samedi 21 novembre 2020

En finir avec les grandes villes : issue indispensable pour une société écologique ?


Grand entretien
Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire Marianne

Guillaume Faburel, professeur à l'Université Lyon-2, vient de publier "Pour en finir avec les grandes villes", un ouvrage dans lequel il appelle à l'édification d'une "société écologique post-urbaine" hors des métropoles. Rencontre.
Le premier confinement a mis en évidence le désamour entre beaucoup de Français et les métropoles, à commencer par Paris. Le bonheur serait-il loin du béton, dans des espaces à densité plus réduite et à taille plus humaine ? C'est du moins l'hypothèse défendue par Guillaume Faburel, professeur à l'Université Lyon-2, UMR Triangle, d'abord Les métropoles barbares aux Editions du passager clandestin (Prix du livre d’écologie politique en 2018), et puis dans Pour en finir avec les grandes villes (Le passager clandestin), publié cette année.
MARIANNE : POURQUOI DEVRIONS-NOUS QUITTER LES GRANDES VILLES ?
Guillaume Faburel : Les villes représentent 2 % de la surface émergée du globe et les urbains 58 % de la population mondiale (annoncée à 70 % en 2050 par l’ONU). Or, les 100 premières villes du monde émettent déjà à elles seules 18 % gaz à effet de serre, et toutes réunies ce sont 70 % des déchets et 78 % de l’énergie consommée. En France, plus d’un tiers de la population vit officiellement dans l’une des 22 métropoles (dont quatre comptent plus d'un million d'habitants). Et la pollution atmosphérique y est responsable de 50 000 morts annuellement, les 100 premières villes ont 3 jours d’autonomie alimentaire, et toutes constructions confondues, le secteur du BTP c’est 46 % de la consommation énergétique, 40 % de notre production de déchets et 25 % des émissions de GES (avec un Grand Paris qui représente à lui seul une trentaine de milliards d’euros d’investissement en 20 ans).
Bref, urbaniser et aménager, et plus encore concentrer et densifier ont quelques effets écologiques. Qui peut sérieusement en douter ? Et ce depuis l’intérieur des grandes villes avec l’ensemble des chantiers de la bétonisation, comme à l’extérieur par l’exploitation et l’extraction totales pour alimenter ces vortex territoriaux. D’ailleurs, la pandémie n’est-elle pas apparue par colonisation urbaine des habitats naturels ? Ne s’est-elle pas diffusée à une vitesse inégalée par les densités et par les flux d’une économie mondialisée dont les grandes villes métropolisées servent justement de foyers. Le confinement s’est alors imposé comme seule réponse dans ce contexte de densités, au détriment de notre besoin vital de respirer, physiquement et mentalement.
"Dans les grandes villes, nous sommes sommés d’être hyper-actifs, mobiles, connectés."
Or, de tels effets écocidaires sont le produit direct de modes de vie que les grandes densités et leur artificialité nous ont imposés. Dedans, nous sommes plus qu’ailleurs, parfois à notre corps défendant, embarqués dans l’illimitation et dès lors l’artificialisation. Certes, ces modes de vie se retrouvent dans des villes bien plus modestes, fascinées qu’elles sont elles aussi par tous les projets croissancistes de l’attractivité territoriale, mais, dans les grandes villes, nous sommes sommés d’être hyper-actifs, mobiles, connectés… au profit de désirs toujours plus superficiels et de plaisirs ostentatoires, de stimulations omniprésentes et de saturations de plus en plus évidentes. C’est la métropolisation du monde dont je décrivais en 2018 les mécanismes ainsi que les effets (Métropoles barbares, au Passager clandestin).
En fait, dans les grandes villes, l’humanité se regarde le nombril, en se soumettant doctement à l’ensemble des dispositifs économiques et techno-urbanistiques des médiations du marché et des institutions embourgeoisées, avec leurs maîtres-mots d’urbanité et de modernité. On ne peut tout simplement pas y desserrer ces chaînes par lesquelles densification et artificialisation nous ont rendus totalement dépendants, et par là écologiquement inconséquents, pour satisfaire de manière un peu soutenable d’abord nos besoins vitaux, au premier chef ceux de se nourrir ou simplement de s’aérer, lorsqu’il ne s’agit pas en ces temps obscurs de respirer. Voilà pourquoi il nous faut quitter les grandes villes.
