dimanche 6 décembre 2020

Cher pape François… », par la rabbin Delphine Horvilleur


 La célèbre femme rabbin a accepté de lire pour « l’Obs » le nouveau livre du chef de l’Eglise catholique « Un temps pour changer », né de la crise mondiale du Covid. De spirituelle à spirituel, elle a choisi d’écrire une lettre au souverain pontife. Par Delphine Horvilleur 
(Ivan Canu pour l'Obs)

 « Laissez-moi débuter par une confession. » Quand « l’Obs » m’a demandé si j’accepterais de lire votre ouvrage et d’en offrir un commentaire, j’ai souri. Il m’a semblé que j’étais peut-être une des personnes les moins pertinentes pour me livrer à cet exercice. Non seulement parce que je n’incarne sans doute pas votre lectorat traditionnel, mais aussi parce que les écrits d’un chrétien, homme, représentant suprême de l’Eglise catholique, n’ont sans doute pas vocation à être interprétés par une juive, femme et rabbin, dont la légitimité à exercer cette fonction en tant que femme est questionnée au sein même de sa propre tradition. J’ai pensé également à tout ce que des années de dialogue interreligieux m’ont appris. La fertilité de ces rencontres repose sur une humble reconnaissance : nous ne parlons pas la même langue. Il existe entre nos traditions ce que les Américains appellent un lost in translation, une impossible équivalence des termes qui nous empêche de parfaitement nous comprendre. Des mots tels que « foi », « grâce », « commandement », « soumission »… n’ont pas la même résonance pour les uns et les autres. 

