samedi 3 octobre 2020

Paul Magnette au «Soir»: «Il fallait que le Premier ministre soit flamand»


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Pensions, impôt sur la fortune, secret bancaire… Le président du PS recadre l’accord Vivaldi. Dit pourquoi il n’est pas au Seize. « On a toujours une pointe de regret »…


Par David Coppi et Bernard Demonty


Entretien
 
Paul Magnette récupère doucement d’une négociation infinie : « On dormait maximum trois heures par nuit. C’est plus calme maintenant. Il faut quand même composer les cabinets, à peu près 200 personnes pour ce qui nous concerne, ce n’est pas rien ». Et puis, il faut expliquer, préciser, recadrer l’accord de gouvernement. Voici.
L’accord est fort de 84 pages, mais il y a des zones d’ombre. Prenez le relèvement des pensions pour les carrières complètes : c’est du net, du brut ? On entend de tout.
C’est une polémique absurde, on n’aurait pas dû parler en termes de net ou de brut, mais d’augmentation en pourcentage : on augmente les pensions (minimales, NDLR) de 20 %, point. Le brut et le net, ça crée la confusion. En fait, on est bien au-delà du brut. Pour faire simplement le brut, il fallait à peu près 500 millions d’euros en termes de financement, là on remet 1,5 milliard, trois fois plus de moyens… En plus, si on mettait tout sur la pension minimale, on créait des inégalités ailleurs, notamment pour la pension de survie. Non, on a décidé de ne pas mettre tout le paquet sur la pension minimale, et on relève aussi la pension de survie. Sans cela, on aurait pénalisé ceux qui avaient moins de 30 ans de carrière, des femmes la plupart du temps. En fait, l’effort se répartit entre la pension de survie, la pension des indépendants, des salariés, des fonctionnaires… On a relevé aussi le plafond fiscal, sans cela, on reprendrait d’une main ce que l’on donne de l’autre. Il a fallu bouger 5 ou 6 curseurs à la fois. Mais, l’essentiel, c’est que, je l’ai dit, l’on augmente les pensions de 20 %. Celui qui a 1.250 euros aujourd’hui, il aura 1.500 net, en dehors de l’indexation. J’ajoute qu’il fallait garder des moyens pour les basses allocations, les personnes handicapées, en maladie-invalidité, etc. On augmente tous les revenus de remplacement, entre 4 % pour certaines, 20 % pour d’autres. En plus de l’enveloppe bien-être. Bref, on n’a pas voulu isoler les pensions, mais ficeler un paquet global.
Cela étant, on relèvera la pension à l’horizon 2024, c’est loin…
C’est progressif, c’est toujours comme ça les pensions, on les augmente par paliers. Il y aura 250 euros net en plus à la fin, c’est la plus forte augmentation en Europe, c’est 3.000 euros en plus par an pour un pensionné, en moyenne.
Autre zone d’ombre : y aura-t-il, oui ou non, un impôt sur la fortune ?
Il y a un accord très clair, même si la phrase dans le texte est générale, il y aura une contribution imposée aux plus hauts patrimoines. Pas la classe moyenne, soyons clairs. On vise les gens qui ont plus de 1 million d’euros de patrimoine mobilier.
Mais le MR et l’Open VLD soutiennent qu’il n’y aura pas d’impôt nouveau…
… Sur le travail. Mais il y a une taxe sur les géants de l’Internet, que l’on doit négocier au plan international mais l’on prend l’engagement de l’obtenir, et on a comptabilisé une recette. Il y a une taxe sur les transactions financières. Sur les multinationales. Ajoutez la levée du secret bancaire et la lutte contre la fraude fiscale. Il y a beaucoup de nouvelles recettes, mais on ne touche pas aux travailleurs.
L’impôt sur la fortune, c’est un one shot ?
Non, c’est récurrent.
Ils ne vous contrediront pas au MR ?
Ils ne peuvent pas contredire, c’est comme ça. On doit finaliser le concept. Ce sera fait lors du prochain conclave budgétaire, pour élaborer le budget 2021. Ce sera un impôt affecté, il sera consacré aux soins de santé.
Lire aussi Le programme de la Vivaldi décrypté: une réforme pour un Etat «plus efficace» aux compétences «plus homogènes»
Vous évoquez la fraude fiscale, ça fait 20 ans au moins qu’on en parle…
Oui, mais là, on lève le secret bancaire, l’obstacle majeur. Ce fut une négociation très difficile, on a pressé avec nos camarades du SP.A. Tous les comptes bancaires sont enregistrés à la Banque nationale, mais jusqu’ici, un inspecteur des finances ne pouvait jamais avoir accès au solde. Il savait que Monsieur X avait un compte bancaire, mais il ne savait pas combien il y avait dessus. Cette fois, il saura. En même temps, on met fin à la régularisation fiscale en 2023. C’est la combinaison des deux qui est très forte : ceux qui ont de l’argent qui n’est pas tout à fait net sur les comptes savent qu’ils ont encore 2021, 2022 et 2023 pour se régulariser. Ils ont tout intérêt à se régulariser. Ça va rentrer.
Les portefeuilles les plus lourds ne sont-ils dans les mains des Flamands ? Finances, Affaires sociales, Santé…
Non. Entre socialistes, nous avons fait ce choix : ne pas réfléchir « flamands-francophones » mais « famille socialiste ». Je pense aux soins de santé, aux pensions, aux basses allocations… La sécurité sociale est toute chez les socialistes. C’est fondamental.
Mais les francophones n’ont pas le Seize non plus.
Oui, je pouvais demander le Seize parce que j’étais le président du premier parti dans la coalition et que les socialistes sont la première famille. Mais quand je vois l’évolution politique de la Flandre, avec un Vlaams Belang que l’on annonce très largement en premier parti, et la N-VA qui va tirer à boulets rouges sur le gouvernement, je pense que, si l’on voulait donner une chance à ce gouvernement, il fallait que le Premier soit flamand, voilà, point. Un francophone de gauche à la tête d’un gouvernement comme celui-là, dans le contexte que j’ai décrit, c’était la goutte qui faisait déborder le vase.