SELON VOUS, IL NE FAUT PAS IMPORTER LE MODE DE VIE URBAIN EN ZONE RURALE…
Le mouvement incessant et le divertissement permanent, la connexion ininterrompue et l’automatisation généralisée de nos pratiques sont culturellement façonnés et économiquement construits et valorisés dans les grandes villes. En détruisant accessoirement le vivant, depuis nos corps augmentés jusqu’à l’écosystème planétaire totalement exploité. Quelles vertus écologiques y a-t-il à prendre l’avion pour se dépayser, à regarder YouTube pour se documenter, à se défouler en faisant du sport dans une salle climatisée ou encore à tweeter toute la journée pour croire faire société ? Tout ceci est devenu modèle depuis les métropoles occidentalisées.
"Décoloniser nos imaginaires de la performance et de l’abondance, de l’opulence et de l’obsolescence."
Dès lors, si partir est le seul moyen de tenter, je dis bien tenter, de rompre avec ce régime passionnel néolibéral qui colonise l’entièreté de nos vies et de leurs espaces, la pertinence écologique de ce départ est conditionnée à un peu de déconditionnement. Celui de décoloniser nos imaginaires de la performance et de l’abondance, de l’opulence et de l’obsolescence, pour ne pas soi-même faire œuvre de colonialité. Selon le baromètre dédié aux modes de vie de l’Agence de la Transition Écologique (ex ADEME), 81 % des Français considèrent qu’une grande partie de ce que nous faisons dans la vie moderne nuit à l’environnement. Mais si les habitants des grands centres urbains se disent dorénavant pour nombres convertis à l’écologie (d’où d’ailleurs quelques victoires électorales récentes), ils ont des empreintes écologiques déplorables, entre divertissement et dépaysement, consumérisme largement imposé et productivisme de plus en plus éloigné. Il y a donc bien quelques vigilances à avoir. Au premier chef, celle de déconstruire certaines habitudes et visions bien ancrées, que seul le contact direct avec la fragilité du vivant pourrait permettre de vraiment remiser.
UN "EXORDE URBAIN" NE RISQUE-T-IL PAS D’ACCROITRE L’ETALEMENT URBAIN ET PARADOXALEMENT ETRE NEFASTE SUR LE PLAN ECOLOGIQUE ?
C’est un argument très souvent opposé par la pensée urbaphilique largement dominante. Mais, quel est l’étalon de mesure ? La densité ? Parce que plus économe en ressources ? Rappelons que la surconsommation d’énergie dans les grandes villes est de 30 à 40 % du fait notamment de l’envergure des bâtiments liée à la densité, ou encore que mécanisation agricole et la chimie de synthèse alimentent à très longue distance le grossissement urbain. En fait, ce sont d’abord le béton et les réseaux, la densité et l’aseptisation qui sont incompatibles avec le déploiement du vivant, qui ne peut en fait qu’y survivre.
De plus, l’exode urbain a débuté en France il y a maintenant plus de 40 ans, d’abord à bas bruit, puis dorénavant plus fortement. Le confinement a visiblement armé quelques envies. Et dedans figurent plus de 15 millions de périurbains, ceux justement qui produisent l’étalement dont vous parlez. Je souhaite donc bon courage pour convaincre ces gens de revenir dans la densité. Une étude récente (Obsoco) montre que 74 % des Français qui trouvent leur commune trop dense souhaiteraient vivre ailleurs. Et cette inacceptabilité des grandes densités ne date pas d’hier. Fait plus nouveau par contre, on la voit également de plus en plus chez celles et ceux qui en sont pourtant les cibles premières, par exemple les jeunes bien formés.
"Il ne s’agit pas d’abandonner les classes populaires à l’enfer du béton ! Ces groupes sont aujourd’hui les premiers à pâtir de la densité."
Enfin, et peut-être le point le plus important, certes s’il s’agit d’aller emménager dans des espaces plus ouverts avec les mêmes désirs narcissiques et comportements hors-sol, autant rester dans les hyper-lieux métropolitains et leurs techno-cocons. Dire vouloir débrancher et aller réclamer la 5G pour télé-travailler, emménager dans des logements surdimensionnés et installer une piscine chauffée dans un jardin bunkerisé, s’équiper en SUV pour multiplier ses boucles de mobilité, autant bien sûr ne pas bouger. Mais, force est de remarquer que de tels comportements ressemblent de plus en plus de mauvaises caricatures. Partir découle aussi, pour ne pas dire surtout, d’une sensibilité environnementale, et ce du fait même de l’invivabilité ressentie dans les fortes densités. Si tout n’y est pas des plus vertueux, de très belles initiatives écologiques ont d’ailleurs fleuri ces 20 dernières années dans les espaces périurbains, à l’exemple de productions vivrières et solidarités alimentaires. Mais, elles restent négligées par les observateurs avisés, souvent habitants des grands centres urbains.
