dimanche 18 octobre 2020

Procès Charlie Hebdo

 Trente-quatrième jour : l’horreur et la pensée YANNICK HAENEL · FRANÇOIS BOUCQ · Charlie Hebdo 34e jour. 

La décapitation d'un enseignant par un islamiste fait passer le procès au second plan. C’est très difficile d’écrire ce matin. Si j’assiste à ce procès, c’est parce que je crois que le mal ne doit pas être seulement dénoncé et combattu, mais pensé — c’est-à-dire expliqué. J’ai été professeur pendant plus de quinze ans en région parisienne, j’ai enseigné dans des collèges de banlieue où la violence sociale ne s’arrêtait jamais, et je sais combien s’efforcer chaque jour d’expliquer est fondamental. Expliquer n’est pas justifier, expliquer n’est pas provoquer. La parole de la justice dont nous faisons l’expérience à ce procès ne suffit pas ; aucune parole ne se suffit à elle-même, surtout pas celle de la répression. Penser la violence, penser le mal, penser le crime, penser la terreur politique, penser l’islamisme radical, penser les religions, penser la foi, penser le blasphème, aucune parole n’est de trop pour le faire : la pensée appelle la pensée, c’est-à-dire le dialogue. Penser, ça veut dire demander à quelqu’un ce qu’il pense. Les professeurs font ainsi avec leurs élèves. Penser avec les autres veut dire mettre en rapport des idées, les moduler, les nuancer, les faire avancer ou les faire reculer. Ça n’a jamais lieu tout seul : il faut, pour penser, plusieurs paroles. La mise en présence des paroles pour penser, c’est l’expérience à quoi nous prenons part ici, au Tribunal de Paris, depuis plus d’un mois ; et c’est l’expérience à quoi prennent part tous les enseignants et tous les élèves chaque jour, à l’école. Qu’on assassine un professeur parce qu’il essaie de penser avec ses élèves, qu’on le tue parce qu’il se tue à essayer d’expliquer, comme tous les enseignants, qu’on ne tue pas quelqu’un qui ne pense pas comme vous, c’est non seulement une abomination, mais c’est aussi un attentat contre l’école elle-même, contre l’idée même d’éducation, contre la pensée, contre le fait de se parler, contre le fait de demander à quelqu’un ce qu’il pense. C’est une tentative pour nier l’éducation. Car que font les professeurs, que faisait ce professeur d’histoire avant d’être mis à mort ? Il expliquait ce que signifie être libre en France. Cela s’appelle l’éducation civique, et c’est la chose la plus importante qui soit dans les écoles, celle qui s’avère la plus nécessaire : la société française est en proie à une attaque incessante contre ses valeurs, c’est pourquoi expliquer ces valeurs est devenu si urgent, c’est pourquoi penser est plus que jamais décisif. Ce professeur d’histoire était si scrupuleux qu’il a pris la précaution, avant de montrer des caricatures de Mahomet, de prévenir ses élèves que cela pouvait éventuellement les déranger. Sa pensée était si scrupuleuse qu’elle allait jusqu’à se mettre à la place des possibles offensés, et qu’elle devançait l’éventuelle offense pour expliquer que selon la loi et la raison, et aussi selon le bon sens, il n’y a pas d’offense, aucune volonté d’offenser, et aucune raison de se sentir offensé. L’intelligence comprend cela. Mais en plus de l’intelligence, qui s’apprend, notamment à l’école, il y a, en France, un droit et une liberté : celle de penser, de s’exprimer, de rire et de croire. Droit et liberté de croire en la religion qu’on aime, qu’elle soit musulmane, juive ou catholique, ou autre ; droit et liberté de ne croire en rien. Lorsque cet homme a pris soin de penser la possibilité de l’offense et a expliqué pourquoi il n’y avait pas offense, il a fait ce que font tous les enseignants : non pas imposer leur pensée, mais se mettre à la place de leurs élèves, et leur expliquer. Les enseignants, en France, vont-ils devoir arrêter d’expliquer ? Vont-ils devoir se censurer, et donc se taire ? L’école doit-elle s’arrêter ? La France n’en finit plus de découvrir que le crime est par nature obscurantiste, et que l’obscurantisme ne cherche qu’à tuer la lumière et à nier l’esprit. Nous sommes tous des enseignants : nous expliquons, nous pensons, nous parlons avec les autres. Cela s’appelle vivre et être libre. Une phrase de Nietzsche me revient, elle dit : « Un homme offensé est un homme qui ment ». Les tueurs qui se disent offensés par les caricatures de Mahomet mentent pour justifier leur volonté de tuer ; ils mentent sur l’Islam, ils mentent sur Mahomet. Un homme qui aime sa religion, un homme qui chérit sa foi, que celle- ci soit musulmane, juive, catholique ou autre, n’est jamais offensé, surtout pas par l’humour. Un homme qui aime sa religion pense et parle avec les autres : il parle de ce qu’il aime, il parle de sa religion. Parlons de religion, pensons les religions. Continuons à enseigner, à comprendre, à expliquer, à écouter toutes les paroles. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY « ENSEIGNER C’EST RESISTER » Philippe Meirieu « PENSER, ÇA VEUT DIRE DEMANDER A QUELQU’UN CE QU’IL PENSE » 