Vous savez, Egbert Lachaert, président de l’Open VLD, m’avait dit : « Si c’est toi au Seize, pour nous, c’est tout à fait acceptable »… Pour le reste, il y avait deux vétos au départ : du CD&V sur l’Open VLD, du MR contre le PS. Alors, à un moment donné, on s’est dit : personne ne peut avoir de véto contre personne. Ce qui a fait râler les uns ou les autres, puis nous sommes tombés tous d’accord. A la fin, j’ai vu Alexander, je lui ai dit : « Voilà les raisons pour lesquelles je crois que ça doit être toi… » C’était réglé.
Pas de regret ?
On a toujours une pointe de regret… Je me suis beaucoup investi pour arriver à un gouvernement, je n’ai fait que ça depuis un an, en partie au sacrifice de ma vie personnelle, donc forcément il y a une déception, mais décider d’y aller quelles que soient les conséquences, ça… Il y a une analyse, toute une réflexion en toile de fond. Vous savez, on a convaincu les partis de droite d’investir massivement dans le social dans l’accord de gouvernement en montrant, études à l’appui, que beaucoup de gens qui ont voté Vlaams Belang ne l’ont pas fait que par un réflexe raciste mais pour des raisons sociales. Le Belang a un programme social qui n’est pas de droite, ils jouent sur la fibre xénophobe et sur la fibre sociale en même temps, comme c’est le cas en France, en Italie. Une série de gens dont la vie personnelle est éprouvante, difficile, voteront Vooruit (SP.A) demain, je l’espère.

