lundi 28 décembre 2020

Francis Fukuyama : «Un long combat commence avec la Chine, mais nous n'allons pas nécessairement le perdre»


GRAND ENTRETIEN - L'intellectuel américain revient sur les leçons de 2020, la crise démocratique américaine, le vide spirituel auquel les systèmes libéraux peinent à répondre et les difficultés des régimes autoritaires à survivre à long terme. Par Laure Mandeville
Particulièrement connu pour ses thèses sur la fin de l'histoire, Francis Fukuyama, est notamment l'auteur du livre Le début de l'histoire qui analyse les origines de nos sociétés démocratiques.
FIGARO VOX. - 2020 SE TERMINE. QUELLES LEÇONS DEVONS-NOUS TIRER DE CETTE ANNEE SI DIFFICILE, SOUMISE AUX CAPRICES DU VIRUS COVID 19 ?
FRANCIS FUKUYAMA. - Les leçons principales ont trait à ce qui, au sein de nos différentes sociétés, a aidé à combattre le virus mieux chez les uns que chez les autres. On a vu de très grandes différences d'un pays à l'autre. Certains ont affirmé que la ligne de partage passait entre démocraties et régimes autoritaires, ces derniers ayant supposément mieux géré. Ils mettent en avant la différence entre les États-Unis et la Chine, ce qui produit en effet un contraste extrême. Mais si vous regardez de plus près, l'efficacité ne dépend pas du fait d'avoir ou non une démocratie, car certaines démocraties ont plutôt bien géré, comme la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan. En Europe aussi, on a vu des différences qui montrent que le problème n'est pas lié à la question démocratique (même si ces différences semblent se resserrer). 
D'autres facteurs sont plus importants, et notamment la capacité de l'État à faire face à des urgences de santé. Je pense que le fait que l'Asie de l'Est ait une tradition bureaucratique ancienne et forte, au sens d'une tradition de serviteurs de l'État technocrates, compétents et capables de travailler sans trop d'interférences politiques, a joué. Certes cette interférence a joué au début en Chine, quand l'État a essayé de camoufler la pandémie, mais une fois que la direction du pays a changé de braquet, les Chinois ont été assez efficaces.
Un autre facteur est lié à la confiance sociale. Dans les pays comme les États-Unis ou le Brésil, où les sociétés sont très polarisées, la réponse n'a pas été bonne. Si les gens ne se font pas confiance et s'ils ne font pas confiance au gouvernement, ils ne prendront pas les mesures recommandées par les autorités. Les États-Unis ont été particulièrement mauvais car la polarisation a été extrême dans les 4 dernières années.
Porter un masque y est devenu une affaire politique, ce qui n'a pas du tout été le cas dans la plupart des autres pays, où les gens ont tout simplement décidé qu'il s'agissait d'une contrainte qu'il fallait accepter.
Enfin, la capacité à donner l'exemple importe. Si vous avez un président populiste, qui comme Bolsonaro ou Trump, ne veut pas prendre de mesures impopulaires, vous vous retrouvez avec de très mauvais résultats. Capacité intrinsèque de l'État , degré de confiance au sein de la société, et qualités de leadership – voilà les trois éléments clé. Malheureusement, la manière dont chaque pays les a combinés à ce moment particulier, est en partie un accident de l'histoire.
La France a une tradition étatique et bureaucratique, mais l'État s'y est révélé inefficace, comme si un déclassement de plus long terme, non lié aux circonstances politiques, était en cours. Se pourrait-il que ce virus accélère le déclin de l'Occident et que 2020 marque la fin du « Siècle américain», et le début de ce que Sergueï Lavrov appelle le « monde post-occidental » ? Bref, 2021, sera-t-il un « Siècle asiatique » ?
Cette pandémie va accélérer la bascule du centre de gravité de l'économie mondiale vers l'Asie de l'Est. Cela ne concerne pas seulement la Chine. Tous les autres pays asiatiques ont géré cette crise de manière assez efficace. En ce qui concerne la force de la Chine, je ne pense toutefois pas que nous disposions d'informations suffisamment précises sur la réalité de leur rétablissement. Il y a beaucoup de rapports qui sortent sur le taux de chômage notamment, qui serait beaucoup plus élevé que ce que le gouvernement est prêt à admettre. Un rationnement de l'électricité a été mis en place dans les derniers jours, en raison de pannes de courant dans les grandes villes chinoises. Il se passe quelque chose, et nous ne savons pas très bien quoi. 
