jeudi 19 novembre 2020

Ministre menacée sur Facebook: la jurisprudence ne permettrait sans doute pas de condamner


Le Soir
La ministre bruxelloise de la Mobilité Elke Van den Brandt (Groen) a annoncé déposer plainte après avoir fait l’objet de menaces de morts sur la page Facebook « L’automobiliste en a marre ».

Par Laurence Wauters

La ministre bruxelloise de la Mobilité, Elke Van den Brandt, a annoncé déposer plainte suite à divers messages postés sur un groupe Facebook de 23.700 membres, « L’automobiliste en a marre ». Celui-ci est particulièrement hostile à la ministre, et si certains se contentent d’y émettre des critiques à son encontre, d’autres ont été bien plus loin. Lucien Beckers, président d’une ASBL « Mauto défense » et qui a créé ce groupe, a confié, par le biais d’une « lettre ouverte » publiée ce mercredi, être débordé par le succès de sa page, dont les 300.000 commentaires mensuels doivent être filtrés. « Cela demande un certain délai pour effectuer ce travail fastidieux, et certains commentaires peuvent échapper un temps à notre vigilance », a-t-il ajouté.
 « Elle ne sait pas qu’une voiture pourrait l’éliminer », « On veut éliminer la Elke », « On aura sa peau » : ces trois messages, parmi ceux qui ont circulé sur la page, peuvent être qualifiés de menaces, explique Me Töller, qui a défendu les intérêts d’une échevine MR d’Awans qui fut elle aussi, il y a quelques années, la cible du même type de publications sur Facebook. Les menaces par écrit ne nécessitent pas qu’il y ait ordre ou condition, et elles sont passibles d’une peine de 3 mois à 2 ans de prison. La proposition consistant à « faire interner » Elke Van den Brandt, également lue sur le « groupe », peut être assimilée à une injure publique, pouvant être sanctionnée par 8 jours à 2 mois de prison.

Un précédent à Awans
Cela signifie-t-il que les auteurs seront condamnés pour leurs propos ? Rien n’est moins certain, et pour ce faire, il suffit de comparer les mésaventures de l’échevine awansoise à celles de la ministre bruxelloise. « Elle va finir dans la Meuse », écrivait un entrepreneur qui lui reprochait de ne pas avoir eu un permis d’urbanisme. « En plus d’être menteuse, elle est affreuse », « Tu dirais un morceau de boudin aux raisins », « Elle pique dans la caisse » : elle avait fini par introduire une citation directe pour injures, calomnie, menaces, harcèlement, préférant le correctionnel au civil « afin que la procédure puisse avoir un certain retentissement », expose Me Töller. Mais si le Tribunal correctionnel de Liège puis la Cour d’appel lui avaient donné raison, estimant qu’il ne s’agissait pas d’une opinion (ce qui qualifie le délit de presse, jugé devant la Cour d’assises), mais bien d’une diffusion d’injures, de menaces et de calomnie, la Cour de cassation n’a pas été de cet avis.
En 2012, elle avait étendu la notion de délit de presse à l’expression punissable d’une opinion via des écrits virtuels, « sans qu’il soit nécessaire que cette opinion présente une quelconque pertinence ou importance sociale ». C’est ce qu’elle a rappelé le 7 octobre dernier en cassant l’arrêt de la Cour d’appel (qui condamnait l’entrepreneur à 10 mois de prison ferme), estimant que la juridiction compétente était la Cour d’assises.
Les procès du genre, vu la lourdeur organisationnelle, sont extrêmement rares et pour certains, cela entraîne une impunité. Le ministre Van Quickenborne a évoqué, dans son projet de législature, le fait de faire sortir « les discours de haine » du champ du délit de presse. S’il obtient une majorité sur ce point, les débats porteront sur la manière et sur les critères ; le CD&V propose par exemple d’étendre à la soustraction du jury d’assises non pas uniquement les propos incitant au racisme ou à la xénophobie, mais bien tous ceux ayant un mobile discriminatoire. Cette proposition devait être examinée ce mercredi en commission de révision de la constitution, mais cela a été reporté.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
PRESERVER LA DEMOCRATIE.
POURQUOI FAUT-IL ABSOLUMENT LUTTER CONTRE LE RESSENTIMENT ?
PARCE QUE CETTE PESTE EMOTIONNELLE RISQUE DE S'ETENDRE ET DE METTRE EN DANGER LA DEMOCRATIE. Cynthia Fleury

