vendredi 6 novembre 2020

Trump maintient qu’on «lui vole l’élection»: la déchéance d’un président


Après deux jours de silence et face à une défaite électorale qui se profile, Donald Trump a tenu un discours délirant. Sans avancer la moindre preuve de fraude, il estime avoir gagné avec les votes légaux et Biden avec les votes illégaux.

Par Maurin Picard (correspondant à New York), Kessava Packiry (correspondant à New York) et Philippe De Boeck (envoyé spécial à Washington)
L’histoire retiendra peut-être le soir du 5 novembre 2020 comme un de ces moments charnière, lorsque l’évidence émerge du chaos. Lorsque l’imposture d’une présidence mégalomaniaque et corrompue est révélée au grand jour.
Dans la salle de presse de la Maison-Blanche, si souvent boudée par l’Administration Trump, Donald Trump s’est adressé à ses compatriotes après un silence inhabituel. Reclus dans un « manoir » soudain glacial et inhospitalier, le 45e président des Etats-Unis avait probablement passé sa journée à scruter des écrans géants débitant des mauvaises nouvelles en série : l’Arizona, le Michigan, le Wisconsin, le Nevada lui filaient entre les doigts, tandis qu’il restait englué à un score de 213 grands électeurs face à son rival Joe Biden crédité, lui, de 253 grands électeurs et proche d’atteindre le chiffre magique (270) et la terre promise. La Géorgie, la Pennsylvanie lui garantissaient une maigre avance, bien que celle-ci se réduise comme peau de chagrin. L’Alaska, la Caroline du Nord, tardaient eux aussi à rendre leur verdict, dans ce scrutin historique marqué par 66,8 % de participation – un record inégalé depuis 1900.