De plus, dans nos démocraties, quels que soient les problèmes que nous ayons, nous avons encore l'avantage de pouvoir nous débarrasser de nos leaders quand ils sont mauvais. C'est ce qu'on vient de faire aux États-Unis ! Notre président n'est pas encore parti, mais cela va se faire et nous aurons une nouvelle administration et un nouveau président en janvier ! C'est quelque chose qui est impossible dans les régimes autoritaires. Malheureusement, à travers le monde, on voit se multiplier les cas de ces présidents qui s'accrochent au pouvoir, comme en Ouganda, Tanzanie. Malgré leurs mauvaises décisions, on ne peut s'en débarrasser. La Biélorussie est un autre de ces cas, Loukachenko a pris de très mauvaises décisions, il a nié la réalité du virus. Mais malgré toutes les manifestations courageuses appelant à son départ, il est toujours là.
La globalisation de l'information ne mène nullement au changement politique. C'est ce que nous avons appris en Biélorussie. Elle ne se traduit pas nécessairement en levier de pression.
Ce n'est pas juste lié à la globalisation. L'Internet a vraiment affaibli tous les anciens canaux d'information, la presse traditionnelle, les médias télévisés. Au début, tout le monde pensait que ce serait formidable, et que tout le monde pourrait écrire ce qu'il voudrait, sans aller voir un journal, ou un éditeur, et sans être soumis au verrou d'une agence gouvernementale. Mais la réalité est que cette liberté a mené à la création de mondes parallèles, où les gens ne sont plus confrontés aux mêmes faits. Il y a par exemple une avalanche d'informations concernant les vaccins, toutes sortes de théories du complot, une situation sans précédent. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un problème insoluble. Chaque époque a montré que des ruptures politiques accompagnent toujours les mutations technologiques, et je pense que nous finirons par trouver la bonne parade. Mais pour l'instant, nous sommes dans une situation très bizarre, dans laquelle les citoyens n'ont pas les mêmes informations. La délibération et le choix démocratiques deviennent extrêmement compliqués.
Il y a par exemple une avalanche d'informations concernant les vaccins, toutes sortes de théories du complot, une situation sans précédent
La crise de la presse, générée par cette révolution, est en effet profonde. Dans un récent article publié dans la nouvelle revue d'idées American Purpose, vous écrivez que l'élément le plus dangereux de la situation, est l'émergence de démocraties illibérales, qui, comme la Hongrie, la Pologne ou même Trump aux États-Unis mettent la presse sous pression en tentant de l'influencer. Mais la crise ne commence-t-elle pas avant, avec l'incapacité du système, et des médias installés, à prendre en compte et décrire une grande partie de la réalité ? Si le populiste Donald Trump a pu faire irruption à la tête des États-Unis c'est bien parce qu'un segment extrêmement important de la société ne se sentait plus pris en compte…
C'est juste. Il y a une division sociale qui est apparue dans les pays développés entre les gens qui vivent dans les grandes villes, sont cosmopolites et connectés au monde et tous les autres. C'est vrai en Hongrie, en Pologne, en Turquie, en Russie, aux États-Unis, en Grande Bretagne. Et en France ! Si vous regardez les Gilets jaunes, ils ne correspondent pas aux vieux clivages traditionnels idéologiques, mais à des clivages sociaux. C'est une grande partie du problème. Dans nombre de riches démocraties, la Gauche s'est totalement déconnectée de sa base populaire. Au 20e siècle, elle défendait les syndicats et le prolétariat. Mais dans les 40 dernières années, la définition de l'égalité a commencé à bouger. Ce sont les femmes, les gays, les lesbiennes et les immigrés qui sont devenus les nouvelles catégories marginalisées et le cœur de cible des partis socialistes, communistes et sociaux-démocrates. Mais la conséquence est que ces partis ont perdu le contact avec la classe ouvrière blanche et les classes populaires en général. Chez vous en France, la plupart des électeurs du parti communiste, sont partis au Front national. C'est le symptôme de la révolte des classes populaires blanches, et il est visible partout. Si on veut le résoudre, il va falloir se reconnecter avec ces gens.
C'est un élément clé car si ce problème n'est pas réglé, la démocratie américaine ne pourra retrouver ses forces. Elle perdra sa prééminence sur la scène internationale, et le monde entier pâtira de cet affaiblissement. Voyez-vous une prise de conscience ? De l'extérieur, on a plutôt le sentiment que l'Amérique continue d'être traversée par deux courants révolutionnaires. D'un côté la révolte trumpienne, toujours très forte, comme l'a montré l'élection de novembre, et de l'autre, une révolution identitaire portée par la gauche radicale qui déborde des campus américains et se propage dans les médias et la presse. Et au milieu Joe Biden qui ne chevauche aucun de ces deux mouvements. Que peut-il faire ?
Il va y avoir une guerre au sein du parti démocrate, entre l'aile progressiste et les gens comme Biden. Donald Trump a fait un bien meilleur score qu'en 2016 chez les minorités, les latinos mais aussi les Afro-Américains, car beaucoup, parmi eux, rejettent vraiment l'aile gauche du parti démocrate. Jusqu'à présent, le parti était soudé par son opposition commune à Trump. Mais quand Biden sera investi président, ces grandes fissures vont s'ouvrir. Il essaiera de rassembler tout le monde, mais ce ne sera pas possible et un combat s'engagera. 
On pourrait imaginer un scénario similaire au sein du parti républicain, entre les partisans de l'idéologie du libre-échange version Reagan, et les trumpistes. Aux États-Unis malheureusement, nous n'avons pas de système proportionnel de représentation électorale. Notre système encourage un système d'oligopole de deux partis, alors qu'il y a un très gros soutien pour le centre. Si on avait un système à l'australienne, qui permette de voter pour un troisième parti, on pourrait imaginer l'émergence d'un bloc centriste qui pourrait être dominant. Malheureusement, aucun des deux partis n'y a intérêt.
Le parti républicain ne pourrait-il pas plutôt utiliser la percée de Trump dans les minorités pour revenir très fort en 2024 ? Selon moi, ce n'est pas un mouvement nationaliste blanc, mais un mouvement nationaliste et ouvrier.
Le parti républicain parle d'adopter une rhétorique plus inclusive depuis longtemps. Mais Trump a utilisé un levier racial. Regardez la bataille autour des statues des généraux confédérés. Il a expliqué qu'il voulait continuer d'honorer l'héritage de détenteurs d'esclaves et n'allait pas changer son point de vue, alors qu'on devrait pouvoir trouver une solution, en tenant compte de la complexité des situations. Il y a beaucoup de républicains qui ne veulent pas ouvrir le parti. Mais ils devraient le faire. Car les élections ont montré que nombre de membres des minorités sont réceptifs aux valeurs conservatrices. Les choses pourraient changer avec le départ de Trump.
VOUS NE PENSEZ PAS QUE TRUMP RESTERA UNE FORCE POLITIQUE MAJEURE ?
Il restera une force importante. Mais la présidence vous confère un pupitre exceptionnel qu'il n'aura plus. Quand Biden sera à la Maison blanche, l'attention va se déporter vers lui. La chance de Biden est que les vaccins seront bientôt sous contrôle. L'économie se remettra. Cela ne sera pas grâce à Biden, mais il aura peut-être de la chance. À Vous avez mentionné l'incertitude qui existe quant aux dynamiques internes à la Chine. Vous dites que nous sommes peut-être trop pressés d'annoncer qu'elle sera la prochaine super-puissance. Mais beaucoup d'experts, comme David Goldman dans son dernier livre « Nous serons assimilés », avertissent que les Chinois sont en train de gagner plusieurs batailles technologiques clé, dans la 5 G, l'intelligence artificielle…La Chine ne va-t-elle pas devenir un défi plus gigantesque encore que l'URSS, si cet État totalitaire contrôle une technologie au potentiel « totalitaire » évident ?