Petite leçon (talmudique) de déconfinement, par Delphine Horvilleur 
Et puis, je me suis souvenue d’une petite histoire racontée un jour par l’écrivain israélien Amos Oz. Quand on lui demandait pourquoi les juifs n’avaient pas de pape, il répondait en plaisantant : « C’est impossible ! Si quelqu’un se proclamait “le pape des juifs”, tout le monde viendrait lui taper sur l’épaule : “Salut, le pape, lui dirait-on. Vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas, mais ma grand-mère et votre tante faisaient affaire ensemble, à Minsk ou à Casablanca. Alors, accordez-moi cinq minutes pour que je vous explique, une bonne fois pour toutes, ce que Dieu attend vraiment de vous.” » Cette plaisanterie juive est, bien sûr, une impitoyable autocritique. Elle se moque à la fois des excès d’assurance et de l’incapacité chronique de notre peuple à parler d’une seule voix ou à se choisir un représentant unique. Les juifs ont érigé le débat et la controverse en principe sacré, au point de considérer que « tomber d’accord » est toujours une chute, et que diverger est une élévation. C’est avec ces pensées en tête que j’ai ouvert votre livre. Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables Son titre, « Un temps pour changer », est évidemment un clin d’œil à la sagesse de l’Ecclésiaste. Dans la Bible, le roi Salomon, considéré comme le plus sage des hommes, y affirme qu’il est « un temps pour chaque chose sous le soleil. Un temps pour naître et un temps pour mourir… un temps pour démolir et un temps pour construire… un temps pour pleurer et un temps pour rire… » Rien ne dure, ajoute-t-il, et personne mieux que lui ne peut l’enseigner. Il incarne, dans cette Bible que nous avons en partage, le plus sédentaire des hommes : il accumule des biens et construit des palais. C’est précisément parce qu’il incarne la stabilité sédentaire que sa parole sur le caractère éphémère du monde est forte. Il fallait dans la Bible un puissant pour reconnaître l’absolue vulnérabilité de nos vies et de nos édifices. Quel meilleur moment que celui que nous vivons pour nous en convaincre ? Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables. Et qui mieux qu’un pape, que l’on imagine, comme Salomon, bien installé dans un palais, dans une tradition et un dogme immuables, pour nous le rappeler ? Il est un temps pour chaque chose sous le soleil, et le nôtre est à reconnaître le changement. « On ne sort jamais indemne d’une crise », écrivez-vous. Bien sûr, il existe, chez certains, une tentation de battre en retraite, de rêver le retour du monde d’hier, comme s’il pouvait encore exister. Mais notre regard a d’ores et déjà changé. En hébreu moderne, la crise se dit mashber et, cela ne vous étonnera pas, ce mot signifiait à l’origine autre chose : il désignait une « table d’accouchement ». La crise est le lieu, chargé d’espoir et de terreur, où peut naître un monde nouveau, surgir une nouvelle lucidité. Cette pandémie, expliquez-vous, a simultanément révélé toutes « les autres pandémies de notre temps » : la faim, la violence, le changement climatique, et « la culture du déchet », un monde où prolifèrent de façon virale les abus contre ceux dont on nie la dignité, où grandissent l’indifférence, l’individualisme et le narcissisme. Se déploie ce qu’en italien vous appelez le menefreghismo, un « je-m’en-foutisme » qui nous empêche de nous sentir vraiment solidaires les uns des autres. Mais, dites-vous, le Covid devrait pourtant renvoyer chacun à ce que furent dans nos histoires passées d’autres « Covid personnels », ces temps d’arrêt qui nous ont mis face à nos idolâtries, ont interrogé nos certitudes et bousculé nos idéologies. Et voilà que vous nous livrez les vôtres, ces trois temps où il y eut pour vous « du nouveau sous le soleil ». Tous nos « Covid personnels » Votre maladie, d’abord, qui à l’âge de 21 ans faillit vous emporter, mais dont vous revîntes avec la conscience claire d’un salut possible. Vous y avez appris que parfois les certitudes des médecins et de vos visiteurs ne servaient à rien. Il y eut ensuite l’expérience du déracinement en Allemagne à la fin des années 1980, la perception d’être si loin de chez vous, à tout point de vue. Et enfin, l’isolement à Cordoue (Argentine) au début des années 1990, où, mis un temps sur le « banc de touche » de vos idéologies, vous avez expérimenté un absolu confinement, isolé au sein de votre propre maison spirituelle. Tous ces « Covid personnels » racontent finalement une seule et même expérience : celle de l’exil, en soi ou hors de chez soi. Seul l’exilé, géographique, psychique ou spirituel, connaît la possibilité d’un changement. Il sait qu’il ne sera plus jamais celui qu’il était, et à tout jamais un autre. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, toutes les révélations ont lieu dans le désert. On n’entend rien depuis sa zone de confort, depuis le lieu de sa pleine propriété. C’est ce que vous suggérez en écrivant que « Dieu se révèle toujours en périphérie », pour celui qui sait « se décentrer ». J’ai aimé que dans votre livre cette périphérie ait si souvent un visage de femme. Il y a celui d’une enseignante qui vient vous consoler pendant la maladie, celui d’une infirmière qui vous ramène à la vie. Il y a aussi la reconnaissance de tout ce que les femmes ont apporté dans la gestion de la crise sanitaire actuelle – elles qui constituent 70 % des personnels de la santé. Il y a enfin le constat de la place prise par un leadership féminin qui semble avoir mieux géré politiquement les défis de cette pandémie. Vous parlez aussi de votre sensibilité aux thèses de certaines femmes économistes : leur analyse des failles du système classique, leur volonté de développer un modèle qui soutient et protège au lieu de réglementer et arbitrer. D’où vient donc cette expertise féminine ? Peut-être, dites-vous, de l’expérience domestique, et de l’étymologie même de l’économique – oikos nomos –, l’art de tenir une maison. Et si, ai-je envie de vous suggérer, il était surtout chez ces femmes – mais pas uniquement chez elles – une conscience particulière d’avoir longtemps été l’Autre de l’histoire, c’est-àdire, précisément, à la périphérie ? Reconnaître que leur leadership est fertile pour les systèmes qu’elles irriguent, n’est-ce pas envisager qu’il le serait aussi pour l’Eglise, à des postes religieux et non pas simplement d’encadrement ou d’enseignement ? Vous me direz qu’on ne change pas ainsi une tradition. J’ai souvent entendu cet argument à l’intérieur de la mienne. Je conçois d’ailleurs très bien que le « Temps pour changer » ne soit pas le même pour tous. Mais ne s’accélère-t-il jamais par la volonté des Hommes ? N’attend il pas de nous parfois un petit coup de pouce ? Vous écrivez aussi que « la Tradition n’est pas un musée, la vraie religion n’est pas un congélateur et la doctrine n’est pas statique… elle grandit et se développe comme un arbre qui reste le même mais qui grandit et porte toujours plus de fruits ». J’aime l’idée que nous puissions nous retrouver là, dans ce souci que nous partageons d’entendre dans nos vies religieuses à la fois les voix de la préservation et du renouvellement.