Il est également possible que tout le monde n’ait pas les moyens matériels de quitter la métropole…
Il ne s’agit pas d’abandonner les classes populaires à l’enfer du béton ! Ces groupes sont aujourd’hui les premiers à pâtir des effets écologiques de la densité et de l’artificilisation. Mais, qui les a privées de la jouissance du contact avec la nature et les a confinées dans l’exiguïté ? Qui les a logées souvent à proximité d’équipements polluants et les a sommées de se déplacer des heures durant vers des boulots précarisés ? Les grands systèmes économiques urbains les musellent par la subordination, salariale ou précariale, au règne de la marchandise. Les biopouvoirs métropolitains les oppressent encore plus que les autres, avec l’extension des dispositifs de contrôle qui s’exercent violemment à leur encontre, et l’urbanisme concentrationnaire les asphyxient. Qui est responsable de cela ? Invariablement, l’ensemble des gouvernements, pour la défense des intérêts du capital. Ceci est même, étonnement, encore prégnant dans les pensées militantes, de la gauche productiviste mais aussi écologiste, qui font toujours et encore de la grande ville une émancipation, de la densité un progrès pour tous et toutes.
On parle de crise du logement, mais à moins de croire encore dans la rénovation urbaine, avec sa fameuse mixité et surtout le déclin du sentiment de classe, plus de la moitié des logements vacants sont, en France, dans les villes petites et moyennes, bourgs centraux et cœurs de villages, donc dans les périphéries ! On parle de chômage endémique, mais, si la "résilience" et la "transition écologique" sont dorénavant la martingale, un nombre considérable d’emplois pourrait y être proposé, les savoir-faire pratiques de la terre et de l’artisanat revigorés, des services de proximité enfin déployés... C’est sûr, nous ne parlons pas de multinationales ni d’institutions centrales. Et encore moins des villes à la campagne.
Dans un tel dessein de respect des plus précaires, les classes populaires ont d’ailleurs, culturellement, de bien plus belles dispositions pour une écologie digne de ce nom (prêts et récupération, autoconstruction et solidarité alimentaire…). Ainsi qu’un impact bien plus faible sur l’environnement que les classes bourgeoises affairées. Sans aucun amour particulier du béton. À ma connaissance.
DANS VOTRE LIVRE VOUS AVEZ TENU A RAPPORTER DES TEMOIGNAGES. POURQUOI ?
J’ai effectivement proposé à 13 personnes de témoigner à leur guise de leurs expériences urbaines, ainsi que, pour celles ayant fait le choix, sur ce que leur a apporté le fait de partir des grandes villes. Ces témoignages proposent très concrètement et par des trajectoires variées un état selon moi des sensations et des sentiments d’aujourd’hui vis-à-vis de la croissance et évolutions urbaines, et plus encore livrent des questionnements et des cheminements de vie, personnels ou collectifs, venant étayer et même parfois relativiser le propos du manifeste sur une société écologique post-urbaine. Ces mises en récit sont de mon point de vue la condition première pour donner envie d’agir sur ses propres formes de vie, et ne plus s’en laisser conter sur le grand récit de la grosseur capitalistique de l’urbain.
VOUS ENSEIGNEZ VOUS-MEME A LYON, DEUXIEME METROPOLE FRANÇAISE. N’AVEZ-VOUS PAS PEUR D’ETRE ACCUSE D’INCOHERENCE ?
Difficile avec mes petits bras d’inverser la vieille idylle entre l’académie et la ville. Historiquement, cette dernière est le berceau de l’Université et de sa prétendue universalité. Plus encore aujourd’hui, l’implantation universitaire est totalement inféodée à la compétition internationale entre grandes places urbaines. Dès lors, dans ce contexte imposé, quoi de mieux finalement que d’enseigner dans le laboratoire d’excellence de la métropolisation française, en l’occurrence Lyon, qui plus est lorsque ce laboratoire l’est aussi sous l’angle de ses productions universitaires, très majoritairement pro-urbaines. Je pousse même le vice, d’abord à Paris, puis à Lyon, d’enseigner dans des instituts universitaires… d’urbanisme, dans lesquels heureusement les étudiants et étudiantes sont de plus en plus ouverts. Mais, sans doute pour ma santé mentale, j’accompagne surtout aujourd’hui quelques rebonds d’universités… rurales, se déployant sur la base d’autres savoirs qu’urbains et urbaphiliques - ceux du vivant et d’un habiter écologique de la terre - se développant sur la base d’autres pédagogies qu’élitaires – celles déhiérarchisées de l’expérience directe et de la coopération.