Ce qui me sidère c'est  que les automobilistes bruxellois mécontents, ils ont quelques bonnes et moins bonnes raisons de l’être, et les électeurs américains frustrés  recourent à des menaces de mort. Ca c'est très préoccupant  et témoignent d'une "mafiaisation" (quel horrible mot) de la société autrement dit un « ensauvagement » des frustrés  animés par le ressentiment. Les travaux de Cynthia Fleury sur le ressentiment ne sont pas sans intérêt et en disent long sur nos contemporains et l'état de nos démocraties. C’est dire que le trumpisme a, à l’évidence, de beaux jours devant lui nonobstant l’éveincement de Trump de maison blanche. La crise du Covid et les diverses mesures de couvre feu et de confinement partiel rendent  chacun d’entre nous excessivement nerveux et ce phénomène génère une violence latente extrêmement volatile.
 Pourquoi faut-il absolument lutter contre le ressentiment ?
Cynthia Fleury : « Parce que cette peste émotionnelle risque de s'étendre et de mettre en danger la démocratie. Je ne crois pas à un leader populiste ou fasciste qui, tout d'un coup, séduit les foules et fait « basculer » la société. Je pense plutôt que, quand un tel leader apparaît, c'est que la société a déjà basculé. C'est pourquoi la focalisation sur la personne de Trump me paraît être une erreur. Une partie de la population américaine était déjà minée par le ressentiment bien avant son élection en 2016. En France, croire qu'on peut éviter un tel scénario me semble naïf. La foule « ressentimiste » cherche son leader. Et si rien d'alternatif n'est consolidé, elle finira par le trouver. » 
L’analyse de Cynthia Fleury est troublante et pour tout dire extrêmement préoccupante. Avec Peuple contre la démocratie (éditions de L'Observatoire), le jeune  politologue Yascha Munk signe un livre de combat contre l'affaiblissement des démocraties et les  "fragilités de la liberté" : 
"Jusqu'à il y a peu, la démocratie libérale triomphait. Quoi qu'il en fût de ses imperfections, la plus grande partie des citoyens semblait profondément attachée à cette forme de gouvernement". Oui, mais voilà : la "déconsolidation" démocratique est enclenchée, "l'érosion du respect pour les normes démocratiques" s'aggrave chaque année, et, désormais, tant en Amérique du Nord qu'en Europe, le modèle autoritaire-populiste baptisé "illibéral" attaque avec une virulence corrosive voire cancéreuse l'écosystème politique des démocraties. » 
Il s'efforce également - et c'est plus difficile - à un "diagnostic du présent", aussi impartial qu'approfondi.  Si détestables que soient MM. Orban, Kurz ou Salvini, il faut reconnaître, suggère-t-il, qu'il y a de l'exigence démocratique dans la pulsion qui les a portés aux responsabilités. Une exigence dévoyée, perverse et, sans doute monstrueuse, mais qu'il importe justement de comprendre et de "recapturer" aux fins de la reconsolidation démocratique, si l'on est désireux, comme l'est Mounk, de "remettre la démocratie libérale sur pied". Et cette recapture des passions tristes, cet acte consistant à dévier les affects négatifs du ressentiment, de la défiance et de la haine, pour qu'ils fabriquent du lien civique, n'est-ce pas justement l'essence d'une politique démocratique ?  
Il  postule la nécessité d'un "patriotisme inclusif",  pour combattre le « séparatisme » dénoncé par Macron.
Les politologues de Harvard et de l'université de Melbourne avertissent que la démocratie est en profond déclin. Même dans les régions les plus riches et les plus stables politiquement, la confiance dans les institutions démocratiques diminue rapidement, en particulier chez les jeunes. Il suffit d’observer l’évolution du paysage politique flamand pour s’en persuader. Il est singulier de voir à quel point la jeunesse flamande est attirée par le joueur de flûte Hamelin lisez du Vlaams Belang
MG