 « A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison » 

Il est bien d’autres sujets sur lesquels nous ne tomberons pas d’accord. Le droit à l’avortement est l’un d’entre eux, évidemment, et pas des moindres. Mais il nous revient malgré ces désaccords, et précisément parce qu’ils existent, de travailler à rendre le dialogue plus fertile encore. Le monde autour de nous, politique et religieux, connaît des polarisations extrêmes qui nous paralysent tous. Elles nous détruisent dès lors qu’elles ne font que nous enfermer dans l’exclusion ou l’annulation de l’autre, et nous empêchent de voir aussi tout ce qui dans le désaccord pourrait encore enrichir nos pensées divergentes. Non pas pour trouver un consensus mais pour se dire que le débat n’est pas clos. J’ai aimé que dans votre livre vous tutoyiez vos lecteurs. J’ai bien sûr pensé à Martin Buber et à son invitation à penser la relation comme un Je-Tu et non un Je-Ça, à reconnaître l’altérité au fondement de la relation. Le livre s’achève d’ailleurs sur la parole d’un autre, et non sur la vôtre, celle d’un poète dont les mots résonnent pour chacun de nous si fortement aujourd’hui : « Quand la tempête sera passée, je Te demande, Dieu, du fond de la honte, Que Tu nous rendes meilleurs, Ainsi que Tu nous as rêvés. » J’aimerais en retour vous offrir ceux d’un autre auteur, Yehouda Amih’ai, dont les mots m’ont si souvent invitée à changer. Un de ses poèmes débute ainsi : « A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison, aucune fleur ne poussera au printemps… » Là où nous avons l’humilité de nous dire qu’il pourrait en être autrement, là où nous sommes prêts à douter de nos certitudes, de nouveaux mondes pourraient bien grandir. Avec mon profond respect. » 

Delphine Horvilleur est rabbin (Judaïsme en Mouvement). Elle dirige les ateliers Tenou’a, en ligne chaque mardi à 20h30 sur le site www.tenoua.org. Dernier ouvrage paru : « Comprendre le monde », Seuil, 2020. 
Le livre du pape François « Un temps pour changer », issu de conversations avec son biographe Austen Ivereigh, est publié par les éditions Flammarion.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« ON NE SORT JAMAIS INDEMNE D’UNE CRISE »,
 