VOUS PLAIDEZ POUR UNE ECOLOGIE "POST-URBAINE". POUVEZ-VOUS REVENIR DESSUS ?
En fait, à n’en pas douter, une taille un peu plus responsable des groupements humains permettrait de lutter plus efficacement contre le déclin du vivant, grâce par exemple à des modes de vie autosuffisants fondés sur une agriculture plus respectueuse des cycles de la nature. De même, un peu de tempérance voire de ralentissement ne feraient pas de mal à nos existences, partout converties aux mouvements incessants, à l’automatisation généralisée, aux connexions continues… bref à l’accélération et à la saturation. Or, c’est justement ce à quoi les populations dans leur diversité aspirent de plus en plus. Et c’est le mouvement déjà engagé par un nombre croissant d’alternatives socio-écologiques se déployant justement dans des espaces en retrait des grandes villes, depuis de plus en plus de hameaux et de bourgs.
Une écologie post-urbaine qui a pris acte de l’impossibilité d’infléchir de l’intérieur les modes de vie artificialisés.
On n’y parle pas, bien sûr, de smart et de digital cities, bref des prophéties techniques du capitalisme vert. On n’y parle pas non plus de "ville-forêt" ou de fermes en aquaponie, donc des recettes de l’environnementalisme gestionnaire. Mais d’espaces ouverts qui offrent de retrouver un peu d’air et surtout de terre pour cultiver et cueillir ce qu’il reste en nous de ce vivant. Du soin premier à accorder à la nature et au ménagement du vivant. Et cette écologie d’ores et déjà engagée est post-urbaine car elle a pris acte, par l’expérience directe, de l’impossibilité d’infléchir de l’intérieur les modes de vie artificialisés et de l’impossibilité de desserrer les chaînes de la dépendance technique et économique pour (sur)vivre.
Et, puisqu’il m’est parfois rétorqué qu’une telle société n’est pas généralisable, je rappellerais juste que l’on estime en France la surface nécessaire de 200 à 1 000 m2 par habitant pour satisfaire les besoins alimentaires, d’abord en légumes avec petit élevage d’appoint, sans intrants ni mécanisation. Cette surface va jusqu’à 2 000 m2 lorsque l’on inclut les dépendances de circulation et de stockage, et les emprises nécessaires à l’habitation et aux services de proximité. En cumulé, cela fait de 1/8e à 1/4 du territoire hexagonal, soit l’équivalent des surfaces artificialisées pour les modes de vie urbains, or hectares fantômes, c’est-à-dire hors des étendues de terre nécessaires aux artifices du mode de vie urbain. Les Parisiens et les Parisiennes consomment 313 fois plus que la superficie de la ville pour vivre. Chacune de nos vies occidentalisées a besoin de 427 esclaves énergétiques.
La déconcentration est donc plausible, la relocalisation crédible, la décroissance plus que nécessaire. À condition de réellement parler du devenir de la communauté du vivant dans laquelle il est urgent de nous réinscrire humblement.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
STADTLUFT MACHT FREI ! L’AIR URBAIN NOUS LIBERE !

Mais voilà, avec la covid, les citadins fuient les centres urbains comme les aristos florentins fuirent la peste dans  la campagne toscane au temps du Decameron. Les grandes  villes étouffent sous la pollution, les tensions sociales de plus en plus oppressantes, les problèmes de mobilité, la petite criminalité et les innombrables incivilités.
 La classe moyenne bruxelloise s’exile dans le Brabant verdoyant depuis des décennies pour éviter toutes sortes de proximités.
Bruxelles est désormais la ville la plus cosmopolite au monde après Dubai : les loyers y sont chers, l’immobilier inaccessible. La Flandre dénonce la tâche d’huile francophone qui « pollue » ses campagnes comme un pétrolier échoué qui lâcherait du brut dans les  eaux immaculées du plat pays qui de moins en moins est le mien.
MG 


L'AIR DE LA VILLE REND LIBRE
 PAR Pauline GUéNA in Non Fiction le quotidien des livres et des idées.

« L'air de la ville rend libre » : l'imaginaire de l'émancipation avant l'âge de la pollution.
 « L’air de la ville rend libre ». Pas toujours facile de s’en convaincre lorsque les pics de pollution se multiplient. Et pourtant, la grande ville continue d'attirer... comme à la fin du Moyen Âge, l’époque dont date cet adage.