Il reste que, vu du côté socialiste, Alexander De Croo est le libéral flamand qui, à la formation du gouvernement Di Rupo fin 2011, avait bataillé pour abolir les allocations d’insertion… L’épine dans le pied du PS depuis lors.
C’était surtout Vincent Van Quickenborne qui avait voulu ça à l’époque. Mais, bon, oui, Alexander a changé. Si ce n’avait pas été le cas, l’espèce de gentleman agreement entre nous n’aurait pas été aussi simple. Il n’est plus le Chicago boy qu’il était, et il a expliqué lui-même que comme Premier ministre, il devait être au-dessus de la mêlée. Il a été ministre de la Coopération au développement, il a développé une réflexion personnelle sur l’égalité entre les hommes et les femmes… Il a changé. En 1999, quand il devint Premier ministre, Guy Verhosftadt n’était plus le baby Thatcher qu’il avait été dix ans auparavant.
Au fond, la mission de la Vivaldi ?
On a réfléchi entre présidents, nous nous sommes dit que nous entrions dans un nouveau grand cycle politique, jusque 2030, et qu’il fallait remettre le pays en ordre en dix ans, à tous points de vue : assurer la pérennité de la sécurité sociale, relever le taux d’emploi, réformer les institutions pour mettre fin aux querelles éternelles sur la réforme de l’Etat, réduire les émissions de gaz à effet de serre… On s’est dit : que peut-on faire dans une première phase, jusqu’à 2024 ? En attendant, s’il y a un élément très positif, c’est d’avoir reconstitué les familles politiques. Nous, on a travaillé avec le SP.A comme si nous étions un seul parti, on a fusionné nos équipes de négociation, les notes de travail, etc. Les verts travaillaient comme ça. Les libéraux, même chose, la dynamique les a poussés à faire ça, alors que les relations entre MR et Open VLD n’étaient pas au beau fixe. Idem pour les chrétiens-démocrates, il y avait eu un vrai rapprochement entre Joachim Coens et Maxime Prévot. En fait, on n’est pas passés très loin d’un gouvernement à quatre familles politiques complètes.
Et puis, il y a eu aussi un gros effort en termes de bilinguisme autour de la table. Bon, on n’est pas sauvés. Les quatre prochaines années vont être très dures. Mais si l’on tient bon, dans la stabilité, avec un gouvernement où un maximum de ministres sont bilingues, au moins passivement au début… J’ai demandé aux socialistes de se perfectionner, ils doivent pouvoir aller expliquer leur politique en Flandre… On a trop longtemps ignoré l’autre communauté. Et quand on l’ignore, on arrive à un point de tension politique qui devient très difficile à rattraper.
Vous pointez 2030 : il est question de relancer la Vivaldi jusque-là ?
Non, ce n’est pas cela, ce n’est pas juste une affaire de gouvernement, on s’est mis intellectuellement dans cette optique de long terme, et 2030, c’est le 200e anniversaire de la Belgique, c’est un cap symbolique important.
«La N-VA? On avait fait des promesses, des déclarations d’intention…»
On a expliqué, ou prétendu, que, lors de la mission commune avec Bart De Wever cet été, vous liquidiez la Belgique par de grandes avances institutionnelles…
Non. Le préaccord était extrêmement intéressant pour nous, avec de grandes avancées sociales, que j’ai pu répliquer face au VLD dans la négociation Vivaldi, et avec juste le lancement d’un processus en matière institutionnelle, c’est cela la réalité. Je ne prenais aucun risque dans ce domaine, il n’y avait pas de majorité des deux tiers au Parlement, pas d’articles ouverts à révision, etc. On avait des gains immédiats, sonnants et trébuchants dans le domaine social, et eux avaient des promesses, des déclarations d’intention.
Je suis clair : on ne scindera jamais la sécurité sociale, jamais, jamais, jamais, jamais. On ne touchera jamais aux fonctions régaliennes, qui doivent rester fédérales. On ne scindera jamais la SNCB, car c’est absurde concrètement, ce serait créer le chaos sur le chemin de fer. Et Bruxelles, pour nous, est une Région à part entière. Et si on régionalise des matières, c’est aux Régions que cela se produira, pas aux Communautés.
Vous avez dit zones d’ombre dans l’accord de gouvernement ? Circulez. Voilà la pension à 1.500 euros, voici l’impôt sur la fortune, n’oubliez pas le secret bancaire, tout est clair, allons.
Vous dites déséquilibre Nord-Sud dans l’attribution des portefeuilles ? Circulez. Sachez qu’« il ne faut plus raisonner en ces termes communautaires ; les socialistes, PS et SP.A, ont tout le social, c’est ça qui compte ; et en plus, les Pensions, c’est le plus gros poste de dépenses de l’Etat », voilà le travail.
Vous soutenez que les ministres aux affaires manquent d’expérience en règle générale et que ça peut poser problème ? « Le kern est très fort. Alexander a de nombreuses années de gouvernement, Sophie Wilmès a montré ce qu’elle savait faire, Pierre-Yves Dermagne est extrêmement brillant et fort, Frank Vandenbroucke a des années au compteur, Vincent Van Peteghem est quelqu’un de très solide, Tinne Van Der Straeten est une femme dont tout le monde loue les compétences, Georges Gilkinet a un long parcours au Parlement fédéral… », non mais.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LA VIE POLITIQUE BELGE EST DEVENUE UN THEATRE SANS SPECTATEURS ».

Le Soir commente «  L’on pressent qu’en voulant convaincre avec force, Paul Magnette veut au moins en partie se convaincre lui-même. D’abord qu’il a eu raison de ne pas exiger le Seize. Le socialiste laisse passer le train, ça le taraude un peu. Ensuite que la Vivaldi, bricolée après un an et demi plus tard, un peu par défaut, est néanmoins la coalition de la situation. Enfin, que les sept présidents concernés voient loin, « pensent au long terme », veulent « le rétablissement du pays à l’horizon 2030 », travaillent tous à un « fédéralisme de coopération », mieux, de « confiance ». Pas moins.
On peut même oser croire que Paul Magnette fait un grand pari et qu’il y croit. 
Autant Paul Magnette a réussi brillamment son examen de passage à l’horizon du deux centième anniversaire de la Belgique, autant Georges Louis Bouchez a raté le sien et se retrouve sur siège éjectable face à la grogne des barons du parti ulcérés par sa gestion brouillonne du casting Vivaldi.
A lire cette interview volontariste on finirait par retrouver un brin d’optimisme, même si, comme l’observe avec lucidité le président du PS « La vie politique belge est devenue un théâtre sans spectateurs ».
Il est à redouter que les spectateurs flamands  rejoignent en masse le Belang ou se préparent à le faire. On retiendra aussi de cette interview musclée et volontariste que le Belang très xénophobe a un programme social beaucoup plus progressiste que celui de la NVA mais assez proche de celui de Marine Le Pen.
A part les levées de bouclier de la NVA et du Belang à la chambre contre la Vivaldi « quatre saisons d’hiver pour la Flandre » , « Wallonie bepaalt ; Vlaanderen betaalt. » (Van Grieken) on trouve assez peu de réactions dans la presse flamande. Un commentaire de lecteur du Laatste Nieuws résume assez bien le ton général des échos : «  Ik denk dat deze regering een grote speeltuin is en Decroo als kleuterleidster en hopelijk volgt hij niet de politiek van Verhofstadt ...daar betalen wij nog voor » Le mot clef, celui qui revient dans tous les commentaires c’est « wie gaat dat betalen ? »
MG

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