jeudi 12 novembre 2020

Aux musulmans, et en particulier aux élèves et parents d’élèves qui désapprouvent les caricatures de Mahomet


CHRONIQUE LIBRE. Ecrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde se pose ici quelques questions.
Par Pierre Jourde (Ecrivain) L’Obs
Pierre Jourde, écrivain, professeur d’université et critique littéraire. 

Chers concitoyens musulmans,
Ne nous voilons pas la face : il y a un problème. Tant de morts, tant de souffrances pour de simples caricatures. Comment en est-on arrivés là ?
A la fin du Moyen-Âge, tous les pays chrétiens et musulmans vivaient sous le même régime d’intolérance. Un simple soupçon de blasphème ou d’impiété pouvait vous mener à l’échafaud. Les gens des autres religions ne disposaient pas des mêmes droits et étaient à peine tolérés. On peut même dire que les pays musulmans, l’empire ottoman en particulier, étaient un peu plus tolérants envers les juifs et les chrétiens que les pays chrétiens ne l’étaient envers les juifs et les musulmans.
Et puis, en Europe, il s’est passé deux phénomènes, étroitement liés, qui ont fait la société où nous vivons aujourd’hui, la France, et plus généralement les pays occidentaux : la naissance de l’esprit scientifique et la philosophie des lumières. Cela a mis quatre siècles pour aboutir, du XVIe siècle au début du XXe siècle, le travail a été long, douloureux et sanglant. Au bout de ce travail, il y a, entre autres, le droit au blasphème.
Chems-Eddine Hafiz : « L’islamisme est une maladie de l’islam »
L’esprit scientifique a cherché à expliquer rationnellement le monde, par l’observation et la logique, sans s’en tenir aux vérités religieuses. Il a d’abord fallu faire admettre aux autorités chrétiennes que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Galilée a été obligé par l’Eglise de renoncer à ses découvertes. Au XIXe siècle encore, les découvertes de Darwin étaient refusées au nom de la Bible. Mais l’esprit scientifique a fini par s’imposer. Grâce à lui, on en sait plus aujourd’hui sur l’univers, l’homme et la nature. Mais il a aussi permis l’essor technique : si vous avez un téléphone portable, la télévision, une voiture, la lumière électrique, si vous prenez l’avion, le train, si vous pouvez vous faire vacciner, passer une radio, c’est grâce au développement de l’esprit scientifique tel qu’il s’est développé en Europe, et qui a dû lutter des siècles contre la religion et ses soi-disant vérités révélées.
L’esprit des lumières s’est opposé aux persécutions religieuses, au fanatisme religieux, à la superstition. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter Calas, condamné à l’atroce supplice de la roue, parce qu’il était protestant et qu’on le soupçonnait d’avoir tué son fils parce qu’il voulait se convertir au catholicisme. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter le Chevalier de la Barre. Ce garçon de vingt ans est torturé et décapité pour blasphème. On lui cloue sur le corps un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et on le brûle.
La Révolution française, puis les lois de la laïcité, qui s’imposent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vont dans le même sens : empêcher la religion catholique, qui est pourtant celle de l’immense majorité des Français, d’imposer sa vérité, son pouvoir, de torturer et de tuer pour impiété ou pour blasphème, et faire en sorte que toutes les religions aient les mêmes droits, sans rien imposer dans l’espace public. Car c’est cela, la laïcité.
Mais le catholicisme n’a pas abandonné si facilement la partie, même après avoir perdu le pouvoir, il voulait encore régner sur les esprits, censurer la libre expression, imposer des visions rétrogrades de l’homme et, surtout, de la femme. En 1880, puis encore en 1902, il a fallu expulser de France tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république. Pas quelques imams : des milliers de moines et de religieuses. Ça ne s’est pas passé sans résistance et sans violences.
La critique, la satire, la moquerie, le blasphème ont été les moyens utilisés pour libérer la France de l’emprise religieuse. Tant que la religion était religion d’état, ceux qui le faisaient risquaient leur vie. Puis l’Eglise catholique a fini par accepter d’être moquée et caricaturée. Elle a accepté les lois de la démocratie. Les caricatures et les blasphèmes étaient infiniment plus durs et plus violents que les caricatures assez sages de Mahomet, chez les ancêtres de Charlie Hebdo, qui s’appelaient par exemple L’Assiette au beurre, et plus récemment, il y a une cinquantaine d’années, Hara-Kiri, et de nos jours dans Charlie Hebdo, beaucoup plus durs avec le Christ qu’avec Mahomet. Imaginez qu’un artiste comme Félicien Rops représentait le Christ nu, en croix, en érection, avec un visage de démon ! Et « Hara-Kiri » la sainte vierge heureuse d’avoir avorté ! Personne ne les a assassinés. Au contraire, en 2015, une revue catholique a publié des caricatures du Christ par Charlie Hebdo ! Pour montrer qu’ils étaient capables de les accepter.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ELOGE DE LA PENSEE LIBRE

