mercredi 2 décembre 2020

Comment bien démanteler


J'ai dû déjà laisser transparaître ici le fait que, pour stopper la destruction du vivant sur la planète, mon opinion actuelle, et depuis environ huit ans, est qu'il faut avant tout travailler à structurer une réduction drastique de la consommation d'énergie et de ressources, et donc d'objets manufacturés.

En d'autres termes, la redoutée décroissance.

Les travaux de Philippe Bihouix, déjà cités dans cette lettre, ont largement contribué à former cette opinion, en mettant en lumière pourquoi aucun développement technologique majeur n'a permis aujourd'hui de réduire la consommation globale de ressources.

J'ai ensuite croisé ceux de Vincent Liegey, qui élabore avec ses collègues du parti pour la décroissance un programme politique autour d'une dotation inconditionnelle d'autonomie.

Puis ceux de Michel Lepesant et sa philosophie pratique appelant à aborder la décroissance comme des expérimentations "buissonnantes", réversibles et simultanées, desquelles on peut faire marche arrière pour tenter une nouvelle bifurcation plus loin.

Ou encore, en 2020, ceux de Timothée Parrique tentant d'interconnecter de multiples sources d'inspiration pour la mise en place pratique de la décroissance.

Tous m'ont permis de réaliser que, loin d'être un (éventuellement) déprimant "retour au temps des cavernes", la décroissance pouvait être une perspective extrêmement réjouissante et libératrice.

La très belle collection des précurseurs de la décroissance, dirigée par Serge Latouche, montre qu'un champ imaginaire vaste et fertile peut irriguer cette pensée, et contribuer à la rendre désirable, multiple, complexe, riche.

J'y ai découvert le parcours inspirant de Lanza del Vasto, articulant vie communautaire, et lutte politique, qu'il raconte avec humour dans ses récits d'action non-violentes.

J'y ai aussi approfondi ma compréhension de la pensée de Jacques Ellul, critique émérite du totalitarisme technicien, ou encore Murray Bookchin, et son municipalisme libertaire inspirant aujourd'hui l'innovation démocratique majeure se déroulant dans le Nord de la Syrie.

En 2020, mon ami designer Mikhaël Pommier m'a offert une nouvelle brique à cet édifice, constitué principalement jusqu'ici d'imaginaire et de politique : une brique venue... d'une école de commerce.

L'Origens Media Lab, rattaché à l'école supérieure de Clermont-Ferrand, n'explore rien de moins que les processus de démantèlement.

Invitant en premier lieu à renoncer aux futurs obsolètes, une tâche moins anodine qu'il n'y paraît, l'initiative Closing Worlds, proposée par Alexandre Monnin, Diego Landivar et Emmanuel Bonnet, investigue, en tout simplicité (si je puis dire), les modalités pratiques et gestionnaires de démantèlement des (infra)structures qui incarnent et portent ces futurs obsolètes.

Pour graviter depuis quelques années dans le monde de l'innovation, qui se concentre sur apporter de nouvelles choses au monde, c'est intéressant de remarquer à quel point il y semble déjà difficile de valoriser la maintenance.
Je ne vous laisse même pas imaginer combien il est difficile d'y aborder les questions de démantèlement...

Comme si le simple fait de devoir fermer, renoncer, démanteler posait des questions insolubles.

Alors même que, on le voit partout dans le vivant, démanteler signifie libérer de la matière et de l'énergie pour autre chose.

Je ne veux évidemment pas faire ici une apologie du plan social et de la "destruction créatrice" au nom d'un progrès aussi inéluctable que la gravité terrestre.

Ce qu'explore l'équipe de d'Origens Media Lab est bien plus nécessaire : comment bien démanteler ?

Pas détruire, pas casser.

Bien démanteler.

Pour pouvoir, au choix :

1) simplement laisser autre chose respirer - est-ce que les librairies n'iraient pas mieux sans la pression constante d'une multinationale qui détruit près de deux emplois quand elle en crée un ?

2) rediriger l'énergie et la matière ainsi libérée vers d'autres futurs.

Peut-être que, si on savait mieux démanteler sans avoir l'impression de casser, démanteler deviendrait moins problématique ?

Le références citées au début de cette lettre sur l'imaginaire et les propositions politiques du mouvement pour la décroissance aideront clairement à animer le débat, que l'on souhaiterait démocratique, de quoi démanteler.

Une suggestion d'Origens Medialab : et si on démantelait ce qui ferme des futurs possibles plus qu'il n'en ouvre ?

Qu'est-ce qui ouvre le plus de futurs possibles ?

Une multinationale qui fait voyager des produits le plus rapidement possible à travers une chaîne logistique mondialisée, en jetant des millions d'objets neufs pour assurer sa compétitivité et sa rentabilité ?

Ou un commerce de proximité, qui crée du lien et fait vivre des gens localement ?

Avis aux ingénieur·es et diplômé·es d'école de commerce en quête de sens : il va y avoir du boulot. Les modalités techniques et gestionnaires de ces démantèlements sont encore largement à inventer.

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Qui écrit cette lettre ?

Je m'appelle Michka Mélo.

Je suis bio-ingénieur de formation, et membre de FoAM, un réseau de laboratoires trans-disciplinaires explorant l'intersection entre art, science, vivant, et vie quotidienne.

Je suis passionné par les personnes, collectifs, idées et expérimentations qui cherchent à permettre aux humains et aux vivants, dans leur diversité, de bien vivre sur la planète que nous partageons.

J'aime bien voyager à travers les disciplines, les pratiques, les environnements et les opinions sur le sujet, et chercher les synergies et les connexions pertinentes.

Vous pouvez en savoir plus sur ce qui m'intéresse via cette courte présentation, ou les anciennes éditions de cette newsletter.

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COMMENTAIRE DE DIVERCITY
APPRENONS ENFIN A SOUSTRAIRE

S’il vous arrive de déménager vous aurez compris que nous passons nos vies à accumuler de l’inutile. Vider l’appartement de ma mère après son décès fut une épreuve pénible tant elle a accumulé objets et babioles inutiles. Dans « un chien andalou » le célèbre film de Bunuel un personnage tire péniblement derrière lui une corde à laquelle sont accrochés deux pianos, un cheval mort et que sais-je encore, allégorie  de tout ce que l’homme accumule et est forcé de traîner derrière lui. Tout le monde n’est pas Diogène de Sinope, contemporain de Philippe II de Macédoine regardé comme un ascète sévère, volontaire, voire héroïque. Il vivait dehors, dans le dénuement, vêtu d'un simple manteau, muni d'un bâton, d'une besace et d'une écuelle. Dénonçant l'artifice des conventions sociales, il préconisait en effet une vie simple, plus proche de la nature, et se contentait d'une grande jarre couchée sur le pour dormir. Il semble qu'il ne se privait pas de critiquer ouvertement les grands hommes et les autres philosophes de son temps (parmi lesquels Platon). 
Jose Mujica ex président de l'Uruguay est le seul président au monde qui vécut dans une ferme délabrée et reversait l’ essentiel de son salaire à des œuvres caritatives.
Il tire son surnom du fait qu’il reverse 90% de son salaire mensuel de 9.300 euros à des œuvres caritatives en faveur des pauvres ou des petits entrepreneurs. Le salaire qu’il lui reste correspond à peu près au revenu moyen d’environ 600 euros. Et il ne semble manquer de rien:
«J’ai vécu comme ça la plupart de ma vie. Je peux vivre avec ce que j’ai.» Sa déclaration de patrimoine, une obligation pour les élus uruguayens, s’élevait à 1.411 euros en 2010, soit la valeur de sa Coccinelle Volkswagen 1987. Cette année, il y a rajouté les biens de sa femme (du terrain, des tracteurs et une maison), amenant son total à 168.000 euros, une fortune toujours bien inférieure à celle de son vice-président ou de son prédécesseur.
Mujica a participé à la guérilla uruguayenne des Tupamaros et  a reçu six balles dans le corps et passé 14 années en prison dans des conditions difficiles avant d’être libéré en 1985, quand l’Uruguay est devenue une démocratie. C’est en prison qu’il a développé sa philosophie de vie:
«On m’appelle le président le plus pauvre, mais je ne me sens pas pauvre. Les pauvres sont ceux qui travaillent uniquement pour avoir un style de vie dépensier, et qui en veulent toujours plus. C’est une question de liberté. Si vous n’avez pas beaucoup de possessions, vous n’avez pas besoin de travailler comme un esclave toute votre vie pour les soutenir, et vous avez plus de temps pour vous-même.»

« Pierre Rabhi est persuadé que seul le choix de la modération de nos besoins et désirs, le choix d’une sobriété libératrice et volontairement consentie, permettra de rompre avec cet ordre anthropophage appelé “mondialisation”. Ainsi pourrons nous remettre l’humain et la nature au coeur de nos préoccupations, et redonner, enfin, au monde légèreté et saveur. »
On constatera que les puissants de ce monde qu’il s’agisse de Trump, de Poutine ou d’Erdogan ne partagent guère ce point de vue. On raconte que Charles de Gaulle était le dernier à éteindre la lumière avant d’aller dormir dans le palais de l’Elysée. On ne peut pas dire que la sobriété heureuse, sans doute la seule voie capable de nous sauver du suicide collectif soit pratiquée volontairement par grand monde.
Peut-être est-il encore temps de renverser la vapeur mais rien n’est moins certain.
MG


VERS LA SOBRIETE HEUREUSE

Pierre Rabhi a vingt ans à la fin des années cinquante, lorsqu’il décide de se soustraire, par un retour à la terre, à la civilisation hors sol qu’ont largement commencé à dessiner sous ses yeux ce que l’on nommera plus tard les Trente Glorieuses.
Après avoir dans son enfance assisté en accéléré, dans le Sud algérien, au vertigineux basculement d’une pauvreté séculaire, mais laissant sa part à la vie, à une misère désespérante, il voit en France, aux champs comme à l’usine, l’homme s’aliéner au travail, à l’argent, invité à accepter une forme d’anéantissement personnel à seule fin que tourne la machine économique, point de dogme intangible. L’économie ? Ce n’est plus depuis longtemps qu’une pseudo économie qui, au lieu de gérer et répartir les ressources communes à l’humanité en déployant une vision à long terme, s’est contentée, dans sa recherche de croissance illimitée, d’élever la prédation au rang de science. Le lien filial et viscéral avec la nature est rompu ; elle n’est plus qu’un gisement de ressources à exploiter – et à épuiser.
Au fil des expériences de vie qui émaillent ce récit s’est imposée à Pierre Rabhi une évidence : seul le choix de la modération de nos besoins et désirs, le choix d’une sobriété libératrice et volontairement consentie, permettra de rompre avec cet ordre anthropophage appelé “mondialisation”. Ainsi pourronsnous remettre l’humain et la nature au coeur de nos préoccupations, et redonner, enfin, au monde légèreté et saveur.


 
 

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