La classe politique embarrassée
Et Donald Trump a pris la parole. Qu’aurait-il bien pu dire en cette heure décisive ? Trop tard, bien sûr pour mobiliser ses troupes, sauf à les dresser contre un ennemi invisible et souffler sur les braises. Trop tôt pour concéder dignement une défaite à la loyale dans les urnes. Restait à occuper le terrain, secouer le landerneau, et cette classe politique de plus en plus embarrassé par la solitude d’un homme refusant absolument de céder le pouvoir, mû plus que jamais par d’inconcevables tentations autoritaires.
Dignement ? Chez cet homme qui, en 2016, promettait d’être « plus présidentiel » que n’importe lequel de ses prédécesseurs et suggérait déjà qu’il contesterait le résultat du scrutin pour le cas où Hillary Clinton l’eût emporté, il n’a strictement jamais été question de respecter le jeu démocratique des institutions louées en 1836 par Alexis de Tocqueville.
A la loyale ? Ecoutez plutôt : « Si vous comptez les votes légaux, je gagne facilement », assure-t-il à l’orée d’un discours orageux de 16 minutes et 39 secondes. « Si vous comptez les votes illégaux, ils peuvent essayer de nous voler l’élection ».
De quoi parle-t-il, au juste ? Du vote par correspondance, ce mode de scrutin auquel les Américains ont eu massivement recours pour éviter de voter en personne en pleine pandémie de Covid-19 et que privilégiait inlassablement Joe Biden.
Trois grandes chaînes coupent le signal
Deux nuits plus tôt, Trump assurait que le décompte « devait s’arrêter », car « les bureaux de vote avaient fermé ». Solidement arrimé au vote physique et au « mirage rouge » produit par l’afflux de ses supporters le jour J, il menait de plusieurs centaines de milliers de voix dans les « Swing States » (Etats-clés). Mais cette avance a fondu comme neige au soleil, à mesure qu’affluaient les bulletins du vote par correspondance et du vote anticipé, faisant pencher la balance en faveur de Joe Biden.
Tant de mensonges, de provocations vont suivre durant le speech que les trois grandes chaînes de télévision du pays (CBS, ABC et MSNBC mais pas CNN ni Fox News) finissent par en interrompre brutalement la diffusion.
Et Donald Trump coupe court à son intervention. Les journalistes rivalisent de questions, mais le président s’esquive par une porte dérobée, suivi de sa porte-parole Kayleigh McEnany, tout aussi mutique.
Murdoch est en train de lâcher Trump
La toile s’enflamme. Le New York Post, tabloïd new-yorkais, tacle celui qu’il encensait à longueur de Unes depuis 4 ans : « Un Trump abattu lance des accusations de fraude électorale sans fondement dans un discours depuis la Maison-Blanche ». Rupert Murdoch, le patron du tabloïd, flaire-t-il le sang de la bête blessée ? Le magnat australien aura pressenti que le mandat unique de Donald Trump s’achevait bel et bien en ce début novembre, dans un torrent verbal de plus en plus difficile à défendre.
Le Parti républicain reste muet. Seules quelques têtes pointent le nez : le vice-président Mike Pence, d’un tweet bref, déclare se tenir « aux côtés du président » et exige que soient comptés « tous les votes légaux ». Fraîchement réélu, le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham soutient Donald Trump dans ses allégations de fraude et promet de donner 500.000 dollars à un « fonds de défense » qui alimenterait les plaintes en justice, dans les Etats justifiant un éventuel recomptage des voix.
Mais il y a pire. Bien pire. Sur sa chaîne YouTube, un Steve Bannon en perdition suggère sérieusement de « décapiter » le docteur Anthony Fauci, figure de la task-force anti-coronavirus en butte à Trump, et l’actuel directeur du FBI, Christopher Wray, histoire de « faire un exemple à l’orée d’un second mandat Trump ». Une vague d’indignation suit ces propos ignobles de l’ancien directeur de campagne de Trump en 2016 et directeur politique à la Maison-Blanche.
« Une république bananière »
Sur Twitter, le fils aîné du président, Don Jr., prône quant à lui « une guerre totale pour exposer toute la fraude, la tricherie, les électeurs morts ou qui ont déménagé, (car) tout ça dure depuis trop longtemps ». « Il est grand temps de faire le ménage, conclut-il sans ciller, et d’arrêter de ressembler à une république bananière ! »
« Rappelez-vous bien tout ce qui s’est passé ce soir, commente l’historien présidentiel Michael Beschloss, hors de lui face au silence gêné des élites conservatrices. Souvenez-vous toujours de ceux qui ont aidé et encouragé cet abus de pouvoir présidentiel, et ceux qui ont essayé de s’y opposer. Durant les mois à venir, lorsque vous entendrez différents leaders prétendre qu’ils ont toujours été très soucieux à propos de Trump ou qu’ils l’ont admonesté “en privé”, rappelez-vous ce qui s’est vraiment passé ».
Calme dans les rues de Washington
Au dehors de la Maison-Blanche, la police de Washington a renforcé son dispositif dans le centre-ville. Quelques rues qui avaient été rouvertes à la circulation le matin précédent ont à nouveau été fermées. A quelques centaines de mètres de la résidence exécutive, le calme régnait autour de Black Lives Matter Plaza. La plupart des Américains présents (la capitale a voté à 93 % pour Biden et 5 % seulement pour Trump) n’ont pas suivi le discours.
« Je ne l’écoute plus depuis longtemps, ce n’est pas mon président. Il sait très bien qu’il a perdu et il ne veut pas l’accepter », dit un jeune en train de fumer un joint. « Que va faire le Parti républicain maintenant ? Ils vont cautionner ça ? C’est totalement insensé », explique une dame qui distribue gratuitement des bouteilles d’eau. « On va rester calme mais il y a de quoi s’énerver quand on entend des choses pareilles ».
 « Pour qui il se prend ? s’insurge une passante. Donc il aurait gagné avec les votes légaux, et Biden aurait gagné avec des votes illégaux… Ça veut dire quoi ? Il n’y a pas de votes légaux ou illégaux, il y a les votes, point, et chaque voix doit être prise en compte. Tout ce que Trump dit est faux, il n’a avancé aucune preuve à ce que je sache. Et si jamais les autorités en découvrent, ce sera à la justice de trancher ». « Oui, j’ai écouté et je n’ai pas aimé du tout, explique la gérante d’un bar. D’ailleurs, j’ai coupé avant la fin. Ce type est une catastrophe. Quelle image ça donne de l’Amérique. J’ai honte, vraiment ».
A New York on n’en revient pas
Même son de cloche dans les rues de Brooklyn, à New York. « Il a dit ça ? » réagissent certains passants dans la rue. Oui, le président a dit ça, en martelant une fois encore qu’il a gagné l’élection au soir du 3, et que les votes qui sont comptabilisés au-delà s’assimilent à de la fraude, sans preuve aucune. « C’est absurde, réagit John, 46 ans, professeur dans une école d’art. C’est absurde et insultant vis-à-vis de ceux qui ont voté de manière anticipée ! »
« Il ne fait que répéter que tout se joue contre lui, confie Luis, 36 ans. C’est lamentable. Il est ridicule. Ce n’est pas possible d’avoir un homme comme lui pour diriger non seulement les Etats-Unis, mais le reste du monde ». Au Moot Bar, où l’on déroule plutôt les informations sportives du jour, la télévision est branchée sur CNN. Les yeux rivés sur les écrans, Luis confie : « Il est temps qu’il parte à la retraite. Biden est peut-être plus vieux, mais au moins il essaie de trouver une solution pour réunir les Américains. Nous demandons à redevenir forts, ensemble. Le reste du monde réalise que nous sommes une nation infantile. Nous sommes une jeune nation, c’est vrai ! Et Trump est le résultat naturel de cette jeune nation. On a pensé qu’à travers lui nous serions forts, mais nous ne sommes pas aussi intelligents que nous aurions pu le croire. Trump n’est pas une personne éduquée. Il ne représente pas les Américains. Je me fous de savoir que des extrémistes et des conservateurs religieux le suivent. Ils ne nous représentent absolument pas. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
“AMERICA IS MORE THAN A ONE-MAN SHOW. »