ARIZONA : UNE RESPONSABLE ELECTORALE DENONCE DES MENACES
Le basculement de l'Arizona chez les démocrates a provoqué la colère des supporters de Donald Trump. La secrétaire d'État déplore des tentatives d'intimidation mais assure que rien ne l'empêchera de mener sa mission à bien.
Par Le Figaro 
La secrétaire d'État de l'Arizona, notamment chargée d'organiser les élections, a dénoncé mercredi 18 novembre des menaces adressées à sa famille et à des fonctionnaires après la publication des résultats du scrutin présidentiel du 3 novembre, toujours contesté par Donald Trump et ses partisans. Traditionnellement républicain, l'Arizona (sud-ouest) a choisi Joe Biden à l'issue d'un vote serré, basculant dans le camp démocrate pour la première fois depuis près de 25 ans. Cela n'a pas été du goût de certains, qui ont envoyé des menaces à la secrétaire d'État Katie Hobbs, à son bureau et via Internet, a-t-elle affirmé.
Des images de vidéosurveillance diffusées par des médias locaux montrent également un groupe de manifestants devant le domicile de Katie Hobbs à Phoenix, en train de jouer de la musique et de scander «Nous voulons un audit». «Leurs tactiques d'intimidation permanente ne m'empêcheront pas d'accomplir les devoirs pour lesquels j'ai prêté serment, a déclaré dans un communiqué la secrétaire d'État. Notre démocratie est constamment mise à l'épreuve, elle continue à prévaloir et ne va pas faiblir de mon fait». En tant que secrétaire d'État, Katie Hobbs est notamment responsable de la certification des bulletins de vote en Arizona, qui doit légalement avoir lieu d'ici le 30 novembre.
Le président sortant Donald Trump a jusqu'à présent refusé de reconnaître sa défaite et a multiplié les recours légaux pour contester les résultats dans de nombreux États, jusqu'à présent sans succès. «Il y en a, dont le président, des membres du Congrès et d'autres élus, qui alimentent la désinformation et encouragent la défiance à l'égard des résultats électoraux (...). Il est grand temps que cela cesse», poursuit Katie Hobbs, rappelant que «ces mots et ces actions ont des conséquences».
 «J'étais préparée à ces menaces violentes et la haine. J'ai longtemps travaillé dans le domaine social et je peux anticiper cette réaction lorsque certaines personnes se sentent impuissantes et en colère. Ces actes sont totalement abjects, particulièrement lorsqu'ils visent ma famille et mes employés», conclut-elle. Plusieurs autres responsables électoraux ont fait état de menaces à travers les États-Unis, notamment en Géorgie, dans le Nevada, le Michigan et en Pennsylvanie.


CYNTHIA FLEURY : "LES DEMOCRATIES PRODUISENT PLUS DE RESSENTIMENT QUE LES DICTATURES"

Le ressentiment est en marche, bien ancré dans les cœurs et les discours, prêt à la revendication, c’est ce qu’écrit la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. Quels sont les ressorts du ressentiment ? Quels liens tisse-t-il avec la démocratie et avec nos vies ? Quels sont ses antidotes ? Cynthia Fleury est l’autrice d’un nouvel essai «  (Gallimard). Ci-gît l’amer. Guérir du  ressentiment » 
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Le terme clé pour comprendre la dynamique du ressentiment est la rumination. Quelque chose qui se mâche et se remâche, avec cette amertume caractéristique d’un aliment fatigué par la mastication.
Le ressentiment est un phénomène profond, un phénomène du temps long. C’est quelque chose qui s’installe au long cours. C’est le cas aux Etats-Unis, avec Donald Trump qui instrumentaliste la pulsion ressentimiste des individus. Par ce creux émotionnel victimaire, il sera difficile et très long de restaurer un sentiment de sécurisation.
LE RESSENTIMENT EN DEMOCRATIE
Les démocraties produisent plus de ressentiment que les dictatures, observe Cynthia Fleury. 
L’un des éléments centraux du ressentiment est le nivellement, le comparatisme, la rivalité mimétique. La vérité égalitaire, le fait de proposer un horizon égalitaire, spécifique à la démocratie, la rend plus fragile.
"Les attentes sont immenses, c’est une conquête de droits qui, dans le sentiment fantasmatique, doit toujours augmenter. Alors que, dans un sentiment plus mature, on se rend compte que les droits, à un moment donné, ne peuvent pas augmenter comme ça et doivent s’articuler à des devoirs.
Les attentes dans la dictature ne sont pas les mêmes, on ne produit donc pas de déception sur les mêmes items."
Il y a évidemment des conditions objectives de ressentiment : le fond inégalitaire, les injustices sont des faits qui produisent ce ressentiment.
Mais le territoire individuel a un rôle clé, comme un rempart, pour aider à produire 'un investissement libidinal', à savoir un désir d’action, de transformation du monde, une manière d’être au monde qui ne passe pas par la pulsion négative. On peut le faire grâce à nos ressources individuelles, mais aussi avec les ressources collectives que sont l’éducation, l’école, la culture, le soin. Cette alchimie fait qu’un individu va trouver les moyens, également en lui, d’avoir envie de préserver la démocratie.
Nous sommes aujourd’hui dans une société des individus. Si vous mettez en danger le sentiment, la réassurance individuelle, vous mettez en danger la possibilité d’une construction citoyenne. Il s’agit de comprendre un peu mieux les défenses émotionnelles des individus pour comprendre ce qui se passe dans une démocratie. Il n’est pas question de faire disparaître la politique pour faire monter le psychisme ; c’est l’un avec l’autre, souligne Cynthia Fleury.
Elle défend, par choix éthique, l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire le fait qu’en dernière instance, l’individu peut quelque chose, qu’il sort des déterminations psychiques, socio-économiques et culturelles. Elle fait le pari du pouvoir de la conscience, de l’humanisme, du fait que tout n’est pas écrit à l’avance, malgré des forces structurelles et systémiques très puissantes.
 
Agir préventivement contre le ressentiment
Le ressentiment nous guette sans cesse, avec ses pulsions négatives qui nous renvoient à des moments de haine, de jalousie, d’envie, de sentiment victimaire, de plainte, de complainte.
L’étape suivante, c’est la pulsion ressentimiste, l’enlisement dans le ressentiment, que l’on produit et alimente soi-même. Le danger est d’être dans le déni de ce phénomène, car ce sera difficile à déverrouiller.
Il faut donc agir en préventif pour empêcher en amont la bascule. Il faut être attentif à ces signaux : une forme de systématisme de la plainte, de la persécution, la paranoïa, le fait d’être auto-centré.
"Vous avez l’impression que tout va vous porter atteinte d’une façon ou d’une autre, alors que le monde fonctionne sans nous, il est très peu concerné en intentionnalité contre nous."
C’est un recours systématique à la déresponsabilisation : ce n’est pas de ma faute, je n’y suis pour rien. Le recours aussi à la plainte d’être victime, d’être offensé, d’avoir été lésé, on vous manque sans cesse de respect. C’est un signal si cela devient systématique.
Au départ il y a des conditions objectives à cela, puis on passe à l’essentialisation de ce sentiment, à savoir au fait de basculer comme victime expiatoire de ces phénomènes. C’est une affaire de degré, de dose qui devient un poison, explique Cynthia Fleury.
 
Création, invention plutôt que réparation
Contre le ressentiment, il n’y a pas de recette. Il s’agit de faire le deuil de la réparation. Nous réparons des quantités de choses, mais ce sont des choses qui ne sont pas fondamentalement cassées. Quand c’est réellement cassé, on ne peut pas le réparer, donc il faut faire le deuil de cette réparation.
On ne répare pas mais on crée quelque chose, on est obligé d’inventer quelque chose qui, par un phénomène de flux énergétique, d’investissement libidinal ou de sublimation, va produire une compensation et nous emmener ailleurs.
Le jour où on comprendra qu’on ne pourra pas réparer ce qui a été cassé mais qu’on est obligé d’être dans de d’innovation, dans de l’ouvert, vers ailleurs, en agissant, d’être tourné vers l’avenir, et qu’on ne peut pas avoir une conception passéiste de la réparation, mais une conception futuriste, on va alors produire de l’émergent qui va venir nous réparer et faire qu’on va pouvoir continuer le chemin.
Ce deuil de la réparation est très violent, parce qu’il est difficile à faire, et surtout parce qu’il semble antinomique de la justice : c’est une double peine. Mais au contraire, on va pouvoir produire ce qui va restaurer notre être et agir contre l’essentialisation du victimaire.
 
Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeure titulaire de la chaire Humanités et Santé au Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris, et titulaire de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital du Groupe hospitalier universitaire Paris Psychiatrie et Neurosciences.


CYNTHIA FLEURY : « LE RESSENTIMENT EST UNE PESTE EMOTIONNELLE »
LA PHILOSOPHIE ET PSYCHANALYSTE SIGNE « Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment » (éd. Gallimard). Un essai revigorant qui explore la colère et les pulsions de haines propres à notre époque.
par 

Patrick Williams

Cynthia Fleury interroge à nouveau le rapport entre la santé psychique des individus et la santé démocratique. Et pointe, au cœur de nos sociétés divisées comme jamais, un nouvel ennemi : le ressentiment. Avec « Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment », la psychanalyste et philosophe, professeure titulaire de la chaire Humanités et Santé au Conservatoire national des arts et métiers, explique à quel point l'amertume et la rancœur peuvent miner les existences et les États. Elle montre aussi comment sortir de cette « peste émotionnelle », virus haineux qui pourrait s'avérer plus dangereux que le Covid-19. Devenue incontournable grâce à ses livres sur « La Fin du courage » ou « Les Pathologies de la démocratie » (éd.Fayard), elle signe ici encore un ouvrage essentiel, capable de tendre un miroir sévère à nos parts d'ombre tout en ouvrant des pistes vers l'apaisement.
ELLE. POURQUOI CE LIVRE ? D'OU EST VENUE L'ENVIE DE PARLER DU RESSENTIMENT ?                                                          
CYNTHIA FLEURY. Je travaille aux confins des crises individuelles et démocratiques, et le ressentiment m'est apparu comme ce double objet, à la jonction des deux crises. Ma pratique de psychanalyste depuis dix ans a renforcé cette intuition : certains patients sont pris au piège de la rumination et de l'amertume. Sur le divan, le « roman familial » est loin derrière le « roman social » ou « professionnel », au sens où le méconten-tement est dirigé contre le monde du travail, l'absence de reconnaissance sociale, le mal-être global.
ELLE. AVEZ-VOUS L'IMPRESSION QU'ON ASSISTE A UNE MONTEE DU RESSENTIMENT ?
C.F. Nous connaissons aujourd'hui des conditions objectives de la montée du ressentiment : précarisation économique, sentiment d'impuissance du politique, insécurité culturelle, tout cela sollicite la pulsion « ressenti-miste ». Les « antisystème », les adeptes des théories du complot, ou ceux qui dénigrent « tout » et vomissent leur haine sur les réseaux sociaux, en sont une illustration. La banalisation de la violence verbale sur Twitter est ahurissante. C'est présent aussi dans la « cancel culture », cette manière de lyncher un ennemi, de le mettre au pilori. Sans parler de l'agressivité ambiante que l'on sent dans la rue, dans les marques d'incivilité. L'atmosphère est incroyablement inflammable. Les digues émotionnelles des uns et des autres ont sauté.
« LA COLÈRE PEUT DÉBOUCHER SUR QUELQUE CHOSE DE POSITIF, MAIS PAS LA FIXATION DANS LA COLÈRE, AUTREMENT DIT LE RESSENTIMENT »                                                                                     
ELLE. EN QUOI L'ATTENTAT DE CONFLANS-SAINTE-HONORINE ILLUSTRE-T-IL CETTE MALADIE DU RESSENTIMENT QUE VOUS ANALYSEZ ?         
C.F. L'attentat est le fait d'une organisation, d'une rumination victimaire et d'une diffamation orchestrée par plusieurs individus. Cela n'a rien d'un événement hors sol, ou spontané. C'est le fruit d'une machination qui cherche à légitimer son passage à l'acte par le fait d'avoir été « offensé », non respecté. Les grands invariants de la pulsion ressen-timiste sont bien là.            
ELLE. COMMENT EXPLIQUER QUE L'ATMOSPHERE SOIT A LA VIOLENCE, A L'INSULTE ?           
C.F. Il y a des raisons objectives. La mondialisation a entraîné ces dernières années une hausse des inégalités qui a provoqué la colère des plus fragiles. On l'a vu avec les Gilets jaunes en France, avec le Brexit au Royaume-Uni, avec Trump aux États-Unis. Mais il y a aussi une insécurité culturelle. La mondialisation fait que certains pays deviennent toujours plus divers, d'un point de vue culturel, éthique. Ce qui induit des confrontations de valeurs, de territoires. Enfin, il existe un ressentiment qui est intrinsèque à l'être humain. La colère, l'amertume peuvent tous nous habiter un jour ou l'autre. Elles sont liées à notre condition même de mortels, d'êtres finis, obligés de surmonter quotidiennement le manque, la frustration, la séparation. C'est un problème autant psychanalytique que politique. Le ressentiment qu'éprouve une personne au niveau individuel peut parfois déboucher sur un ressentiment plus collectif et politique.  
ELLE. COMMENT DEFINIRIEZ-VOUS LE RESSENTIMENT ? EN QUOI EST-IL DIFFERENT, PAR EXEMPLE, DE LA COLERE ?        
C.F. Le ressentiment se caractérise par le ressassement, la rumination. On remâche à l'infini un sentiment négatif contre telle personne, tel groupe humain, tel groupe politique, qu'on accuse de tous les maux. Alors que la colère est davantage une fulgurance, un égarement. On peut en sortir, l'oublier. On ne s'extrait pas du ressentiment. Autre caractéristique, le manque de discernement. On n'arrive plus à faire la part des choses, à raisonner. On tombe dans un délire victimaire, à la manière des adeptes des théories du complot, qui voient des ennemis partout, des manipulations machiavéliques, etc.    
ELLE. LA COLERE N'EST-ELLE PAS QUELQUE CHOSE QUI PEUT FAIRE BOUGER LES CHOSES D'UN POINT DE VUE SOCIAL, COMME ON A PU LE VOIR DANS LES REVOLUTIONS ?       
C.F. La colère peut déboucher sur quelque chose de positif, mais pas la fixation dans la colère, l'impossibilité d'en sortir, autrement dit le ressentiment. Il y a cette supercherie de faire croire que le ressentiment est la force régulatrice de l'Histoire, voire progressiste. Mais ce n'est nullement le cas. 
Le ressentiment a provoqué les pires désastres historiques, et il a fallu toute l'action politique des hommes pour l'endiguer et édifier à nouveau une histoire plus clémente. Aujourd'hui, beaucoup voudraient faire croire que le « polemos », la guerre, est la vraie politique. Mais non, la politique, au sens démocratique du terme, est précisément l'organisation publique des antagonismes. L'espace public est normalement dévolu à cette mise en présence des conflictualités, avec toute une série de règles, de protocoles, qui empêchent la violence en la symbolisant. Il y a des débats, des lois, des élections, etc. Quand le ressentiment se déploie librement, dans toute sa fureur, il n'épargne personne, pas même ceux qui étaient les premiers à solliciter la violence : la Terreur révolutionnaire (1793-1794) en est le parfait exemple.
ELLE. Comment peut-on guérir du ressentiment ? De la haine, de la colère ?     
C.F. Il faut sublimer ses pulsions négatives, destructrices, en les transformant en œuvres esthétiques, intellectuelles, en actions sociales, politiques, humaines. Tout le monde possède une puissance d'œuvre au sens large du terme : planter un jardin, être un artisan, faire de la méditation, aimer et procréer, s'engager politiquement, les chemins sont multiples. Comme l'écrit Nietszche, « toutes les choses veulent être tes médecins », autrement dit, n'importe quelle chose peut être un levier pour la sublimation et le dépassement du ressentiment. Mais la difficulté est là, car le sujet « ressentimiste » va projeter sur le monde un voile d'indifférenciation et de dénigrement qui ne lui permet plus justement de se nourrir de ce monde.
« IL FAUT SUBLIMER SES PULSIONS NÉGATIVES EN LES TRANSFORMANT EN ŒUVRES ESTHÉTIQUES, INTELLECTUELLES, EN ACTIONS SOCIALES, POLITIQUES, HUMAINES »                                                                                                                                                
ELLE. ET DU POINT DE VUE POLITIQUE, QUELS SONT LES REMEDES FACE A LA COLERE QUI S'EXPRIME DANS LA SOCIETE ?             
C.F. Il faut faire de la politique au sens large, participer à des mouvements sociaux, associatifs, culturels. L'action permet de se délivrer de la rumination. La démocratie, pour vivre, réclame de chacun de nous des efforts. On croit qu'elle est un état de fait, un acquis, qu'elle marche toute seule, de façon quasi automatique. Non, il faut mettre les mains à la pâte, cela peut paraître désagréable mais c'est ainsi.          
ELLE. QUE PENSEZ-VOUS D'UN MOUVEMENT COMME LES GILETS JAUNES ? DIRIEZ-VOUS QU'IL ETAIT « RESSENTIMISTE » ?          
C.F. Du côté de ceux qui se sont organisés sur les ronds-points, qui ont mis en place des réunions, qui souhaitaient des référendums d'initiative citoyenne, il y avait un réel désir d'agir, de créer un mouvement social. Cette attitude valorise la construction. Et puis il y a les débordements délibérés dans les manifestations, ou encore tous ceux qui usent de violence verbale sur les réseaux sociaux, là c'est essentiellement la libération d'une colère basique, pulsionnelle, où la raison n'a plus aucune part. Cette double attitude a coexisté chez une partie d'entre eux.                                                                              
ELLE. QUE DIRIEZ-VOUS A QUELQU'UN QUI S'INQUIETE D'EPROUVER DU RESSENTIMENT, QUE CE SOIT CONTRE SON VOISIN, SON COLLEGUE OU TEL OU TEL GROUPE SOCIAL OU POLITIQUE ?  
C.F. Je dirais que le fait même de s'en inquiéter est plutôt rassurant. Cela prouve qu'on en a conscience, qu'on n'est pas dans le déni. On arrive encore à contenir la bête. Le vrai ressentiment, c'est quand on n'arrive même plus à s'en rendre compte. C'est un délire de persécution, et généralement un délire paranoïaque. Tout ce que la personne voit vient valider sa thèse. C'est ce qu'on constate avec les complotistes de QAnon.        
ELLE. POURQUOI FAUT-IL ABSOLUMENT LUTTER CONTRE LE RESSENTIMENT ?
C.F. Parce que cette peste émotionnelle risque de s'étendre et de mettre en danger la démocratie. Je ne crois pas à un leader populiste ou fasciste qui, tout d'un coup, séduit les foules et fait « basculer » la société. Je pense plutôt que, quand un tel leader apparaît, c'est que la société a déjà basculé. C'est pourquoi la focalisation sur la personne de Trump me paraît être une erreur. Une partie de la population américaine était déjà minée par le ressentiment bien avant son élection en 2016. En France, croire qu'on peut éviter un tel scénario me semble naïf. La foule « ressentimiste » cherche son leader. Et si rien d'alternatif n'est consolidé, elle finira par le trouver. 


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