C'est sans aucun doute un défi bien plus grand que l'URSS. Personne ne devrait donc être complaisant sur la Chine. Nous devons prévoir le pire et tabler sur le fait qu'ils vont continuer à grandir. Mais il est important d'avoir en tête que ces avantages apparents pourraient ne pas durer. La Chine pourrait être confrontée à de nombreux défis. Elle est très endettée, elle a une population qui n'a jamais été confrontée à un chômage de masse et des revers économiques importants. Si cela se produit, et je pense que c'est inévitable, nous ne savons pas à quel point le système politique restera stable. 
De plus, nous les démocrates, pensons que la persistance au pouvoir de leaders qui n'ont de compte à rendre à personne, ne se termine jamais bien. Nous ne devons pas oublier cet élément. Les systèmes autoritaires ont du mal à s'adapter aux changements. Nous devons donc être très inquiets et vigilants à court terme, mais ne pas perdre confiance à long terme, car au bout du compte un système démocratique qui rend des comptes, sera un meilleur système.
Ne pensez-vous pas tout de même, que notre crise profonde leur ouvre une fenêtre d'opportunité ? Pendant que nous sommes occupés à nous demander si nous devons « assigner un sexe » aux enfants et autres débats sociétaux qu'ils perçoivent comme une forme de décadence de l'Occident – les Chinois ne peuvent-ils pas prendre avantage de nos divisions et imposer une forme de domination ? La technologie 5G donne le vertige, concernant sa capacité à contrôler les activités humaines…
Ils vont faire ça dans leur propre pays. Mais seront-ils capables de répandre ce contrôle à l'extérieur, cela reste une grande question. Trump a eu raison sur une partie de la politique à mener vis-à-vis de la Chine. Il a eu raison de s'opposer à Huawei et aux investissements chinois dans ces infrastructures digitales clé. Mais il a eu tort de ne pas former une coalition occidentale plus forte pour s'opposer à Pékin. Ses batailles avec ses alliés démocratiques ont affaibli son effort pour stopper la pénétration chinoise. Je pense que Biden renversera cette situation pour créer une plus grande solidarité entre alliés et bloquer les avancées chinoises. Mais cela va être un long combat. Je ne suis pas sûr que nous allons nécessairement le perdre.
Je pense que le système universitaire américain n'est pas en si mauvais état
Les universités américaines sont-elles équipées pour mener ce combat aujourd'hui ? Les Chinois produisent chaque année des milliers d'ingénieurs dans les domaines technologiques du futur, alors que sans les étudiants asiatiques et notamment chinois, l'Amérique peine désormais à faire le plein…
Je pense que le système universitaire américain n'est pas en si mauvais état. Les médias conservateurs ont une propension à se concentrer sur les crises des campus liées à l'idéologie identitariste – et bien sûr qu'il y a des choses tout à fait folles qui se produisent – mais cela ne veut pas dire que nos universités ne continuent pas à fournir une très bonne éducation et à produire de l'innovation technologique. Je pense que l'Amérique va garder l'avantage dans ce domaine. Si vous regardez les universités chinoises, le parti communiste y a étendu son emprise et tous les étudiants doivent y passer du temps à étudier la pensée de Xi JinPing et le marxisme-léninisme. Ils étudient beaucoup, certes, mais passent beaucoup de temps à apprendre l'anglais ! Il y a des limites à ce qu'un État autoritaire peut produire quand il s'agit de former des esprits capables de contester l'autorité et la vérité établies pour innover.
L'une des leçons de 2020, est de réaliser vraiment à quel point, la technologie est devenue centrale dans nos vies. Beaucoup d'entre nous ont passé leur vie sur zoom, ces derniers temps. Mais les démocraties font-elles les bons choix en matière technologique ? N'avons-nous pas trop mis l'accent sur le software au détriment des infrastructures ? Et vu le caractère monopolistique des plateformes, n'est-il pas temps de les affaiblir pour préserver nos libertés ?
J'ai présidé un Comité sur la question de la dimension des plateformes technologiques (Google, Facebook, Twitter, Amazon…) en novembre. Notre conclusion est qu'il y a plusieurs problèmes économiques et politiques liés à la taille de ces plateformes. L'élément économique est un problème de monopole classique car ces géants empêchent la compétition d'émerger.»
Mais le problème le plus aigu, c'est le rôle que ces plateformes se sont mis à jouer en tant qu'acteurs politiques. Elles ont la capacité énorme d'amplifier certaines voix et de supprimer d'autres. Et comme, contrairement à l'Europe nous ne régulons pas ce secteur de la Tech, nous comptons sur ces compagnies pour s'autoréguler. Pendant les élections, des mesures très actives pour supprimer certaines déclarations ou théories du complot ont été prises, des tweets du président ont été accompagnés de légendes pour avertir sur le fait qu'ils étaient sujets à caution, etc. Mais je ne pense pas que cela puisse être une réponse de long terme au problème.
N'EST-CE PAS DANGEREUX ? APRES TOUT, QUI SONT CES OLIGARQUES POUR DECIDER CE QUI EST VRAI OU NE L'EST PAS ?
Ils n'ont pas la légitimité. De plus, ils ne sont pas très contents de gérer cette régulation qui les met dans une situation difficile vis-à-vis de leurs clients. Nous avons émis une proposition visant à mettre en place un échelon de compagnies auxquelles les géants du tech pourraient abandonner la régulation du contenu des plateformes, des compagnies plus petites qui mettraient en place des options de filtres pour refléter plus précisément les préférences des utilisateurs et permettre de fournir des options beaucoup plus diverses de filtrage du contenu. Vous pourriez ainsi choisir ce que vous voulez voir. Il y a donc potentiellement des réponses dans l'avenir, mais nous n'avons pas encore trouvé la solution satisfaisante.
LES RESPONSABLES POLITIQUES POURRAIENT-ILS ADOPTER DES REGULATIONS COMME EN EUROPE ?
Je ne pense que cela soit envisageable, car nous n'avons pas de consensus politique large sur ce point. Mais il y a eu de gros changements ces derniers mois sur la question de la mise en place d'une régulation anti-trust. Plusieurs plaintes anti-Trust ont été déposées contre Facebook et Google et cela se dessine pour Amazon. La plupart des gens estiment qu'on a été très laxiste vis-à-vis de ces compagnies et qu'on les a laissées trop grossir. Cela ne concerne pas seulement la Tech. L'école économique de Chicago a affirmé pendant des années que la taille des compagnies ne posait pas problème. Mais l'économiste Thomas Philippon, de l'université de New-York, a montré que les prix aux États-Unis étaient désormais plus élevés qu'en Europe, car les Européens avaient mis en place des lois sur la compétitivité très contraignantes. 
EN 1989, VOTRE LIVRE CELEBRE EVOQUAIT LA VICTOIRE DE L'OUEST ET DE LA DEMOCRATIE, ET LE REVE D'UNE SOCIETE GLOBALE HARMONIEUSE. TRENTE ET UN AN PLUS TARD, LES CHOSES RESSEMBLENT PLUTOT A UN CAUCHEMAR GLOBAL ?
J'écris sur ce sujet dans mon dernier livre « Identité ». Mais si les gens avaient lu mon livre «La fin de l'Histoire » jusqu'au bout, ils auraient compris que j'évoquais déjà « le Dernier homme » de Nietzsche, pour souligner qu'à la fin de l'Histoire, les gens ne seraient pas heureux, car cette fin de l'Histoire ne leur donnerait pas un sentiment d'identité suffisant. J'y écrivais que les gens veulent quelque chose de plus qu'être des citoyens égaux et avoir un système politique libéral. Ils veulent être catalans ou écossais. Ils veulent qu'on reconnaisse leur identité de transgenre ou de lesbienne. Ils veulent que l'État mette sa force derrière eux. J'avais prévu beaucoup de choses qui se passent aujourd'hui. Il y a dans la société libérale, beaucoup de choses que les gens n'aiment pas. À L'ABSENCE DE TRANSCENDANCE ?
