dimanche 13 décembre 2020

Dans ce monde où des leaders politiques mentent de façon éhontée, souvenons-nous des origines du totalitarisme


Dans ce monde où vrai et faux perdent sens, il est urgent d’invoquer Hannah Arendt pour décoder.

Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école secondaire s'exprimant à titre personnel. In La Libre Belgique
Dans une intéressante analyse publiée ici le 30 novembre, Philippe Paquet évoquait le "trumpisme sans Trump". Celui-ci parti, restent les adeptes de différentes pensées qui convergeaient à travers l’opportunité qu’était Trump. Cet angle d’analyse est assez inquiétant.
Trump a largement utilisé le mensonge - ou mieux sans doute, l’affirmation de ce qui lui passait par la tête comme étant la vérité, changeante si nécessaire. Dans sa prodigieuse analyse de la montée du totalitarisme en URSS et en Allemagne nazie (un texte politique essentiel avec ceux de Tocqueville), Hannah Arendt écrit : "Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint [en 1933] le point où elles croyaient simultanément tout et rien, que tout était possible et que rien n’était vrai. La propagande découvrit que son auditoire était prêt à tout moment à croire le pire, quelle qu’en fût l’absurdité, qu’il ne répugnait pas particulièrement à être trompé, puisqu’il pensait que, de toute manière, toute affirmation était mensongère. Les leaders totalitaires fondèrent leur propagande sur le principe psychologiquement exact qu’on pouvait faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques un jour, et être sûr que, si le lendemain on leur donnait la preuve irréfutable de leur fausseté, ils se réfugieraient dans le cynisme : au lieu d’abandonner les chefs qui leur avaient menti, ils protesteraient qu’ils avaient toujours su que la déclaration était mensongère, admireraient les chefs pour leur intelligence tactique supérieure."(Arendt, Hannah, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard, 2002, p. 709. (4) p.712. (5) p.716.) Même la cohérence interne a disparu, alors qu’on s’étonne du soutien des hyperconservateurs chrétiens à un président peu moral : "Aucun communiste bon teint n’avait l’impression que le parti ‘mentait’ lorsqu’il préconisait publiquement une politique donnée et qu’il soutenait exactement le contraire dans le privé."(Arendt cite Kravchenko, J’ai choisi la liberté (p. 711).) Car "la source des critères de jugement [du spectacle politique] n’est plus dans la qualité de la représentation ; elle réside dans la personnalité de l’acteur. […] Forcé de choisir entre le talent et la sincérité, c’est pour cette dernière qu’opte une grande partie du public. On tolère alors sa maladresse et son évidente inaptitude"(Riesman, David, La foule solitaire. Paris, Arthaud, 1964 (Yale, 1950), pp. 264-266. (7) p. 273.).
Nous y sommes exactement : un monde incompréhensible pour beaucoup, où rien n’est vrai, où l’on est prêt à croire le pire. Vrai et faux perdent sens puisque toute affirmation serait mensongère et simple tactique dans la lutte pour l’objectif réel. On est désarmé quand nous croyons "que l’énormité même des mensonges les dénoncerait et, d’autre part, qu’il serait possible de prendre le Chef au mot et de le forcer à tenir ce qu’il disait". C’est ainsi que le mur face au Mexique a été moqué alors que le projet avançait ou que les discours des recruteurs terroristes sont classés sans suite comme "absurdes". Comme on a cru qu’Hitler ne faisait "qu’exagérer" dans ses discours, alors que Mein Kampf contient déjà tout son programme, y compris le génocide.
"Tout est pourri"
L’équipe qui entoure un tel leader est bien consciente des énormités (les Républicains l’étaient) mais leur "cynisme moral repose sur la conviction que tout est possible". En ce compris, une fois la farce terminée, de reprendre ses billes et de continuer d’une autre manière le vrai projet. Ainsi risque-t-on de voir les pro-Trump reprendre leurs activités en fonction de leurs intérêts (très probablement gains personnels ou instauration d’un pouvoir religieux) tout en se démarquant de lui. "Hitler ? Connais pas !" C’est d’ailleurs une des pièces maîtresses de l’analyse d’Arendt à propos de Eichmann : un nombre certain de dignitaires nazis avaient trouvé une "opportunité" de progrès social personnel dans le nazisme et étaient prêts pour un "après Hitler (Même Himmler semble avoir été dans ce cas. )".
Ajoutons que les laissés-pour-compte de ce monde complexe sont "prêts à rejoindre tout mouvement politique fondé sur l’indignation. Ce monde qui leur refuse une place, ce monde qui les accable de messages leur rappelant leur inadaptation, ne leur paraît pas digne d’être sauvé". Ainsi les totalitarismes soviétique et nazi aussi bien que d’autres en apparition aujourd’hui ne font pas peur par les risques qu’ils génèrent, puisque de "toute façon", "tout est pourri". De l’indignation, on passe à une conclusion sans rapport et qui ne fait qu’aggraver les choses au lieu de chercher à les résoudre.
Cohérence, étayage clair des positions, travail de communication pour rendre enjeux et solutions compréhensibles par tout un chacun (malgré les inévitables courts-circuits des nombreux ego sur les réseaux sociaux, toute la tribu des "yaka"), parfaite honnêteté sont quelques pistes de lutte contre ces dérives. Où en est-on chez nous ?