 Aller en ville, c’est s’émanciper d’un certain nombre de contraintes et de pesanteurs, avoir à portée de main plus d’activités, plus de personnes, plus de possibilités. L’air de la ville nous rend plus libres.
Au Moyen Âge, le serf, le paysan libre, le clerc ou le noble n’ont pas les mêmes droits. Les serfs sont liés à la terre qu’ils travaillent, ils ne sont donc pas libres. S’il leur arrive de déguerpir – le terme vient d'ailleurs de là –, leur seigneur peut tenter de les retrouver sur d’autres terres et de les réclamer. Mais pour ceux qui partent vers les villes, la situation est différente : ils ont une chance d’y devenir libres, pour de bon.
Les villes s’étaient résorbées avec la fin de l’Empire romain. Vers la fin du XIe siècle, elles commencent à se redévelopper, et vont prendre un vrai essor au XIIIe siècle. Elles apparaissent d’abord autour des lieux d’échange, et s’organisent vite comme des lieux de vie. Les populations des villes se dotent de conseils, qui peuvent élire des représentants, et négocier auprès des seigneurs une relative autonomie. Aux seigneurs une belle somme d’argent, aux villes la justice et les impôts.
Les villes vont donc relever d’un droit différent, et dès le début du XIe siècle, des chartes et des procès affirment que « l’air de la ville rend libre », c’est-à-dire que les seigneurs ne peuvent pas venir y chercher un serf qui leur appartenait. 
Le proverbe nous vient du XVe siècle, mais il a un chemin bien plus long. Avant de devenir un dicton, il a d’abord été un slogan politique, assez contesté d’ailleurs. Les seigneurs n’apprécient pas que les villes accordent la liberté à leurs serfs, ce qui crée des conflits, des procès, et force les rois ou l’empereur à intervenir. 
La liberté des serfs déguerpis n’est acquise qu’au terme de bras de fer séculaires entre les puissants, dans un contexte où les villes, nouvel acteur majeur de l’Occident, se font lentement une place.
On finit par s’accorder sur l’idée que les serfs sont libres après un an et un jour de résidence dans une ville (c’est toujours le temps que vous avez pour récupérer votre parapluie aux objets trouvés.). Mais d’autres versions ont existé : aux Pays-Bas six semaines ont pu suffire, à Ratisbonne on a été jusqu’à dix ans . 
Et si l’air de la ville rend libre, il ne rend pas non plus complètement anarchique. Il permet de changer de juridiction, mais on continue à payer des impôts, à débourser des loyers qui augmentent lorsque la densité des villes se fait plus importante, et on doit aussi des services variés. Les migrants qui arrivent en ville à partir de la fin du XIIIe siècle sont souvent poussés par une situation difficile dans les campagnes, mais il n’est pas dit qu’ils y trouvent une situation matérielle meilleure. Ils sont libres, mais pas à n’importe quel prix.
Les rêves de la ville
Le proverbe a tenu bon jusqu’à nous. Max Weber l’utilisait pour expliquer que les villes d’Europe du Nord auraient été un des laboratoires de la liberté, en rejetant les rapports de type féodaux  . Il construisait ainsi un mythe : on sait que des innovations politiques comparables ont eu lieu ailleurs dans le monde, et que même en Europe du nord la féodalité était loin de s’arrêter à la porte des villes   . Mais au-delà même de cet effet d’idéalisation, au cœur de l’expression de Max Weber, il y a aussi un saut d’échelle important : l’émancipation des serfs déguerpis a été étendue aux villes elles-mêmes. L’adage n’a donc plus grand-chose à voir avec son origine médiévale : la liberté dans la ville est devenue la liberté des villes.
Pourtant, en piratant ce proverbe médiéval, Max Weber met le doigt sur une des constantes du phénomène urbain : la fascination pour les villes. On sait que les hommes et les femmes du Moyen Âge trouvaient leurs villes belles, qu’ils en faisaient des représentations magnifiées, concentrées sur les bâtiments les plus symboliques, dont la pauvreté et l’exclusion disparaissaient volontiers. La fascination reste entière aujourd’hui lorsque l’on privilégie la skyline des megapoles aux quartiers enclavés et aux périphéries. Il y a quatre milliards d’urbains dans le monde, dont près d’un milliard vivent dans des bidonvilles   autrefois on se rendait en ville pour s’affranchir, désormais les villes génèrent de l’aliénation. Et pourtant le mythe demeure : celui d’une liberté des villes, intangible, rêvée, quelque chose qui flotte dans l’air.
PAULINE GUÉNA
Ancienne élève de l'ENS Lyon, Pauline Guéna est actuellement en doctorat à l'Université Paris IV

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