Oui, il y a un vide spirituel. Les gens n'ont pas le sentiment d'appartenir à une communauté, ils ne se sentent pas mus par des valeurs supérieures qui les amèneraient à se dépasser. À droite comme à gauche, ils ressentent un manque que nos sociétés libérales ne sont pas capables de combler. Le libéralisme existe car il est nécessaire dans une société qui est diverse. Si vous basez le consensus sur la race, la religion ou l'ethnicité, dans une société diverse, vous allez vers le conflit. C'est exactement ce qui se passe en Inde en ce moment. L'Inde a été construite comme une république libérale. Mais le premier ministre Modi et son parti nationaliste hindou sont en train de changer l'identité nationale pour la baser sur l'hindouisme, ce qui revient à exclure presque 200 millions de citoyens de cette communauté. Il y a une bonne raison pour laquelle l'Europe a adopté les principes du libéralisme après les guerres de religion au 16 et 17 e siècles, car c'était vraiment un moyen de gouverner des sociétés divisées. Mais cet argument va redevenir très pertinent. Les sociétés illibérales ne vont pas donner de bons résultats. Il faudra du temps pour que les gens s'en rendent compte.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE CREPUSCULE DES DEMOCRATIES ?
LE SALUT NE VIENDRA PAS DES ESPRITS AU GARDE A VOUS. (Jean Burgers, résistant belge exécuté par les nazis pendant la guerre)

« Il y a une bonne raison pour laquelle l'Europe a adopté les principes du libéralisme démocratique après les guerres de religion au 16 et 17 e siècles, car c'était vraiment un moyen de gouverner des sociétés divisées. »
Le rédacteur en chef et éditorialiste du Morgen Bart Eeckhout écrivait récemment: Si le gouvernement veut que le plus de citoyens possible continuent à faire leur devoir, il doit d’abord lui-même rétablir la confiance. 
« comment retablir la confiance perdue ? »
Pendant plus de cinq cent jours, les Belges ont grogné, râlé, rué dans les brancards à cause de l’impossibilité de former un gouvernement. Et voici que  l’imprévisible Se produit sous la forme d’une majorité Vivaldi.
Il faut pourtant que les Belges, jamais satisfaits, rouspètent, contestent et expriment sur les réseaux sociaux leur profond ressentiment d’individualistes perpétuellement frustrés. En cause les mesures sanitaires trop ceci pour les uns, pas assez comme cela pour les autres.
Les réseaux sociaux sur lesquels se déchainent les détracteurs de la démocratie sont une « gangrène pour le processus démocratique ».  Ils expriment « l’exacerbation individualiste » qui exige mille droits sans se reconnaître beaucoup de devoirs. 
Il serait temps d’ouvrir les yeux: » la cote de la démocratie en Europe aux States et partout dans le monde est en chute libre et nous fonçons tout droit vers les régimes autoritaires, appelés  illibéraux, par euphémisme. »  
Dans « le peuple contre la démocratie  Yascha Mounk propose une enquête incisive et décisive sur le déclin démocratique et ses conséquences…  "La déconsolidation  démocratique est enclenchée,"l'érosion du respect pour les normes démocratiques" s'aggrave chaque année, et, désormais, tant en Amérique du Nord qu'en Europe, le modèle autoritaire-populiste baptisé "illibéral" attaque avec une virulence corrosive l'écosystème politique des démocraties. 
Comment remettre la démocratie libérale sur pied ?
Selon Yascha Mounk il se pourrait que la démocratie vienne  un jour à disparaître . Il nous faut donc être plus vigilants et commencer enfin à nous battre pour les valeurs auxquelles nous tenons le plus. 
Jamais les citoyens des démocraties n’ont été aussi critiques envers leur système politique. Jamais encore ne se sont-ils montrés aussi ouverts  à l’égard des alternatives autoritaires. 
A l’instar d’autres populistes à travers le monde, Trump est autant un symptôme de la crise actuelle que sa cause . Il ne serait jamais parvenu à conquérir la Maison Blanche si tant de citoyens ne se montraient pas si désenchantés  à l’égard de la démocratie 
Une nouvelle génération de populistes risque de naître. 
C’est déjà le cas en Flandre où le Belang, comme le mythique joueur de flûte de Hamelin, attire une jeunesse privilégiée mais  désenchantée, désemparée ; un peu comme le djihadisme attire les jeunes gens en décrochage scolaire et social dans la couronne des communes  du Nord de la capitale. Les uns comme les autres sont animés par le ressentiment, un phénomène auquel la philosophe et psychanalyste à la mode Cynthia Fleury a consacré un livre compliqué.  
Si Trump est contraint de mettre genou à terre face à la courte victoire de Biden, le Trumpisme n’a pas capitulé pour autant. 
« Dans les années à venir, se lever pour défendre ce que nous considérons comme important demandera de plus en plus de courage. Il nous faudra accepter de grands sacrifices. » (Mounk)
Le vieil Edgar Morin déclare dans sa récente interview au Monde
« Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. » 
 Mounk : » Ceux d’entre nous qui se soucient de nos valeurs et de nos institutions, sont-ils déterminés à se battre vraiment  pour leurs convictions sans égard pour les conséquences ? » 
La démocratie, fille des lumières, est menacée aux Etats Unis par la ploutocratie dollar, nous en avons parlé ensemble, en Occident par les démocratures à la Poutine ou Erdogan, par l’illibéralisme à la Orban et la particratie à la belge, 
Même dans les régions les plus riches et les plus stables politiquement, la confiance dans les institutions démocratiques diminue rapidement en particulier chez les jeunes et c’est, selon moi, la révélation la plus préoccupante de ces dernières années.
Dans leur article commun  Yasha Mounk et Roberto Stefan Foa, professeur de sciences politiques à l'université de Melbourne, constatent qu'au cours des dernières décennies, les gens, c'est-à-dire les citoyens consommateurs  électeurs se sont progressivement distanciés  "refroidis" (cooled) à l’égard de la démocratie.  La participation électorale a chuté, comme nous l’observons chez nos voisins français et l'adhésion aux partis politiques s'est effondrée en Belgique et dans pratiquement toutes les démocraties du globe. Constatons en le déplorant, le désintérêt des Belges pour les partis traditionnels qui ont peiné à former tous ensemble une majorité démocratique.
Les deux  chercheurs se sont surtout alarmés du fait que les citoyens d'Amérique du Nord et d'Europe occidentale n’hésitent plus à critiquer ouvertement  leurs dirigeants politiques, singulièrement sur les réseaux sociaux. 
" Ils sont devenus plus sceptiques et surtout plus  cyniques  sur la valeur de la démocratie en tant que système politique, surtout, ils se sentent beaucoup moins optimistes quant à l'influence que leurs actions pourraient avoir sur la politique, et, par conséquent plus enclins à exprimer leur soutien à des alternatives autoritaires ". (Mounk)
C’est précisément ce que l’on observe en Flandre et aussi, ne nous voilons pas la face, en France où la presse de qualité le dit de plus en plus ouvertement : Emmanuel Macron n’est pas du tout sûr d’être réélu au profit de très illibéral Rassemblement National national.  Et on ne peut être que troublé par les fait que le général De Villiers, chef d’Eta major démissionnaire de l’Etat major français, incarnation de l’ordre républicain, soit crédité dès à présent de 20 % des intentions de vote des Français avant même qu’il ait exprimé sa volonté d’être candidat. De même qu’on se demande avec inquiétude en Allemagne qui succèdera à l’inoxydable chancelière Merkel en fin de mandat.
Parmi les répondants à l’enquête de nos deux chercheurs, ils observent que  les  plus âgés nés juste avant et juste après la Seconde Guerre mondiale, sont les seuls à regarder le concept de démocratie comme quasiment sacré. 
Aux États-Unis, seuls 30 % des citoyens interrogés adhèrent  aux principes de la démocratie. En Europe, le tableau est à peine moins dramatique. En 1995, 16 % des répondants américains âgés de 16 à 24 ans ont déclaré que la démocratie n'était pas, selon eux  la meilleure façon de diriger le pays, tandis qu'en 2011, 24 % partagent cette affirmation. 
La question essentielle à savoir celle qui concerne « la confiance dans le système démocratique » est également sondée par leur enquête.
Seulement 16 % des citoyens britanniques disent avoir confiance dans leurs hommes politiques. Tous ceux qui ont regardé les nombreux épisodes de The Crown- c’est mon cas, je le concède sans honte- le comprendront sans peine pourquoi.  