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
OU EN EST-ON CHEZ NOUS ?

Il y a deux réponses à cette question fondamentale. Celles des sondages et surtout celle de l’état de la confiance à l’égard de la démocratie.
Les derniers sondages lèvent un voile sur une nouvelle réalité :
Le grand baromètre nous apprend que  le gouvernement De Croo a fait chuter la N-VA sous les 20%.
La N-VA atteint le score le plus bas et ce sont les partis au gouvernement qui en profitent pas  Le Vlaams Belang qui demeure cependant, et ce n’est pas un détail, le premier parti de Flandre.

En Flandre, la N-VA se tasserait elle sous l’«effet De Croo» 
Il est clair que le libéral a éclipsé le duo De Wever-Francken sur le podium des personnalités les plus populaires.  
Le gouvernement De Croo ne partait pas gagnant en Flandre. Minoritaire au Nord, son grand défi était et reste de retrouver la confiance  des sceptiques, qui depuis une décennie regardent la N-VA et le Vlaams Belang comme une alternative illibérale, à la hongroise ou à la polonaise. En mars 2012, ma NVA caracolait à 38,4 %.
Ceux qui en profitent, ce sont les partis de la coalition. Le CD&V gagne 1,8 point de pourcentage, l’Open VLD 1,1 point, Groen 0,3 point et le SP.A stagne (– 0,1 point) mais conserve sa position de troisième parti de Flandre. Ce ne sont pas des bonds astronomiques, mais la tendance est là : De Croo semble en passe de reconquérir la sacro sainte confiance sans laquelle en politique on ne peut rien : Emmanuel Macron en sait quelques chose.
Ce gouvernement minoritaire dans le groupe linguistique flamand dispose de deux jokers flamands, les deux hommes les plus actifs dans la gestion de la pandémie, Alexander De Croo (Open VLD) et Frank Vandenbroucke (SP.A) omni présents sur les plateaux TV des deux communautés linguistiques ainsi que  Annelies Verlinden, la ministre de l’Intérieur de signature  CD&V.
« La N-VA peine à résister. Le covid domine toute l’actualité et les thèmes qui ont fait le succès des nationalistes, comme le communautaire, la migration ou le socio-économique passent actuellement au second plan. Et sur le covid, justement, la N-VA ne trouve pas le ton juste. « Quand ses leaders, Bart De Wever et Theo Francken en tête montent sur la scène médiatique, ce n’est pas toujours de manière très cohérente. »commente le Soir qui ajoute : 
« Pour ne rien arranger, le gouvernement flamand, dirigé par Jan Jambon, peine à exister. D’abord parce que la gestion de la crise est dominée par le gouvernement fédéral en raison du caractère national de la pandémie. Ensuite parce que le ministre-président peine à s’imposer comme une forte personnalité, préférant se concentrer sur la cohésion de son équipe gouvernementale. »
A Bruxelles, la confiance ne semble pas l’atout majeur du gouvernement Vervoort très critiqué pour sa gestion très « groen » de la mobilité L’écart n’a, et de loin, jamais été aussi réduit entre les le PS et le PTB qui stabilise sa position de challenger.
En Wallonie, le PS retrouve des couleurs, Ecolo et le PTB reculent. Grâce à  l’effet Magnette, les socialistes enregistrent une remontée de 2,1 points de pourcentage, une première depuis le déclenchement de la crise sanitaire.
Le PTB (17,2 %, – 1,7 point)  conserve la place de 3e parti wallon.
Il est clair que si elle s’est quelque peut restaurée, la confiance ne se reconstruit pas en quelques mois. Constatons en effet que dans    
un article paru dans la DH ce jeudi 10 décembre 2020 Vanessa Matz (CDH) dénonce une situation "indécente" , celui du coût des cabinets qui aurait  augmenté de 22 %, soit 12 millions €. Ceci n’est sûrement pas de nature à restaurer la confiance des Belges dans la politique..
« On passe de 54 à 66 millions € pour 2021 ! Je ne suis pas du style à dénoncer pour dénoncer. Mais ici, la situation est très perturbante et dérangeante. On frise l’indécence. Et au moment où on cherche des moyens partout et que des gens se demandent comme faire pour clôturer leur mois, on augmente les dépenses de cabinets de 22 %", s’insurge Vanessa Matz,