Lisez ce témoignage une fois, deux fois dix fois. Imprégnez-vous de chaque phrase, ne passez pas une ligne et méditez, s’il vous plait, la portée de ces paroles d’une totale lucidité. Si j’étais prof de citoyenneté, ce texte serait ma leçon d’aujourh’ui mon débat de ce jour et de tous les jours. Mon ancien préfet, Aristide Berré, disait que, selon lui, professeur de morale était un poste de combat en première ligne. Je mesure aujourd’hui à quel point il avait raison. C’est vrai aussi pour le professeur d’histoire. Ils ont égorgé un prêtre ; j’ai regardé ailleurs on t’aimait bien curé ! Ils ont assassiné un lieutenant colonel héroïque ; je me suis détourné n’étant point militariste. Ils ont descendu froidement des flics en service, j’ai invoqué les risques du métier. Ils ont décapité un prof d’histoire mais, diable, c’est moi qu’ils ont humilié ! Ils veulent nous intimider et nous imposer leur obscurantisme totalitaire, comme Mussolini, comme Staline, Hitler et tous les Poutine, Erdogan, Orban, Trumps et autres engeances totalitaires de la terre. Hannah Arendt avait une passion : comprendre ! Elle voulait nous enseigner à penser sans rails, sans garde-fous, c'est-à-dire sans entrave : « Denken ohne Geländer. » « Penser, ça veut dire demander à quelqu’un ce qu’il pense » C’est le devoir de tout citoyen démocrate. Et c’est le rôle de l’école de former les jeunes dans cet esprit critique et libertairepour leur inculquer le discernement. « Le salut ne viendra pas des esprits au garde à vous. »écrivait à sa mère le jeune résistant Burgers, la veille de son exécution par les nazis. Il disait aussi : « les têtes roulent mais les idées rebondissent. » « Enseigner c’est résister » écrit Meirieu dans son bel essai « ce que l’école peut encore pour la démocratie. » Un obscur professeur d’histoire d’un obscur collège de banlieue a payé son engagement de sa vie. C’est une tragédie au sens antique du terme : un récit héroïque pour notre époque tellement prosaïque et terre à terre. MG 


LA ROMANCIERE QUI VEUT SORTIR LES MUSULMANES DE « L'OPPRESSION DES HOMMES » Figaro 

D'origine kurde, Sara Omar fait sensation au Danemark. Ses romans relancent le débat sur le séparatisme et lui valent de vivre sous protection policière. Slim Allagui, correspondant au Danemark « C'est mon arme ! » Montrant sa plume, Sara Omar, 33 ans, la nouvelle découverte de la littérature danoise, s'érige humblement comme « la voix qui brise le silence des femmes et des enfants opprimés dans le monde au nom de l'islam ». Avec son regard angélique dans un corps frêle, elle assure avec une voix ferme qu'elle a une mission : « aider les femmes musulmanes à se libérer de l'oppression des hommes ». Romancière danoise originaire du Kurdistan irakien, elle suscite débats et controverses depuis la publication, le 30 novembre 2017, de son premier roman Dødevaskeren (« La Laveuse de morts »), un best-seller vendu à ce jour à plus de 100 000 exemplaires, un record pour une écrivaine novice dans un pays de 5,8 millions. Un ouvrage qui fera date dans le royaume scandinave, bouleversant, choquant et passionnant les médias et l'opinion publique, et qui sort le 14 octobre en librairie en France (Actes Sud). La critique danoise unanime évoque « une littérature qui peut changer notre société », « un livre courageux que vous n'oublierez jamais », « une lecture émouvante et cruelle » ou encore « un premier roman violent, dur, déchirant et passionnant qui frappe son lecteur comme un coup de poing ». Il raconte l'histoire d'une petite fille Frmesk (« larme » en kurde), née comme Sara Omar le 21 août 1986 à Souleimaniyé, en pleine guerre entre l'Irak et l'Iran. Indésirable pour son père, ayant le tort d'être une fille, elle est élevée par Darwésh, son grand-père maternel, et Gawhar, sa grand-mère, laveuse des corps des femmes dites impures, victimes d'un crime d'honneur, et qui risque sa vie en les enterrant avec dignité. Comme son héroïne, Sara Omar fuit la guerre avec sa famille à la fin de la décennie 1990, séjourne plusieurs années dans divers pays musulmans, où elle vit « la même manière oppressive de traiter les femmes et les filles, la même idéologie politique religieuse où les hommes utilisent le Coran comme une sorte d'arme de peur contre les femmes ». Réfugiée, elle débarque au Danemark en 2001 à l'âge de 15 ans, marquée par « les violences terribles vécues au Kurdistan et dans d'autres endroits envers les femmes et les fillettes ». Sur sa vie privée, elle se mure dans le silence, gardant son « jardin secret pour des raisons de sécurité », mais confie, dans un murmure, être « la mère d'une fille tuée », qui aurait été « en vie si elle avait été un garçon ». 

« LES AUTORITES DANOISES ET FRANÇAISES QUI FONT FACE A DES SOCIETES PARALLELES, OU LES LOIS RELIGIEUSES PRIMENT LES LOIS DE L'ÉTAT » Tant de souffrances et de traumatismes l'ont conduite à plusieurs tentatives de suicide. À la dernière, sur son lit d'un hôpital au Danemark, elle écrit les premières phrases de son roman, « une initiative qui m'a sauvé la vie ». Son livre a envoyé une onde de choc dans la communauté musulmane et libéré la parole des femmes. Des milliers d'entre elles ont témoigné sur les réseaux sociaux, sous des noms d'emprunt, des violences physiques et psychiques dans le foyer familial, des crimes d'honneur, des mariages forcés et du contrôle social dans des milieux musulmans conservateurs. Un séparatisme semblable à celui en débat en France, selon Sara Omar, et qui « constitue un défi pour les autorités danoises et françaises qui font face à des sociétés parallèles, où les lois religieuses priment les lois de l'État ». Dans La Laveuse de morts, elle « dévoile l'hypocrisie de la société patriarcale, fondamentaliste, et lave le linge sale en public », ce qui lui vaut des menaces de mort et une protection policière. « Je le fais, dit-elle, pour toutes les femmes silencieuses et muselées, qui sont systématiquement victimes de cette mentalité arriérée et pétrifiée, de cette idéologie religieuse et culturelle qui coûte à la fois la vie et la liberté. » Réconfortée par le succès de son début de romancière et par les nombreuses distinctions reçues, dont le prix de l'Institut danois des droits de l'homme, elle continue son combat avec son second livre Skyggedanseren (« La Danseuse de l'ombre ») sorti fin novembre 2019. Elle espère que « le Danemark et la France deviendront des pays pionniers de la défense des droits des femmes et des enfants musulmans et », car « ils ne pourront jamais intégrer les immigrés si nous n'osons pas parler ouvertement des problèmes dans la société musulmane et lutter pour les femmes et les enfants asservis partout dans le monde. » Avec ses livres, « mes écrits de bataille », elle « veut réformer la partie sombre d'une religion, l'islam, qui contribue à détruire la vie de nombreuses femmes et enfants ». « J'ai vu tant de femmes vivre une vie indigne. C'est pour elle que je me bats, contre cette culture patriarcale qui règne dans certains milieux musulmans. Je ne m'arrêterai pas. Je ne me tairai pas, quel qu'en soit le prix », assure-t-elle. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY 

Le salut ne viendra sûrement pas des esprits au garde à vous. Mais il viendra peut-être des femmes musulmanes émancipées, ni putes, ni soumises. MG

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