Delphine Horvilleur n’est pas n’importe quel Rabin et celui qui se fait appeler François (aucun pape n’avait osé avant lui franchir ce pas) n’est pas le premier pape venu. Il me fait penser depuis sa première apparition au balcon de Saint Pierre à Don Camillo, le monsignore qui est en conversation directe avec Jésus. Il est, après la pape polonais, le second souverain pontife issu de la marge, de la périphérie latino américaine de la catholicité. Quant à Delphine  Horvilleur elle est fille de cet exil permanent fondateur de la judaïté, cet héritage spirituel qui a tellement emprunté à Babylone, à la Perse, à l’Egypte, à Athènes… Pas étonnant que la Rabbine s’entende avec Rachid Benzine, cet autre excentré, je n’ai pas dit excentrique, quoique. Le changement ne saurait surgir que de la marge.
 « Les écrits d’un chrétien, homme, représentant suprême de l’Eglise catholique, n’ont sans doute pas vocation à être interprétés par une juive, femme et rabbin, dont la légitimité à exercer cette fonction en tant que femme est questionnée au sein même de sa propre tradition. » Nonsense, comme disent les Anglais : il n’est pas incongru ni blasphématoire de suggérer que le Nouveau Testament est né de l’Ancien et que l’islam,  troisième Testament du même dieu fondateur a énormément emprunté à la Thora : l’ensemble des personnages coraniques, la paternité d’Abraham et sa descendance, la passion de l’éthique et le goût de la prophétie : chaque révélation étant regardée comme une nouvelle descente dans la langue du peuple qui recueille le message de l’absolu.
C’est que, comme le pape argentin, Delphine Harvilleur est riche de « tout ce que des années de dialogue interreligieux lui ont appris. La fertilité de ces rencontres repose sur une humble reconnaissance : nous ne parlons pas la même langue. Il existe entre nos traditions ce que les Américains appellent un lost in translation, une impossible équivalence des termes qui nous empêche de parfaitement nous comprendre. » Simple querelle de mots ou malentendu foncier ? Le dialogue interculturel/inter religieux/inter convictionnel est ce qui oblige les malentendants à sortir de la surdité du malentendu permanent. Pour s’entendre, ne faut-il pas commencer par s’écouter non pas dans le sens d’être à l’écoute de sa seule voix intérieure mais dans le sens de s’écouter les uns les autres ?
Il s’agit d’un exercice délicat, difficile qui exige une folle énergie car il nous oblige à aller à contre courant de notre pente naturelle.
« Les juifs ont érigé le débat, le dialogue, l’échange  et la controverse en principe sacré, au point de considérer que « tomber d’accord » est toujours une chute, et que diverger est une élévation. » « Un temps pour changer », est évidemment un clin d’œil à la sagesse de l’Ecclésiaste. Un temps pour naître et un temps pour mourir… un temps pour démolir et un temps pour construire… un temps pour pleurer et un temps pour rire… Il fallait dans la Bible un puissant pour reconnaître l’absolue vulnérabilité de nos vies et de nos édifices. Quel meilleur moment que celui que nous vivons pour nous en convaincre ? Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables. »
N’est ce pas dans la conscience de ses faiblesses, de ses fragilités que le christianisme puise toute sa force sa force ?
« En hébreu moderne, la crise se dit mashber et, cela ne vous étonnera pas, ce mot signifiait à l’origine autre chose : il désignait une « table d’accouchement ». La crise est le lieu, chargé d’espoir et de terreur, où peut naître un monde nouveau, surgir une nouvelle lucidité. Cette pandémie, expliquez-vous, a simultanément révélé toutes « les autres pandémies de notre temps » : la faim, la violence, le changement climatique, et « la culture du déchet », un monde où prolifèrent de façon virale les abus contre ceux dont on nie la dignité, où grandissent l’indifférence, l’individualisme et le narcissisme et surtout  le « menefreghismo », un « je-m’en-foutisme » qui nous empêche de nous sentir vraiment solidaires les uns des autres. »
Le Covid devrait pourtant renvoyer chacun ses « Covid personnels », « ces temps d’arrêt qui nous ont mis face à nos idolâtries, ont interrogé nos certitudes et bousculé nos idéologies. »
Tous les « Covid personnels », ceux du pape François, ceux de la rabbine les vôtres, les miens  « racontent finalement une seule et même expérience : celle de l’exil, en soi ou hors de chez soi. Seul l’exilé, géographique, psychique ou spirituel, connaît la possibilité d’un changement. »
Dans la Bible, toutes les révélations ont lieu dans le désert. C’est ce François  que vous suggère en écrivant que « Dieu se révèle toujours en périphérie », pour celui qui sait « se décentrer ». 
J’ai aimé commente la rabbine «  que dans votre livre cette périphérie ait si souvent un visage de femme. » 
il était surtout chez ces femmes – mais pas uniquement chez elles – une conscience particulière d’avoir longtemps été l’Autre de l’histoire, c’est-à dire, précisément, à la périphérie, de la marge.
On sefforera tous de retenir ce cette rencontre improbable mais non incertaine que «  la doctrine n’est pas statique… elle grandit et se développe comme un arbre qui reste le même mais qui grandit et porte toujours plus de fruits ». Affirmer cela c’est prendre l’exct contrepied de l’intégrisme.
« Mais il nous revient malgré ces désaccords, et précisément parce qu’ils existent, de travailler à rendre le dialogue plus fertile encore. » « Le monde autour de nous, politique et religieux, connaît des polarisations extrêmes qui nous paralysent tous. Elles nous détruisent dès lors qu’elles ne font que nous enfermer dans l’exclusion ou l’annulation de l’autre, et nous empêchent de voir aussi tout ce qui dans le désaccord pourrait encore enrichir nos pensées divergentes. Non pas pour trouver un consensus mais pour se dire que le débat n’est pas clos. » 

Le livre s’achève d’ailleurs sur la parole d’un autre, et non sur la vôtre, celle d’un poète dont les mots résonnent pour chacun de nous si fortement aujourd’hui : « Quand la tempête sera passée, je Te demande, Dieu, du fond de la honte, Que Tu nous rendes meilleurs, Ainsi que Tu nous as rêvés. »
Et Delphine Harvilleur de conclure avec Yehouda Amih’ai, « A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison, aucune fleur ne poussera au printemps… » Là où nous avons l’humilité de nous dire qu’il pourrait en être autrement, là où nous sommes prêts à douter de nos certitudes, de nouveaux mondes pourraient bien grandir. »
Soyons en persuadés, fidèles et infidèles lecteurs : il ne saurait y avoir de salut au sens éthique du terme en dehors du dialogue interconvictionnel. Le dialogue entre hommes et femmes qui pensent autrement, nous en sommes de plus en plus persuadés est un horizon qu’on ne saurait dépasser. Il est la réponse la plus hardie, la plus téméraire au blocage des mentaliés qu’induisent toutes les formes de l’intégrisme et du littéralisme borné. Il nous faut penser sans bornes, sans garde-fous mais avec l’aide de la raison et du cœur autant que de l’esprit. Judaisme , christianisme, islam, agnosticisme, athéisme ne sont  que les prénoms d’une grande famille du nom d’éthique.
Décidément : « On ne sort jamais indemne d’une crise »
MG

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