Excellente analyse, quelle prose ; rien lu d’aussi solide dans la presse internationale.
« La déchéance d’un président, l’’évidence émerge du chaos. « » « « « 
« L’imposture d’une présidence mégalomaniaque et corrompue. »
« La classe politique embarrassé par un homme mû par d’inconcevables tentations autoritaires. »
« Rupert Murdoch, flaire le sang de la bête blessée. »
« Un torrent verbal de plus en plus difficile à défendre. »
« Ils veulent la guerre totale. »
«  Il aurait gagné avec les votes légaux, et Biden avec des votes illégaux… Ça veut dire quoi ?  Ce type est une catastrophe. » 
« Quelle image de l’Amérique ! »
« Biden est peut-être plus vieux, mais il veut réunir les Américains. » 
« Le monde réalise que nous sommes une nation infantile. » 
 Biden veut  rassembler en toute dignité. 
Son côté James Stewart l’Américain tranquille, « M. Smith goes to Washington, » Son allure humble de pasteur à l’ancienne, sans bible ni bondieuserie mais humain, tellement humain, malgré les ravages de l’âge,  la furie trumpienne qui l’épure et lui sculpte une noble stature.
Contraste saisissant des deux facies, des deux  épouses : le diable et le bon dieu dans la version de Sartre.
Biden tellement digne qu’il en devient émouvant, comme autrefois le roi Georges six, cet autre bègue repenti, frère cadet d’Edouard huit, l’ami d’Hitler, le mari de la Sallis.
Puisse le visage de Sleepy Joe  devenir celui de l’Amérique finissante comme  autrefois  ceux de  Roosevelt, de  Kennedy, de Nixon, de Reagan , de Clinton, d’Obama et de Trump hélas   furent les visages des States et  avant eux  les quatre présidents mythiques, surdimensionnés, sculptés dans le granite du mont Rushmore dans l'État du Dakota du Sud.
Dignity after shame.
Make America decent again !
MG


'TIME FOR A COOL HEAD': GERMANY URGES TRUMP TO BE CALM, WHILE UK STAYS SILENT

German foreign minister says US president must refrain from pouring oil on the fire of a tense situation
Donald Trump claims the US presidential election was fraudulent. Photograph: Carlos Barría/Reuters
Germany led European calls for Donald Trump to end his claim that the American election was fraudulent, urging the president and his followers to stop “pouring oil” on the tense situation in the US and noting that “decent losers” were vital to upholding democracy.
GUARDIAN

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