 Le New York Times : La Belgique est "l'Etat en faillite le plus riche au monde". Comment un pays de 11 millions d'habitants peut compter autant d'élus? "La Belgique compte 11 millions d'habitants mais est gouvernée par six gouvernements et six parlements. » "Bruxelles est encore plus complexe. Elle a un gouvernement, un parlement, 19 assemblées de communes indépendantes, six zones de police distinctes et 33 sociétés de logement.
Au total, avec une population d'un million d'habitants, Bruxelles compte 166 ministres, bourgmestres et conseillers communaux, soit plus que Berlin et Paris réunis." Les scandales Publifin, du Samu Social et du Kazakhgate ont dépassé nos frontières.
Le Washington Post compare notre régime politique à ce qui se fait en Afrique : des systèmes politiques complexes multiplient les couches de pouvoir permettant aux leaders d'utiliser le désordre pour mieux régner en s'attachant leur électorat en accumulant et redistribuant les ressources, le clientélisme et les contrats."
Opportunités et clientélisme ! Le cas de Bruxelles qui est mis en avant: "Les services publics de Bruxelles sont assurés par près de 200 agences qui emploient environ 1.400 personnes.
Pour le public, cela crée une masse opaque dans laquelle il est très difficile de se retrouver.
Mais pour les 'insiders', autrement dit les partis politiques au pouvoir, cela signifie qu'il y a un énorme réservoir de jobs à distribuer.
Bruxelles est donc une excellente opportunité pour le clientélisme et pour l'enrichissement personnel."
Bref, "dans la politique du désordre, le pouvoir donne accès à un grand réservoir de ressources qui permet de développer un large réseau de clientèle.
« Ça fait mal » mais c'est pourtant exactement ce qu'on est en train de vivre ici et maintenant.:
La Belgique compte :
- 18 ministres et secrétaires d'état
- 36 ministres régionaux
- 7 ministres de la Communauté Française
- 4 ministres des Cantons de l’Est
- 210 parlementaires et sénateurs fédéraux
- 89 parlementaires régionaux Bruxellois
- 75 parlementaires régionaux wallons
- 124 parlementaires régionaux néerlandophones
- 94 parlementaires de la communauté française (quelle aberration dans la dénomination !)
- 25 parlementaires régionaux + 5 membres de la commission communautaire francophone bruxelloise
- 5 membres de la commission intercommunautaire bruxelloise
- 4 membres de la commission communautaire néerlandophone van Brussel
- 10 gouverneurs de province
- 60 députés provinciaux
- 574 conseillers provinciaux
- 8.878 élus communaux wallons
- 1.128 élus communaux à Bruxelles
- 12.450 élus communaux en Flandre
Soit la coquette somme de 23.778 mandats politiques distribués en Belgique. Donc un élu pour environ 500 belges. On résume donc à 2 élus pour 1.000 habitants.
Reste une question que se posent tous les Belges: comment dans un pays où le citoyen est tellement taxé arrive-t-on à un tel délabrement des routes, des école, de certaines institution et de tant d’autres choses ?

Sans vouloir conclure méditons une fois encore les paroles de Hannah Arendt qui dépassent largement l’horizon de la crise belgo belge  et nous renvoient à la résistible ascension du populisme en Europe. 
 "Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint [en 1933] le point où elles croyaient simultanément tout et rien, que tout était possible et que rien n’était vrai. La propagande découvrit que son auditoire était prêt à tout moment à croire le pire, quelle qu’en fût l’absurdité, qu’il ne répugnait pas particulièrement à être trompé, puisqu’il pensait que, de toute manière, toute affirmation était mensongère. Les leaders totalitaires fondèrent leur propagande sur le principe psychologiquement exact qu’on pouvait faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques un jour, et être sûr que, si le lendemain on leur donnait la preuve irréfutable de leur fausseté, ils se réfugieraient dans le cynisme : au lieu d’abandonner les chefs qui leur avaient menti, ils protesteraient qu’ils avaient toujours su que la déclaration était mensongère, admireraient les chefs pour leur intelligence tactique supérieure."
Plus ça change et plus c’est la même chose.
MG

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