universel. La citoyenneté capacitaire n’est pas uniquement une question d’envie, c’est aussi une question d’expertise. Aujourd’hui, la complexité du monde fait que des quantités d’expertises peuvent être sollicitées, organisées, coordonnées pour alimenter la densité démocratique. Mais ça aussi, ça se construit. Prenons par exemple l’élaboration de lois. Dans le processus parlementaire, il y a un temps pour le dépôt des amendements. On pourrait imaginer, à un moment, d’ouvrir le système : permettre de déposer, avec des critères très spécifiques de qualité, certains types d’amendements au même titre qu’un parlementaire, mais pondéré différemment. C’est cette invention, ce sont ces outils combinés qu’il faut mettre en place. Mais qui dit ça, dit modélisation économique : en gros, qui paye et qui forme ?…
DEPASSER LA NEGATIVITE ET EN REGENERANT LE MODELE, SANS L’ABATTRE ?
Oui. Prendre conscience que la démocratie doit aussi être défendue par les individus. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans une faillite de l’Etat-providence. C’est par l’engagement citoyen, l’engagement associatif, l’engagement militant – les lanceurs d’alertes, etc. –, que l’on ramènera dans le centre de l’agora les sujets qui sont à l’extérieur. Et c’est la société civile qui fait ça. Elle doit apparaître davantage dans le procédural. Il y a en tout cas une nécessité de créer les conditions d’une citoyenneté capacitaire – qui aujourd’hui n’existe pas. C’est une magnifique ambition, absolument obligatoire pour que l’Etat de droit ne s’effondre pas. Parce qu’à la différence des années 70, l’illusion de la pérennité absolue de la démocratie en a pris un coup… Face à cela, ceux qui ont conscience que c’était un leurre de se dire que le sens de l’Histoire sera nécessairement plus démocratique, comprennent qu’il va nécessairement falloir restaurer les outils et que c’est par l’usage fécond, créatif, régulier, qualitatif de ces outils qu’on préservera un tant soit peu l’Etat de droit. Sinon – on parle déjà aujourd’hui de « démocrature » – on aura de plus en plus un état d’urgence et un état d’exception et un Etat social qui en déliquescence.
N’EST-IL PAS DEJA TROP TARD ? TANT DE GENS SEMBLENT RESIGNES, AIGRIS, VOIRE PRESQUE « NIHILISTES »…
Il est évident que nous sommes allés très loin dans le démantèlement de l’Etat social, mais pour moi, la question ne se pose même pas de savoir s’il est trop tard ou non. Le vitalisme de la démocratie demande cette implication. C’est une difficulté, c’est un combat, il ne s’agit pas de le nier. Il s’agit de faire comprendre aux citoyens qu’un tiers de leur vie doit être dédié à une activité socio-citoyenne démocratique, parce que la démocratie est un bien commun qui ne peut pas s’auto-entretenir, comme une machine, ce n’est pas possible. Or, nous avons vécu sur ce rêve d’une démocratie « automatique ». C’était le grand rêve libéral : « la main invisible de la démocratie »… Non ! C’est pour cela que j’ai parlé des « irremplaçables » (titre d’un essai de C. F. publié chez Gallimard en 2015, NDLR). Ça demande que les individus, de manière créative, investissent cet espace qui est celui de la démocratie.
COMMENT CONCILIER UNE FORCE CENTRIPETE, QUI ENTEND RAMENER LA DEMOCRATIE AU NIVEAU DES CITOYENS, AVEC LA GRANDE FORCE CENTRIFUGE QUI TRANSFERE DE PLUS EN PLUS DE COMPETENCES AU NIVEAU SUPRANATIONAL, EUROPEEN ?
Il est certain qu’on aura forcément ces deux mouvements. D’abord la relocalisation : parce qu’une démocratie, c’est un lien très fort avec un territoire. Vous avez besoin d’avoir une cohérence entre ce qui est ressenti comme l’autorité légitime et l’opérativité de cette autorité. Aujourd’hui, c’est problématique car vous avez une opérativité de l’Etat-Nation, qui pour la plupart des gens reste encore « l’autorité légitime », qui est très faible. Ce contraste entre efficacité et légitimité, il est problématique. L’endroit où les deux sont conjoints, c’est la ville. On va donc avoir un phénomène de relocalisation. Mais en même temps, il faut absolument faire passer des seuils sur la gouvernance européenne et je dirais même plus, sur la gouvernance mondiale – où là, on est à zéro pointé. Ce sont deux mouvements qu’il faut tenir.
La démocratie, ce n’est pas simple…

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« CE QUI NE SE REGENERE PAS DEGENERE. » (Morin)
Quelques semaines avant son décès, Jacques de Decker m’avait incité à m’intéresser au parcours intellectuel de Cythia Fleury. Je me suis empressé de visionner ses videos sur You Tube sans me donner la peine de lire ses livres. Grave erreur que je déplore aujourd’hui.
Il serait temps que, plutôt que de patauger dans l’indécision et le court terme (le temps d’une législature), les démocrates, tous les démocrates  se penchent , comme le fait Cythia Fleury sur la question de la métamorphose nécessaire de la démocratie dans un perspective de plus long terme.
 MG

Aucun commentaire: