dimanche 22 novembre 2020

Amin Maalouf: «Nous sommes déjà loin dans le processus d’autodestruction»


Le nouveau roman de l’auteur franco-libanais n’est pas seulement un roman. C’est un message aux voyageurs : nous sommes en très mauvais chemin. Un cri d’alarme, mais aussi d’espoir.
Par Juan Cruz (El País) in Le Soir

Dans cette maison calme du quartier de l’Etoile à Paris habite, entouré de tableaux reposants et de livres qui narrent combats et idées, un homme paisible que la vie et l’observation qu’il en fait ont transformé, comme dans le célèbre roman d’Albert Camus, en homme révolté. C’est Amin Maalouf, français d’adoption (il est né à Beyrouth, en 1948), académicien de la langue de son pays d’accueil, auteur d’œuvres célèbres telles que Léon l’Africain ou Origines , son voyage à travers le monde sur les traces de ses ancêtres.
Désormais, il pense qu’il faudra un miracle pour que cette planète redevienne « un endroit où il fait bon vivre ». Son dernier roman, Nos frères inattendus , est une dystopie qui ressemble à une réalité possible : la planète sombre dans l’obscurité en raison d’une panne de courant qui rompt d’un seul coup tous les liens. Une île minuscule sur laquelle vivent les personnages est le théâtre dans lequel les protagonistes de cet étrange court-circuit mondial dénouent les fils qui enserrent l’humanité, dans un drôle d’hymne à la fraternité inspiré par les enseignements de la Grèce antique.
C’est une fiction qui nous plonge dans le dérèglement du monde, titre de l’un de ses derniers essais. Toutefois, elle ne se lit pas seulement comme un roman, mais aussi comme un signal d’alarme, que résume le titre de l’unique œuvre de la romancière qui tient l’un des rôles principaux : L’avenir ne vit plus ici . Nous sommes en danger, selon Maalouf. « Il faudra un miracle pour que cette planète redevienne un endroit où il fait bon vivre. »
COMMENT ETES-VOUS ARRIVE A CET EXERCICE DE DIVINATION LITTERAIRE ?
J’avais déjà terminé l’écriture de ce livre avant la crise actuelle, et en réalité, je me suis demandé s’il valait mieux le sortir aujourd’hui ou attendre. Ensuite, je me suis dit qu’il était utile pour décrire les choses qui se passent actuellement. C’est vrai qu’il s’agit d’une œuvre empreinte de nostalgie et d’utopie. J’ai observé le monde ces dernières décennies, et j’ai déjà écrit quelques essais décrivant ce qui allait mal. Les identités meurtrières, Le dérèglement du monde, Le naufrage des civilisations … J’ai la sensation, très forte, que nous sommes sur une mauvaise voie. Si nous restons sur cette voie, nous arriverons à la pire des situations. Il nous faut imaginer une autre société.
J’ai choisi ce moment de l’histoire, la splendeur de la Grèce, parce que cette époque me paraissait correspondre à l’enfance d’une humanité qui n’avait jusque-là pas engrangé beaucoup de connaissances. Puis, soudain, sur deux à trois générations, il s’est passé quelque chose qui prouve que notre espèce a la possibilité de réaliser quelque chose de totalement inattendu. C’est de là que vient le titre. Il s’agit bien entendu d’une allégorie : la réalité n’est pas celle qui est décrite dans cette fiction. Mais après avoir écrit ces essais, j’avais besoin de dire qu’il y avait de l’espoir, que peut-être, un jour, quelque chose de différent se produirait.
Les personnages sont confinés sur une île reculée de l’Atlantique qui devient le centre du monde. On ne peut pas lire ce livre et ne pas penser à la pandémie.
Chacun d’entre nous pourrait, un jour, être victime d’un accident. On sort de chez soi et, en une fraction de seconde, on peut glisser, tomber et se briser les os. S’en suivront peut-être des mois ou des années d’hôpital. Ce qui n’arrive jamais, c’est que l’ensemble de l’humanité soit victime d’un accident. Or, dans cette crise, nous avons tous subi le même accident. Cela n’était jamais arrivé auparavant, et cela n’aurait pas pu se produire, car jamais nous n’avions été autant interconnectés. C’est la première fois que nous sommes tous confrontés au même problème. Et nous nous sentons extrêmement vulnérables. La maladie en elle-même est beaucoup moins virulente qu’Ebola ou la grippe espagnole de 1918, mais elle a fait s’arrêter d’un seul coup le monde entier.
Nous avons des manières très différentes de réagir à cette situation, et en même temps, nous partageons le même destin. Ce qui se passe dans une province de Chine se passera à Milan, à New York, partout. Et malgré cela, nous ne sommes pas unis : pas même en Europe, et pas même à l’intérieur d’un même pays. C’est vraiment une métaphore de ce qui nous arrive… J’ai écrit ce livre avant tout cela, parce que les obstacles auxquels nous sommes confrontés existaient déjà. Ne pas arriver à travailler ensemble, ne pas pouvoir construire l’avenir en étant tous unis… Ces obstacles sont là, partout dans le monde, y compris là où l’on commence à préparer l’avenir ensemble. L’Europe ne fonctionne plus, l’ordre mondial a entièrement disparu.
ALORS, VERS QUOI NOUS DIRIGEONS-NOUS ?
N’importe quoi peut se produire, n’importe quel conflit. Nous pouvons aller dans n’importe quelle direction et nous n’avons aucun moyen d’y résister. Nous pourrions avoir une alerte nucléaire, ou d’autres types d’alertes. Notre monde peut s’arrêter par la volonté d’une seule personne, ou par sa propre volonté. Tout peut s’arrêter pendant que nous nous demandons où nous allons. Ce roman est le fruit de mon inquiétude pour le monde, et en même temps, je voudrais garder l’espoir que notre espèce soit capable de produire quelque chose qui empêchera une catastrophe majeure.
L’ANTIQUITE QUI VOLE AU SECOURS DE L’HUMANITE, ET DES ETATS-UNIS DONT LE PRESIDENT DIRIGE LE MONDE. LES FRERES INATTENDUS QUI IMPULSENT LE CHANGEMENT, A LA STUPEUR DE MILTON, NOM QUE VOUS AVEZ DONNE A CELUI QU’INCARNERAIT AUJOURD’HUI DONALD TRUMP… VOUS N’AVEZ PAS L’AIR D’AVOIR PENSE A TRUMP…
Non ! Ha ha ha ! Ces frères inattendus signifient qu’aujourd’hui, il nous faut un miracle, sous une forme ou une autre, mais au lieu d’imaginer un miracle dont seul Dieu connaîtrait la provenance, j’ai tenté d’imaginer un miracle qui s’est produit dans l’histoire de l’humanité, dans l’Antiquité, lorsque nous avons réalisé quelque chose d’inattendu. Un miracle qui, j’en ai l’espoir, se produira à nouveau un jour.
En ce qui concerne les Etats-Unis, j’ai toujours été fasciné par la vie politique de ce pays. Ce qui m’a paru intéressant, c’est la comparaison avec 1492. A cette époque, des civilisations ont été surprises de rencontrer quelque chose qu’elles ne connaissaient ni n’attendaient, et immédiatement, elles sont devenues obsolètes, et de là est venue leur destruction… Qui, aujourd’hui, représente notre civilisation ? Je ne pouvais faire autrement que de choisir quelqu’un qui se trouve au centre du pouvoir, dans le lieu le plus important du monde.
LA REALITE, TOUTEFOIS, EST QUE CES QUATRE DERNIERES ANNEES, CETTE PERSONNALITE A ETE INCARNEE PAR DONALD TRUMP… VOUS CITEZ SHAKESPEARE : « UN CIEL SI SOMBRE NE POUVAIT S’ECLAIRCIR QUE PAR UN ORAGE. »
Pendant au moins un siècle, on a parlé du déclin du monde, et à chaque fois, on a cité Spengler, et on a fini par prouver que les Cassandres s’étaient trompées. L’hégémonie de l’Occident a fait face à toutes sortes de menaces, et que celles-ci viennent du communisme ou de puissances d’Asie, à chaque fois, l’Occident a démontré sa capacité de les surmonter. Ensuite, l’Occident est sorti vainqueur de la Guerre froide. Et pas seulement l’Occident, mais une superpuissance, les Etats-Unis, qui avait déjà gagné les deux guerres mondiales et qui gagne ensuite la Guerre froide, qui a été une sorte de Troisième Guerre mondiale contre l’URSS et les communistes. A ce moment-là, on avait l’impression que la suprématie américaine durerait toujours. Ce que nous avons vu, c’est qu’une superpuissance pouvait, à cause de ses erreurs, perdre sa position hégémonique, une administration après l’autre, jusqu’à arriver à la dernière en date, qui est une caricature de toutes les précédentes.
POURQUOI CETTE HISTOIRE S’EST TERMINEE PAR UNE CARICATURE ?
Je pense que ce qui s’est passé ces trente dernières années, c’est une série d’erreurs, parfois dues à l’ignorance, parfois à l’arrogance, mais chaque administration américaine, l’une après l’autre, a détruit cette position de pouvoir qui lui imposait d’être le parrain de l’ordre mondial. Au lieu de cela, ils ont détruit l’ordre mondial. Ils se sont embarqués dans toutes sortes d’aventures et, ce qui est pire, ils ont perdu leur légitimité morale. Les Etats-Unis sont censés être le ciment de la légitimité et de la décence morale du monde. Ce qui s’est passé avec le président qui achève aujourd’hui son mandat, c’est un effondrement total. Les Etats-Unis ont perdu leur autorité morale, et il n’y a plus personne qui a une telle autorité.
CE LIVRE SEMBLE ETRE UNE TENTATIVE D’ETEINDRE DES INCENDIES QUI RAVAGENT LE MONDE ENTIER.
Oui, jusqu’à un certain point. Le narrateur décide de quitter sa vie d’avant pour se rendre sur une petite île et observer sereinement le monde, mais à un moment, cette sérénité se fissure. Même la petite île où il habite se retrouve affectée par les conséquences de ce qui se passe sur la planète. J’ai bien entendu moi-même cette tentation de me réfugier sur une île pour tenter de comprendre ce qui se passe dans le reste du monde, mais on ne peut être totalement serein lorsque tout est en ébullition. Il ne suffit pas d’être lucide. Il arrive un moment où l’on voudrait crier : « Cessez cette folie ! » Il nous vient l’envie de hurler au capitaine du Titanic : « Freinez, on fonce tout droit sur l’iceberg ! » Le roman est peut-être un moyen de crier pour faire cesser la folie, d’imaginer qu’autre chose est possible.
DANS LE LIVRE, UN INCENDIE SURVIENT AU POTOMAC. IMPOSSIBLE DE NE PAS PENSER AU RECENT INCENDIE AU PORT DE BEYROUTH…
Evidemment, ce qui s’est passé à Beyrouth me touche, mais je ne peux m’empêcher de me dire que c’est le reflet du pays où je suis né, d’un monde qui est devenu fou, dans lequel il n’y a pas de règles, dans lequel les petits pays sont abandonnés à leur sort… Dans notre monde, les gens ne peuvent pas ou ne savent pas vivre ensemble, ils ne savent pas surmonter les différences de religion, de couleur ou autres. Les gens s’étouffent dans leur propre identité et dans leur confrontation aux autres… Je pense que nous sommes déjà assez arrivés loin dans le processus d’autodestruction. Il nous faut réagir, imaginer quelque chose de différent, un genre de lien nouveau entre les Nations et les communautés humaines. Nous devons réinventer le monde.
VOTRE PERSONNAGE DIT : « CES DERNIERES ANNEES, LE MONDE A SERVI DE CHAMP DE BATAILLE POUR LE PILLAGE ET LA HAINE. TOUT A ETE DEVOYE : L’ART, LA PENSEE, LES IDEES, L’ECRITURE, L’AVENIR, LE SEXE, LA COLLECTIVITE. » CELA PARAIT EVIDENT QUE CETTE PHRASE, C’EST VOUS QUI LA PRONONCEZ.
Au cœur de ce récit, il y a une histoire d’amour entre un homme qui dessine des caricatures et une femme qui écrit des romans. Je suis, en quelque sorte, le parrain de ce couple. Je dirais que les idéaux de ces deux personnages – Alec et Eve – viennent de ce que moi, je ressens. Il essaie de décrire le monde, contre lequel il n’est pas fâché. Elle, par contre, l’est, et ces deux visions sont les miennes. Leur opposition ne les empêche pas de nourrir un amour. Je pense que les contradictions entre ces deux personnes sont celles qui m’habitent. Parfois, je regarde l’humanité avec sérénité, depuis la distance qu’offre l’île, mais en même temps, les choses qu’Eve dit, je les tire du plus profond de mon être. La révolte contre le monde tel qu’il devient est quelque chose de très présent chez moi.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«  NOUS SOMMES EN TRES MAUVAIS CHEMIN. »
« LA REVOLTE CONTRE LE MONDE TEL QU’IL DEVIENT EST QUELQUE CHOSE DE TRES PRESENT CHEZ MOI. »
« NOUS DEVONS REINVENTER LE MONDE. »
 «NOUS SOMMES DEJA LOIN DANS LE PROCESSUS D’AUTODESTRUCTION» Amin Maalouf:
Heidegger disait en fin de vie que seul un dieu nous sauvera ; le très décrié Roger Garaudy pensait que seul un prophète viendrait à notre secours. Il écrivait il y a trente ans dans son appel aux vivants : « Si nous vivons les trente années qui viennent comme nous avons vécu les trente années précédentes nous assassinerons nos petits enfants ? »
Maalouf : « N’importe quoi peut se produire, n’importe quel conflit. Nous pouvons aller dans n’importe quelle direction et nous n’avons aucun moyen d’y résister. » « Il faudra un miracle pour que cette planète redevienne un endroit où il fait bon vivre. » « Je voudrais garder l’espoir que notre espèce soit capable de produire quelque chose qui empêchera une catastrophe majeure. »
Quant au vieil et toujours jeune Edgar Morin, il est persuadé que seul l’imprévisible, seul l’improbable nous tirera d’affaire. L’improbable c’est Sarajevo, le désastre de Stalingrad qui annonce l’irrémédiable défaite d’Hitler, c’est le drame du Titanic, allégorie de notre naufrage collectif, c’est aussi le surgissement de la covid, celui de Trump et son crépuscule. C’est l’apparition du christianisme au soir de l’empire romain, celui de l’islam en plein moyen âge, celui de la conquête du nouveau monde dans le sillage de Christophe Colomb…Mais c’est aussi Bach, Shakespeare, Goethe, Louis Pasteur, Albert Einstein et disons-le : Edgar Morin… 
Edgar Morin déclare dans le Monde d’hier (die Welt von Gestern est le titre du dernier grand texte de Zweig avant son suicide) « Le cours probable des événements est suprêmement inquiétant. On ne peut même écarter l’hypothèse d’une conflagration se généralisant à partir d’un accident du type Sarajevo, comportant des guerres de type nouveau menées par ordinateurs, piratages des réseaux des nations ennemies, batailles de robots et, pire, missiles nucléarisés. Mais l’improbable peut changer le cours de l’histoire. »
A la question « pouvons-nous faire advenir l’improbable en France » le centenaire répond « Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais non moins énormes, et un nouveau somnambulisme nous assujettit. Selon la formule d’Héraclite : « Eveillés, ils dorment. »
Amin Maalouf est, tout comme son aîné Edgar Morin, comme Albert Camus : « un homme révolté ».  Né à Beyrouth, en 1948 il croit dans le pouvoir de l’incertain mais  il pense qu’il faudra un miracle pour que cette planète redevienne « un endroit où il fait bon vivre ». 
« L’avenir ne vit plus ici. Nous sommes en danger. »
« No future chaos » proclamait le mouvement punk des années septante, témoin de la fin des illusions du mouvement hippie.
 Les groupes punk  expriment une subversion, un mécontentement radical à l’égard du système et des institutions qui organisent et gèrent le monde. Les paroles de leurs chansons  mettent souvent le doigt sur les injustices, l'indigence de la classe politique et l'appel au rassemblement de la jeunesse  Beaucoup plongent dans la drogue, le refus de tout, la musique non conventionnelle, etc. C'est aussi par esprit d’insurection contre un système qui ne leur offrait pas cet avenir que les Sex Pistols lancèrent le « No Future », appelant à la révolte contre l'ordre établi et la morale bourgeoise. 
On les  considère quelquefois comme les héritiers du cynisme  diogénien et du nihilisme. Les cyniques plaçaient comme valeur première l'auto-suffisance, c'est-à-dire le fait de savoir se contenter du minimum sans accorder d'importances aux luxes superflus. Le punk reprend aussi certains aspects de la philosophie de Nietzsche, méprisant les conventions sociales, l'idée de solidarité est volontiers associée aux punks.
« J’ai la sensation, très forte, que nous sommes sur une mauvaise voie. Si nous restons sur cette voie, nous arriverons à la pire des situations. Il nous faut imaginer une autre société. » « Ce qui n’arrive jamais, c’est que l’ensemble de l’humanité soit victime d’un accident. » 
Nous avons des manières très différentes de réagir à cette situation, et en même temps, nous partageons le même destin.
Ne sommes-nous pas tous réfugiés sur le pont du Titanic tandis que l’orchestre entonne ses dernières notes ?  
L’Europe ne fonctionne plus, l’ordre mondial a entièrement disparu.
« Pendant au moins un siècle, on a parlé du déclin du monde, et à chaque fois, on a cité Spengler, et on a fini par prouver que les Cassandres s’étaient trompées. »
L’hégémonie de l’Occident a fait face à toutes sortes de menaces, et que celles-ci viennent du communisme ou de puissances d’Asie, à chaque fois, l’Occident a démontré sa capacité de les surmonter. 
Ce qui fondamentalement a changé la donne c’est la montée spectaculaire de la Chine qui réussit à fédérer l’Asie tout entière y compris L’Australie et la Nouvelle Zélande dans sa volonté farouche de vouloir mettre fin à cinq siècles d’hégémonie occidentale (Fabian Scheidler). Les Etats-Unis sont censés être le ciment de la légitimité et de la décence morale du monde. Ce qui s’est passé avec le président qui achève aujourd’hui son mandat, c’est un effondrement total. Les Etats-Unis ont perdu leur autorité morale, et il n’y a plus personne qui a une telle autorité.
« J’ai bien entendu moi-même cette tentation de me réfugier sur une île pour tenter de comprendre ce qui se passe dans le reste du monde, mais on ne peut être totalement serein lorsque tout est en ébullition. Il ne suffit pas d’être lucide. Il arrive un moment où l’on voudrait crier : « Cessez cette folie ! Je pense que nous sommes déjà assez arrivés loin dans le processus d’autodestruction. Il nous faut réagir, imaginer quelque chose de différent, un genre de lien nouveau entre les Nations et les communautés humaines. Nous devons réinventer le monde. La révolte contre le monde tel qu’il devient est quelque chose de très présent chez moi. »
Personnellement, je m’interdis de conclure et même de commenter, par respect et par empathie avec le propos.
En revanche j’invite le lecteur de prendre connaissance du texte que vient de publier Morin et qui se lit comme son testament philosophique. Voyez  par vous même :
« J’ai proposé, depuis les débuts du terrorisme islamiste, d’intégrer dans les programmes scolaires les préliminaires indispensables à l’esprit critique. Le premier est l’esprit interrogatif. Celui-ci est très présent chez les enfants mais peut s’atténuer avec l’âge. Il est nécessaire de l’encourager.
L’esprit interrogatif étant stimulé, il convient d’encourager l’esprit problématiseur. L’esprit problématiseur met en question des évidences qui semblent absolues, soit à notre perception naturelle, comme la course du Soleil autour de la Terre, soit qui nous sont imposées par la culture et la société, comme la légitimité d’un pouvoir dictatorial, la croyance en une supériorité raciale. Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité.
L’esprit critique suppose  la vitalité de l’esprit interrogatif et de l’esprit problématiseur.  Il suppose aussi l’auto examen, que l’enseignement doit stimuler, afin que chaque élève accède à une réflexivité qui elle-même permette l’autocritique ; l’esprit critique sans esprit autocritique risque de verser dans une critique incontrôlée de ce qui nous est extérieur. Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ?
L’esprit critique suppose nécessairement un esprit rationnel, c’est-à-dire capable d’appliquer induction, déduction et logique dans tout examen de faits ou de données. L’esprit rationnel suppose non moins nécessairement la conscience des limites de la logique face à des réalités qui ne peuvent être reconnues qu’en acceptant des contradictions ou qu’en associant des termes antagonistes.
L’esprit critique ainsi nourri de tous ces préliminaires peut et doit librement s’exercer, mais il doit comporter aussi l’aptitude à la critique de la critique quand celle-ci devient intempérante ou ne porte que les seuls mauvais aspects de phénomènes, réalités ou idées. Enfin, l’enseignement de l’esprit critique doit accepter que celui-ci porte sur l’enseignement lui-même. Ainsi, l’esprit critique comporte toute une infrastructure intellectuelle, laquelle est généralement ignorée. »
Il s’agit donc bien, comme DiverCity tente de l’expliquer maladroitement commentaire après commentaire, d’apprendre à penser sans garde fou (« Denken ohne Geländer », Hannah Arendt ) voire même à penser contre soi comme nous y invite Delphine Horvilleur dans le sillage de Montaigne
« Nulles propositions m'étonnent, nulle créance me blesse, quelque contrariété qu'elle ait à la mienne », écrivait Montaigne. 
« Les contradictions des jugements ne m'offensent ni m'altèrent ; elles m'éveillent seulement et m'exercent . Car », dixit Montaigne,  « penser, c'est penser contre soi-même. Contre soi-même et non pas seulement par soi-même. »
Telle pourrait être la devise de ce blog qui vise à éveiller le discernement et plus d’une fois s'est contredit, en toute bonne foi.
MG


ASSASSINAT DE SAMUEL PATY : POUR EDGAR MORIN, « LE PLUS DANGEREUX EST QUE DEUX FRANCE SE DISSOCIENT ET S’OPPOSENT »

Propos recueillis par Nicolas Truong
 « Cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice », déplore le sociologue et philosophe, dans un entretien au « Monde ». Analysant le raidissement des antagonismes entre deux France – l’une humaniste, l’autre identitaire –, il explique comment y résister.
Directeur de recherche émérite au CNRS, récompensé par trente-huit doctorats honoris causa dans le monde entier, le sociologue et philosophe Edgar Morin, né en 1921, a notamment écrit La Méthode(Seuil, 1977-2004) et Mes souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard, 2019). Son dernier ouvrage, Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (avec la collaboration de Sabah Abouessalam, Denoël, 160 p., 14,90 euros), donne des clés pour le « monde d’après ». Dans l’entretien qu’il accorde au Monde, il analyse les nouvelles fractures idéologiques qui traversent notre pays.
Dans la France de 2020, cinq ans après « Charlie Hebdo » et le Bataclan, on tue encore au nom d’un dieu. L’assassinat de Samuel Paty et la tuerie de Nice sont-ils le signe que l’histoire est en train de se répéter ?
Tout d’abord, il me semble important de me situer avant de considérer ces tragiques événements et de dire, comme il fut autrefois exigé, « d’où parle » l’auteur de cet entretien. En ce qui concerne les religions, je pense que les esprits humains créent les dieux qu’ils adorent et auxquels ils obéissent. Je suis, comme on dit, agnostique. Ou, plutôt, je crois que l’univers comporte un mystère qui échappe aux capacités de nos esprits. Je considère la Bible, fondement des trois religions juive, chrétienne et musulmane, comme un tissu de légendes et de mythes ; mi-légendaires mi-historiques sont également les Evangiles et le Coran. J’admire Jésus sans croire en sa résurrection.
Quand les religions sont toutes-puissantes, comme aujourd’hui en Iran ou en Arabie saoudite, j’exècre leur haine des impies, des croyants autres, des non-croyants. J’exècre les interdits qu’elles imposent, notamment aux femmes. Ce fut le cas du judaïsme dans le passé et ça l’est encore pour ses orthodoxes. Ce fut le cas du christianisme pendant des siècles. C’est encore le cas en de nombreux pays de l’islam.
« JE SUIS POUR LA LIBERTÉ DES FEMMES QUI SE DÉVOILENT EN IRAN ET POUR LA LIBERTÉ DES FEMMES QUI SE VOILENT EN FRANCE »
Je ne confonds pas pour autant islam et djihadisme : entre le pieux musulman et le fanatique meurtrier, comme entre François d’Assise et Torquemada, il y a tout un monde extrêmement divers. Le mot « islamisme » occulte cette diversité pour n’y voir que prosélytisme et refus de démocratie et de laïcité. Certes, la charia est incompatible avec les lois d’une République laïque. Mais la majorité des musulmans de France accepte les lois républicaines et les croyants sont d’autant plus pacifiques qu’ils pensent candidement que leur religion est une religion de paix.
L’islam paraît aux Français comme une religion exogène, ce qu’elle est du fait de son origine et de sa langue arabe. Mais c’est en même temps une religion totalement judéo-chrétienne, fondée sur le récit biblique et intégrant Jésus comme prophète.
Lire cette tribune de 2016 : Edgar Morin : « Eduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre »
J’ai horreur de tout fanatisme meurtrier comme celui qui a sévi au XXe siècle et renaît sous des formes religieuses traditionnelles. J’aime discuter avec les croyants, mais je n’aime pas les offenser ; ne pas offenser ni humilier est mon credo éthique à valeur universelle : le respect d’autrui me demande de ne pas bafouer ce qui est sacré pour lui, mais je me donne le droit de critiquer ses convictions. Le respect de la liberté comporte ma liberté de parole.
J’ai ressenti combien pouvait être douloureuse pour les peuples indiens assujettis des Amériques la profanation par les conquérants de leurs lieux sacrés. En revanche, quand la religion est toute-puissante et condamne comme blasphématoire toute non-obéissance – comme le refus du chevalier de la Barre de saluer une procession religieuse ou la fatwa des ayatollahs contre Salman Rushdie –, je me sens du côté des condamnés.
D’où cet apparent paradoxe : je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France. Voilà « d’où je parle » : ni islamiste ni gauchiste, mais montaigniste et spinoziste. Aussi je souhaite que nous regardions la situation dans toute sa complexité. Ce qui n’atténue en rien la condamnation du fanatisme meurtrier des djihadistes islamistes.
QUE PENSEZ-VOUS DE LA REPUBLICATION DES CARICATURES DE MAHOMET ET DE LEURS USAGES, NOTAMMENT PEDAGOGIQUES, POLITIQUES ET IDEOLOGIQUES ?
Récapitulons : les caricatures de Mahomet sont une invention non pas française, mais danoise. Ces caricatures établissent un lien ombilical entre le prophète fondateur de l’islam, révéré par les musulmans pieux, et les terroristes djihadistes d’aujourd’hui, ce qui est pour le moins contestable. Elles n’ont pas été reproduites dans des pays libéraux comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, ni dans les pays comme l’Italie ou l’Espagne, dont les lois prohibent les insultes à la religion.
La publication des caricatures de Mahomet, même si elle est blasphématoire pour de pieux musulmans, est licite en France, et le droit au blasphème fait partie de nos libertés. Charlie Hebdo est le continuateur, voire l’amplificateur, d’une tradition anticléricale et libertaire française qui a été salubre tant que l’Eglise avait forte puissance sur notre société. Cet antichristianisme s’est atténué avec l’acceptation de la laïcité par l’Eglise, et il est devenu aujourd’hui caduc. L’hebdomadaire satirique a reproduit ces caricatures en 2006, suscitant des réactions laudatives et des réactions critiques, dont une plainte d’associations musulmanes qui est rejetée en procès, en 2007. En 2011, les locaux de Charlie subissent un incendie criminel, puis celui-ci s’oublie.
Les attentats de 2015 changent à la fois le sens de l’hebdomadaire et celui des caricatures : Charlie n’est plus feuille satirique mais devient symbole de la liberté d’expression ; les journalistes assassinés deviennent, à juste titre, des martyrs de la liberté ; les caricatures danoises deviennent patrimoine national français.
Lire cet entretien de 2015 : Edgar Morin : « La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté »
Puis, à l’occasion du procès des assassins de Charlie, l’hebdomadaire décide de republier les caricatures. Cette republication devient l’exemple même de la liberté française, et leur diffusion devient défense salutaire de l’esprit critique.
Un professeur d’histoire épris de liberté pense qu’elles peuvent aider à susciter l’esprit critique de ses élèves. Cela provoque, au départ, peu de réactions, à part la plainte d’un père musulman et un apaisement apparemment réussi par la directrice. Mais un prédicateur de mosquée vient souffler sur une braise et la renflamme jusqu’à susciter chez un jeune Tchétchène le geste djihadiste terrifiant de la décapitation.
Cet assassinat suscite une immense émotion chez les enseignants et dans toute la société. Elle déchaîne les dénonciateurs du « laxisme officiel » et de la complaisance islamo-gauchiste (notion imaginaire qui unit en elle deux termes considérés comme horrifiques). Emmanuel Macron réaffirme la valeur fondamentale de la liberté républicaine et termine son propos, selon la version alors donnée par les médias, par la promesse que la France prendra la défense des caricatures, comme s’il s’agissait d’un devoir national. Ces propos ont été démentis et atténués par le président dans un récent entretien à la chaîne de télévision arabe Al-Jazira, où il affirme comprendre que les caricatures puissent choquer.
APRES LE CHOC DE CES ATTENTATS ET LEUR CONDAMNATION UNANIME, LA CRITIQUE DE LA TRANSFORMATION DES CARICATURES DANOISES EN EMBLEME DE L’IDENTITE FRANÇAISE COMMENCE A SE MANIFESTER. EST-CE LEGITIME ?
L’horreur de la criminelle décapitation du professeur Paty, après celle des assassinats de Charlie Hebdo, a occulté, par son évidence, sa cruauté et sa folie, toute une part de la réalité d’où elle a surgi. Cette horreur inhibe toute tentative de réflexion et de contextualisation, comme si la compréhension portait en elle le vice de la justification. Or il ne faut pas oublier que de telles caricatures choquent les musulmans pieux. Pire, elles ont suscité des folies meurtrières.
Enfin, leur officialisation a provoqué de délirantes et innombrables manifestations antifrançaises dans le monde islamique. Il y a certes des cas où l’on doit braver l’incompréhension étrangère, mais il y a aussi des cas où il vaut mieux ne pas la susciter ou l’exciter, surtout en des temps de tensions internationales extrêmes.
« MALHEUREUSEMENT, COMME EN 1914, EN 1933, EN 1940, PUIS COMME À CHAQUE DÉLIRE COLLECTIF, IL Y A DES PHILOSOPHES AU PREMIER RANG DE L’HYSTÉRIE »
Il faut être attentif aux effets pervers d’actes à intention salutaires. Il y a parfois contradiction entre liberté et responsabilité de parole ou d’écrit. Nous sommes dans un de ces cas, et nous devons savoir que le choix comporte un risque. Il y a parfois coïncidence entre responsabilité et irresponsabilité ; ainsi, il me semble irresponsable de prendre la responsabilité d’assumer comme vérité de la liberté française la propagation à l’infini de caricatures danoises.
Selon ma conception, que je développe dans le tome V de La Méthode, l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions. Elle doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions. Et surtout, toute décision prise dans un contexte incertain ou conflictuel comporte un risque d’effets contraires. Aussi les caricatures ne peuvent être jugées seulement selon les intentions libératrices ou libertaires de leurs auteurs et diffuseurs, mais aussi selon les possibilités de leurs néfastes ou désastreuses conséquences.
La liberté d’expression ne saurait exclure toute prévoyance des malentendus, incompréhensions, conséquences violentes ou criminelles qu’elle peut provoquer. Est-ce que ces caricatures peuvent aider des êtres pieux et croyants à mettre en doute leur croyance ? Nullement. Est-ce qu’elles peuvent contribuer à affaiblir le djihadisme ? Nullement.
On a entendu des essayistes et des polémistes, mais aussi des ministres, soutenir que l’« islamo-gauchisme » armait intellectuellement le terrorisme. La charge est-elle justifiée ? Et pourquoi une telle offensive idéologique ?
Ce qui est terrible, c’est que cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice. Toute résistance à une islamophobie croissante devient signe abject d’islamo-gauchisme – lequel a cette particularité de n’être ni partisan de l’islam ni gauchiste –, voire de complicité avec les assassins. Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie.
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Le plus dangereux est que, comme il est plusieurs fois arrivé dans le passé, deux France se dissocient et s’opposent ; dans le cas heureux, comme au début du XXe siècle, une France républicaine et laïque a vaincu la France monarchiste, catholique et conservatrice ; dans le cas malheureux, comme en 1940, une France réactionnaire s’est imposée à la faveur du désastre militaire.
Le confinement impose une mise provisoire au réfrigérateur du conflit, qui, sinon, risque d’exploser dans le pays. Qu’adviendra-t-il après le déconfinement ? Quelle nouvelle décomposition et recomposition politique ? Deux France s’affrontent déjà en paroles : la France identitaire et la France humaniste. Tout cela mérite non imprécation, mais examen et réflexion.
L’AFFRONTEMENT DE DEUX AMERIQUE PEUT-IL PREFIGURER UN CONFLIT ENTRE DEUX FRANCE LORS DE LA PROCHAINE PRESIDENTIELLE ?
A l’heure où je vous réponds, nous ne savons pas si, après la victoire de Joe Biden, Donald Trump va tenter un coup de force pour sauver son siège. Les tensions sont énormes aux Etats-Unis, et je ne sais s’il y aura déflagration ou lente pacification.
De ce côté-ci de l’Atlantique, pour le moment, les deux France ne sont pas encore cristallisées, et il va y avoir des décompositions et recompositions politiques. Je vois bien la possibilité d’une politique de salut public, qui réunirait des bonnes volontés de tous bords pour une nouvelle voie économique, sociale, écologique, mais je ne la vois incarnée jusqu’à présent ni en une organisation ni en un leader.
Je vois, à gauche, des tentatives de regroupements brouillonnes. En revanche, je vois la possibilité du surgissement d’un outsider pour représenter l’ordre et la discipline, c’est-à-dire l’autre France, comme le général Pierre de Villiers. Mais rien n’est joué, et bien des choses nous surprendront l’année prochaine.
COMMENT EVITER CETTE DISLOCATION ?
J’ai, dans mon adolescence, adhéré à un petit parti, le Mouvement des étudiants frontistes, qui promouvait la lutte sur deux fronts : à la fois contre le fascisme et contre le stalinisme. Après ma conversion au communisme sous l’Occupation, puis ma déconversion au bout de six années, je me vois à nouveau lutter sur deux fronts : contre le communisme soviétique et contre le colonialisme européen. Depuis des décennies, j’essaie de résister à deux barbaries apparemment opposées : la barbarie venue du fond des temps historiques de la haine, de la domination, du mépris et la barbarie froide et glacée issue de notre civilisation, celle de l’hégémonie du profit effréné et du calcul. J’ai pu résister à l’hystérie de la guerre où tout Allemand était criminalisé, puis à l’hystérie stalinienne où toute critique du communisme était criminalisée, et je peux résister aux nouvelles hystéries.
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Dans les conditions de la France actuelle, je sens la nécessité de lutter sur deux fronts : celui de la résistance à la xénophobie, aux racismes, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, qui sont des barbaries de civilisation moderne, et celui de l’action contre les fanatismes meurtriers qui portent en eux toute la vieille barbarie. Cette action comporte évidemment la répression de la violence meurtrière, mais elle comporte aussi la prévention qui elle-même comporterait une politique des banlieues, une réduction des inégalités sociales et économiques, et une éducation humaniste régénérée.
QUE FAIRE, PLUS PARTICULIEREMENT DANS LES ECOLES, SUR LE TERRAIN PEDAGOGIQUE ?
C’est dans ce sens que j’ai proposé, depuis les débuts du terrorisme islamiste, d’intégrer dans les programmes scolaires les préliminaires indispensables à l’esprit critique. Le premier est l’esprit interrogatif. Celui-ci est très présent chez les enfants mais peut s’atténuer avec l’âge. Il est nécessaire de l’encourager.
L’esprit interrogatif étant stimulé, il convient d’encourager l’esprit problématiseur. L’esprit problématiseur met en question des évidences qui semblent absolues, soit à notre perception naturelle, comme la course du Soleil autour de la Terre, soit qui nous sont imposées par la culture et la société, comme la légitimité d’un pouvoir dictatorial, la croyance en une supériorité raciale. Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité.
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L’esprit critique suppose donc la vitalité de l’esprit interrogatif et de l’esprit problématiseur. 
Il suppose aussi l’autoexamen, que l’enseignement doit stimuler, afin que chaque élève accède à une réflexivité qui elle-même permette l’autocritique ; l’esprit critique sans esprit autocritique risque de verser dans une critique incontrôlée de ce qui nous est extérieur. Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ?
L’esprit critique suppose nécessairement un esprit rationnel, c’est-à-dire capable d’appliquer induction, déduction et logique dans tout examen de faits ou de données. L’esprit rationnel suppose non moins nécessairement la conscience des limites de la logique face à des réalités qui ne peuvent être reconnues qu’en acceptant des contradictions ou qu’en associant des termes antagonistes.
L’esprit critique ainsi nourri de tous ces préliminaires peut et doit librement s’exercer, mais il doit comporter aussi l’aptitude à la critique de la critique quand celle-ci devient intempérante ou ne porte que les seuls mauvais aspects de phénomènes, réalités ou idées. Enfin, l’enseignement de l’esprit critique doit accepter que celui-ci porte sur l’enseignement lui-même. Ainsi, l’esprit critique comporte toute une infrastructure intellectuelle, laquelle est généralement ignorée.
CE SONT DES REFORMES CONSIDERABLES, A COMMENCER PAR LA REFORME DE LA PENSEE. AVEZ-VOUS QUELQUE ESPOIR QU’ELLES PUISSENT ETRE REALISEES ?
Comme je vous l’ai dit, la conjoncture est régressive, tous les antagonismes se renforcent les uns les autres. Je n’ai cessé de rappeler que les deux décennies précédentes comportaient de graves régressions politiques, économiques, sociales, éthiques et intellectuelles : crise généralisée de la démocratie, nouvelles persécutions des minorités religieuses (Chine, Inde) hégémonie du profit, ravages économiques suscitant des révoltes populaires – toutes réprimées, comme en Algérie et en Biélorussie –, domination d’un type de pensée fondée sur le calcul et l’hyperspécialisation, qui rend incapable de concevoir et comprendre la complexité des problèmes humains, aussi bien individuels que nationaux et planétaires.
On ne sait si la nouvelle présidence américaine atténuera l’antagonisme Etats-Unis - Chine comme l’affrontement entre la coalition Etats-Unis - Israël - Arabie saoudite et l’Iran des ayatollahs. Mais la Turquie est devenue une puissance interventionniste islamiste en Méditerranée. La Chine impériale détruit l’autonomie de Hongkong et entre en conflit avec l’Inde. Une guerre ethno-religieuse s’est déclenchée entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. La crise de la nation plurielle libanaise n’arrive pas à susciter un sursaut salvateur. La course aux armements se déchaîne partout. L’Europe n’arrive pas à surmonter ses désunions.
« J’AI VÉCU LE SOMNAMBULISME DANS LA MARCHE AU DÉSASTRE DES ANNÉES 1930. AUJOURD’HUI, LES PÉRILS SONT TOUT AUTRES, MAIS UN NOUVEAU SOMNAMBULISME NOUS ASSUJETTIT »
Les espoirs d’un grand réveil écologique, d’une grande réforme de la mondialisation, qui a créé une interdépendance généralisée sans aucune solidarité, décroissent partout. Il y a retombée, non pas dans un statu quo antérieur, mais dans un processus de régression. Très minoritaire est l’élan vers une renaissance de la pensée politique qui indiquerait une nouvelle voie démocratique-économique-écologique.
En revanche, les manichéismes et fanatismes progressent, les nationalismes et racismes s’exacerbent. En même temps, le réchauffement climatique accroîtra la crise de la biosphère, qui accroîtra la crise de l’humanité. Nous sommes effectivement dans une crise planétaire géante, à la fois biologique, économique, civilisationnelle et anthropologique, qui affecte toutes les nations et toute l’humanité.
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Or, je l’ai souvent dit : une crise suscite d’une part imagination créatrice de nouvelles solutions, d’autre part peurs et angoisses, qui favorisent les régressions et les dictatures. Si la grande régression se poursuit, nous allons vers des systèmes postdémocratiques disposant des moyens multiples de contrôle des individus, désormais offerts par les techniques selon le modèle pratiqué déjà par la Chine.
Le cours probable des événements est suprêmement inquiétant. On ne peut même écarter l’hypothèse d’une conflagration se généralisant à partir d’un accident du type Sarajevo, comportant des guerres de type nouveau menées par ordinateurs, piratages des réseaux des nations ennemies, batailles de robots et, pire, missiles nucléarisés. Mais l’improbable peut changer le cours de l’histoire.
POUVONS-NOUS FAIRE ADVENIR L’IMPROBABLE EN FRANCE ?
Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais non moins énormes, et un nouveau somnambulisme nous assujettit. Selon la formule d’Héraclite : « Eveillés, ils dorment. »





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