Mais, selon Mounk, tout  cela ne veut pas dire que les gens se désintéressent de la politique. Inévitablement, la perte de confiance a entraîné une réduction du nombre d'adhérents aux partis politiques aux États-Unis et en Europe. Dans le même temps, le nombre de mouvements protestataires a augmenté, songeons aux gilets jaunes.  Les gens expriment désormais leurs opinions dans des pétitions en ligne et provoquent des campagnes virales sur les médias sociaux. Pour des centaines de milliers de personnes, le seul moyen d'être politiquement actif est désormais  l'internet.
Alors, au lieu d’inciter les gens à aller voter-  ce fut la stratégie des partisans de Biden- ne serait-il pas temps demande Mounk que les élections viennent au peuple et qu'on  permette aux citoyens  de voter en ligne.
Quel risque  pourrait-il y avoir à essayer d'autres systèmes basés sur les nouvelles technologies ? Cela donnerait un nouveau souffle à la politique, augmenterait l'engagement, stimulerait le débat et démontrerait que les anciennes pratiques démocratiques peuvent être adaptées à l'ère numérique.


Depuis ses origines , la démocratie a reposé sur trois facteurs cruciaux qui ne se vérifient plus aujourd’hui
1. Une augmentation rapide du niveau de vie (ex 30 glorieuses)
2. La prépondérance d’un seul groupe ethnique
3. Les communications de masses étaient le domaine réservé des élites politiques et financières. 30 
Il faut absolument que nous réformions notre politique économique nationale et internationale afin de lutter contre les inégalités et de répondre à la, promesse de l’élévation du niveau de vie.
Un répartition plus équitable de la croissance économique n’est pas une question de justice distributive, elle est une question de stabilité politique.
Ensuite, il nous faut repenser ce que l’appartenance et la « participation » signifient dans un Etat nation moderne. 
Les citoyens tirés au sort après la crise des gilets jaunes avaient pris très à coeur leur mission proposer  dans le cadre d’une convention citoyenne des mesures susceptibles de relever le défi du réchauffement climatique : Make our Planet great again avait dit Macron en début de mandat. . Peine perdue. Le président a fait mine d’oublier l’affaire. C’est bien plus qu’une erreur d’appréciation, c’est une faute politique et un pied de nez à cette démocratie participative que réclament les Français
Aussi difficile soit il pour les pays ayant une conception monoethnique  d’eux même d’accueillir des nouveaux venus ou des minorités, une telle évolution constitue la seule alternative réaliste à la tyrannie et à la guerre civile. Mais la noble expérience de la démocratie multiethnique ne peut réussir que si tous ses membres parviennent à mettre l’accent sur ce qui les unit davantage que sur ce qui les sépare. Enfin nous avons besoin d’apprendre à résister aux effets dévastateurs d’internet et des réseaux sociaux.
A l’époque où nous considérions que la démocratie était une expérience risquée et fragile, nous avons investi d’immenses ressources pédagogiques et intellectuelles dans la promotion de notre système politique. Les écoles et les universités savaient que leur tâche la plus importante était d’éduquer les citoyens. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Si on en croit le prescrit des projets éducatifs qui sont censés proposer des réponses politique à la question quels types de citoyen voulons nous former, la réponse est oui. En revanche  si on s’en réfère aux réalités de terrain comme l’a fait notre tenue de mercredi dernier, le scepticisme s’impose.
Clairement, les ennemis de la démocratie libérale semblent plus décidés à réformer notre monde que ses défenseurs.
Si nous voulons préserver à la fois la paix et la prospérité, la souveraineté populaire et les libertés individuelles, nous  devons accepter qu’il nous faudra accomplir des efforts extraordinaires pour défendre nos valeurs. 
« «Il y a une bonne raison pour laquelle l'Europe a adopté les principes du libéralisme démocratique après les guerres de religion au 16 et 17 e siècles, car c'était vraiment un moyen de gouverner des sociétés divisées. »
« Au bout du compte un système démocratique qui rend des comptes, sera un meilleur système. »
Le moment n’est-il pas venu de régénérer la démocratie libérale car tout ce qui ne se régénère pas dégénère selon Edgar Morin.
MG



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