Les préjugés ont la vie dure. Les réseaux sociaux, c’est indéniable, leur servent de caisse de résonnance. Ils sont la version  au carré du café du commerce. Le fake news est une variante du préjugé dont Trump a su user et surtout abuser. Et quid de l’esprit critique fils des lumières et père du discernement? Il est probable qu’il soit aussi vieux que l’humanité et aussi rare que les sages, toutes convictions confondues. Sans doute, mais si l’humanité ne lui fait pas allégeance elle ne survivra pas au XXIème siècle qui sera laïque et spirituel ou ne sera pas.
MG 

BRUXELLES: LES JEUNES MUSULMANS ONT TROIS FOIS PLUS DE PREJUGES HOMOPHOBES, ANTISEMITES ET SEXISTES QUE LES NON CROYANTS (ANALYSE) · VIF/L'EXPRESS 
Marie-Cecile Royen

Selon une étude publiée par la Fondation Jean-Jaurès, les jeunes musulmans francophones de Bruxelles auraient trois fois plus de préjugés antisémites, homophobes et sexistes que les athées. Le point avec les auteurs, Joël Kotek et Joël Tournemenne.
Neuf ans se sont écoulés depuis la publication, en 2011, de l'étude "Jong in Brussel", financée par le gouvernement flamand et menée par une plateforme interuniversitaire sous la direction du professeur Mark Elchardus (VUB). Elle montrait qu'environ la moitié des élèves musulmans des 32 écoles secondaires bruxelloises flamandes sondées (1.223 élèves, dont 48% de musulmans) validait quatre thèses correspondant aux clichés antisémites les plus répandus: "la plupart des juifs pensent être meilleurs que les autres", "la plupart des juifs incitent à la guerre et reportent la faute sur les autres", "la plupart des juifs veulent tout dominer", "quand on fait des affaires avec les juifs, il faut veiller à ne pas se faire rouler". Il apparaissait que 38% des catholiques pratiquants partageaient ces préjugés.
Les élèves arabo-musulmans sont à rebours de la tendance au libéralisme culturel.
Côté francophone, pas d'étude universitaire en miroir.Joël Kotek (professeur à l'ULB et directeur de la revue Regards, éditée par le Centre communautaire laïc juif) et Joël Tournemenne, tous deux chercheurs au Centre européen d'études sur la Shoah, l'antisémitisme, les génocides (Ceesag), lié à l'Institut d'études du judaïsme (ULB), ont décidé de sonder les jeunes Bruxellois francophones sous l'angle de leur rapport à l'autre. Après trois ans d'efforts infructueux, le duo a finalement obtenu un financement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le résultat, "Le juif et l'Autre dans les écoles francophones bruxelloises", est publié ces jours-ci par la Fondation Jean-Jaurès, un think tank lié au PS français (1).
Soixante écoles secondaires ont été tirées au sort sur les 115 établissements francophones de la Région de Bruxelles-Capitale. Entre 2018 et 2019, 38 établissements, tous réseaux et filières confondus, ont participé à l'enquête, électroniquement (75%) ou à l'aide d'un questionnaire papier, ce qui représente 1.672 jeunes de 16 à 22 ans (39% de musulmans). Si la pratique religieuse est massive chez les musulmans (81%), elle est plus faible chez les catholiques (49%), d'où le distinguo pertinent entre pratiquants et non pratiquants.
A la question "le bilan de la Shoah était gonflé", l'un des items envisagés (pas le seul), 21% des jeunes musulmans pratiquants et non pratiquants de Bruxelles ont répondu "oui", ainsi que 17% des "catholiques pratiquants" et 6% des répondants qui se définissaient comme "non croyants". Sur d'autres aspects, la jeunesse bruxelloise est étonnamment tolérante. Le port du voile, même intégral, est accepté par 39% des élèves non musulmans (34% de sans avis) et 71% de leurs camarades musulmans (17% sans avis). Pour la majorité des jeunes, l'islam n'est pas porteur de violence et est la religion la plus maltraitée du monde, alors que les persécutions antichrétiennes sont objectivement les plus nombreuses. Le judaïsme obtient l'image la plus négative.
Les auteurs de "Le juif et l'Autre dans les écoles francophones bruxelloises" demandent à la Fédération Wallonie-Bruxelles de prolonger leur travail car, expliquent-ils, "s'il existe plus que manifestement des effets liés à la religion et à l'islam en particulier, on ne saurait nier des effets de structure, liés à la composition même des musulmans, lesquels sont surreprésentés dans les catégories populaires, les catégories moins diplômées et concentrés dans les quartiers

Aucun commentaire: