mardi 1 décembre 2020

"LA LAÏCITE NE SUPPOSE PAS QUE LA REPUBLIQUE EST NEUTRE SUR LE PLAN PHILOSOPHIQUE OU POLITIQUE"


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"LA LAÏCITE NE SUPPOSE PAS QUE LA REPUBLIQUE EST NEUTRE SUR LE PLAN PHILOSOPHIQUE OU POLITIQUE"
Humeurs
Par Charles Coutel

Charles Coutel, universitaire, revient sur le sens de la laïcité.
Au moment où s’ouvre le débat sur la loi renforçant les principes républicains, il peut s’avérer utile de définir le principe de laïcité pour le promouvoir et le transmettre. En effet, la transmission du principe de laïcité aux générations qui viennent est essentielle mais, à l’étranger, on ne comprend pas bien notre attachement à l’idéal laïque. À nos amis étrangers, je réponds : "C’est que vous n’avez pas eu les guerres de religion." Je leur dis aussi : "Vous n’avez pas eu la Révolution de 1789." Je pense aussi : "Vous n’avez pas eu la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État." Mais cette richesse du passé peut nous jouer des tours, si nous ne voyons pas sa complexité.
Les usages du mot laïcité sont entourés de préjugés et de confusions qu’il convient de disperser. On peut ainsi en proposer la définition suivante : la laïcité est la coexistence pacifique et rationnelle des libertés individuelles éclairées, au sein d’une république définie comme nation civique. Cette définition souligne que le principe de laïcité s’oppose au cléricalisme et non aux convictions religieuses en tant que telles.
MALENTENDUS, CONTRESENS ET DÉFIS
En effet, le mot laïque ne s’oppose pas à religieux mais à clérical. La laïcité ne s’oppose pas aux religions mais bien à tous les cléricalismes, dont le cléricalisme politique qui peut expliquer une dérive électoraliste de la vie publique.
"Être laïque commence par une volonté de décléricaliser notre vocabulaire"
Second contresens : certes, notre état laïque est neutre sur le plan confessionnel, mais cela ne veut pas dire que la République est neutre sur le plan philosophique ou politique. Cela a une conséquence immédiate sur l’école de la République : vouloir établir un enseignement laïque de la morale sans promouvoir la puissance émancipatrice de la raison scientifique est un contresens. C’est laisser la porte ouverte à tous les fanatismes et à toutes les superstitions sous le prétexte de la liberté d’expression (notamment chez les élèves). Cette approche, cœur de la théorie républicaine de l’Instruction publique, est méconnue aujourd’hui. C’est pourquoi, entre autres raisons, tant de jeunes trop peu instruits sont tentés par les processus fanatiques de radicalisation, notamment au sein des prisons. Être laïque commence par une volonté de décléricaliser notre vocabulaire.
Enfin, dernier malentendu à lever : il s’agit de celui qui revient à isoler le principe de laïcité des principes qui lui donnent sens et avenir. Cet appel à l’étude se double d’un effort de mobilisation face à tous les fanatismes qui entendent déstabiliser non seulement l’unité de la nation, prise comme entité civique, mais aussi la solidité et la solidarité philosophique de nos principes au sein d’une doctrine républicaine d’ensemble portée par notre Constitution. Rappelons sans cesse l’unité philosophique mais aussi l’autonomie relative de chaque principe : liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité, dignité, hospitalité, concorde universelle. Tout se tient. Être laïque, c’est s’inscrire dans un cadre juridique porté par un idéal éthique, mais c’est aussi rejoindre un combat institutionnel garantissant l’accès de tous aux savoirs et à la culture humaniste.
CONDITIONS D’UNE RÉINSTITUTION DU PRINCIPE DE LAÏCITÉ
Pour réinstituer le principe de laïcité, il convient de déjouer les sophismes qui nous éloignent de notre identité républicaine.
Quand il apprend, enseigne, débat ou vote, le citoyen d’une République ne dépend que de sa raison : on ne saurait donc faire de la laïcité une matière d’enseignement à part, comme s’il s’agissait d’un catéchisme, puisque la laïcité est la condition de possibilité d’un véritable enseignement public et d’une citoyenneté active. Nous évitons ainsi toute dérive relativiste, voire communautariste, et nous luttons contre l’abstentionnisme politique. La défense du principe de laïcité est antérieure à toute prise de position partisane et religieuse ; j’ai le souvenir d’un manifestant portant fièrement un petit panneau où l’on pouvait lire : "Avant toute religion, l’humanité" lors de la manifestation contre les attentats de 2015.
"La réalisation de l’idéal laïque et la rupture avec la 'pensée unique' qui accompagne la mondialisation, suppose la revalorisation de l’idée de culture humaniste dans la société et dans l’école"
Le principe de laïcité ne doit pas être présenté comme une "opinion" mais bien comme ce qui rend possible la confrontation au sein de l’École et de la République des diverses opinions en débats. On ne dira jamais assez combien les médias et les réseaux sociaux sont devenus des armes des sectes et des cléricalismes.
La réalisation de l’idéal laïque et la rupture avec la "pensée unique" qui accompagne la mondialisation, suppose la revalorisation de l’idée de culture humaniste dans la société et dans l’école. Les cléricalismes et les communautarismes profitent de la baisse du niveau de culture générale et scientifique, voire d’instruction élémentaire, des jeunes et des citoyens pour inféoder les esprits.
Les institutions chargées de la transmission doivent se prémunir contre les sophismes mondialistes (qui confondent le mondial et l’universel) et communicationnels (qui confondent communiquer et transmettre) : un élève renseigné n’est pas un élève enseigné. C’est une décision individuelle mais aussi politique. La transmission des savoirs élémentaires est par elle-même formatrice du jugement critique et donc d’exigence de laïcité. Les savoirs élémentaires sont l’alphabet de notre émancipation.
"Ne conviendrait-il pas d’expérimenter des enseignements portant sur l’histoire des institutions laïques et sur les questions religieuses, en insistant sur le rôle des controverses au sein des religions"
La réinstitution du principe de laïcité passe par le développement des associations indépendantes et des débats libres au sein des formations politiques, voire syndicales car les associations, par leur fonctionnement démocratique, facilitent un débat d’idées permanent.
Enfin, ne conviendrait-il pas d’expérimenter des enseignements portant sur l’histoire des institutions laïques et sur les questions religieuses, en insistant sur le rôle des controverses au sein des religions, pour, à terme, instaurer une véritable éducation au métier de citoyen au sein des Universités ou de la Formation des maîtres ? Mais cette proposition se heurte à l’absence d’un programme de notions au sein de l’actuelle formation des maîtres dont la nationalisation devient un impératif absolu. Or, pas de traces de cette nécessité dans l’actuel projet de loi.
Il serait ainsi possible de sortir du règne hégémonique de la "pensée unique" et de notre situation intellectuelle confuse. Redisons, tout simplement, que sans cet effort de réappropriation et de réinstitution de l’idéal humaniste et républicain, la devise républicaine ("Liberté, égalité, fraternité") n’aurait tout simplement plus de sens, ni d’avenir.



UN AMI M’ECRIT
 1- Pour définir simplement la laïcité, il faut d'abord et avant tout se rendre compte qu'il ne s'agit pas d'une OPINION parmi d'autres mais bien DE LA LIBERTE D'EN AVOIR UNE. Elle n'est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l'Ordre public.
2- Elle repose sur 3 principes et valeurs:
- La liberté de conscience et celle de manifester ses convictions .
- la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses
-l'égalité de tous devant la Loi quelles que soient leurs croyances et leurs convictions
3- La laïcité garantit donc aux croyants et aux non -croyants le même droit à la liberté d'expression de leurs convictions. Elle assure aussi bien le droit d'avoir ou de ne pas avoir de religion, d'en changer, ou de ne plus en avoir.
4- La laïcité garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion mais aussi la liberté vis à vis des religions: personne ne peut être contraint au respect de dogmes ou de prescrits religieux.
5-De la séparation entre les Eglises et l'Etat se déduit la neutralité de l'Etat et des services publics en vue d'organiser l'égalité des citoyens quelles que soient leurs convictions ou leurs croyances.
6-la laïcité exclut par conséquent tout privilège public accordé soit à la religion soit à l'athéisme. Ainsi, elle situe l'Etat, communauté de citoyens, hors de toute emprise confessionnelle.
7- La laïcité est donc un idéal dont l'originalité est qu'il permet à tous, croyants comme athées, de vivre ensemble sans que les uns et les autres soient stigmatisés en raison de leurs convictions particulières.
8- Sa raison d'être consiste à promouvoir ce qui est commun à tous les hommes et non à certains d'entre eux. Elle n'est pas  une religion séculaire ni une option spirituelle parmi d'autres, mais la condition  pour rendre possible la coexistence des divers croyants et athées sur base de la stricte égalité des droits.
9-Le souci d'un espace commun aux hommes par delà leurs différences est compatible avec ces différences pourvu que l'affirmation de celles-ci ne porte pas atteinte à la Loi commune.
10- Ainsi, "le droit à la différence ne peut conduire à la différence des droits"! l'invocation de la culture ou de la tradition ou de facteurs supposés d"'identité collective" pour remettre en cause cette égalité( des hommes et des femmes p.ex.) est illégitime. Elle reviendrait à privatiser la sphère publique tout en faisant violence à la sphère privée de celles et de  ceux qui ne jouiraient pas d'un tel privilège.
11- Ainsi, caractère Aconfessionnel  de la sphère publique et égalité dans la libre jouissance de la sphère privée sont solidaires et indissociables.
12- Un Etat laïc n'est pas indifférent aux valeurs puisqu'il incarne le choix simultané de la liberté de conscience et de l'égalité, et de l'universalité qui permet d'accueillir tous les êtres humains sans privilège accordé à tout particularisme.
13- si la France est un Etat Laïc, il n'en est pas encore de même en Belgique qui ne parle que de Neutralité ou d'impartialité.
14- Il n'ya pas de consensus à ce jour de consensus en Belgique pour inscrire la Laïcité dans la constitution même si des propositions ont déjà été déposées.
15- la raison en est que la clarté n'a pas encore été faite entre la laïcité au sens philosophique qui regroupe agnostiques et athées et la laïcité politique qui correspond à la conception que je viens d'expliciter selon laquelle la laïcité n'est pas une opinion mais bien un mode d'organisation du vivre -ensemble qui permet à tous de vivre ensemble selon les règles de l'Etat de droit qui s'imposent à tous les citoyens de manière égale.
16-c'est donc non seulement l'organisation de la séparation entre le Droit et la Foi quelle qu'elle soit, mais aussi la reconnaissance dans la sphère publique de la primauté absolue de le Loi , du Droit, sur la Foi.

17- Qu'n est -il alors de la "laïcité dite inclusive"?
C'est en réalité une renonciation à l'universalité des droits humains puisque cette conception de la laïcité qui débouche sur les "accommodements dits raisonnables", comme le professe Justin Trudeau au Canada, revient à légitimer dans la sphère publique des comportements, des valeurs particulières, des cultures et des traditions propres à certaines communautés particulières et, qui, dans le cas précis de l'islam politique et fondamentaliste, revient à nier p.ex. l'égalité entre les hommes et les femmes, voir à permettre , comme en Angleterre, à certains fondamentalistes d'exciper de leur foi pour faire prévaloir la Charia devant les tribunaux anglais en lieu et place  des lois communes civiles.
18- Le choix qui est devant nous aujourd'hui est donc de choisir entre une société multiculturelle où chaque communauté est régie selon ses règles propres et vivant juxtaposées les unes à côté des autres  et,  une société interculturelle où le droit à la différence des cultures ne débouche pas sur la différenciation des droits fondamentaux reconnus à chaque individu.
19- C'est le choix devant lequel nous sommes placés aujourd'hui:
-soit un modèle universaliste reposant :
- sur le respect absolu des droits humains, comme l'égalité hommes/femmes, la primauté du Droit, de la Loi voté par les citoyens dans leurs assemblées électives, sur la Foi, partagée par certains d'entre eux en raison de leurs convictions particulières,
- sur la liberté de conscience qui permet à tous de se construire un destin commun en ce qu' il se relie à la solidarité et à l'émancipation du plus grand nombre.
-soit un modèle communautariste et multi culturaliste, porté essentiellement par la mouvance des frères musulmans et l'islam politique , qui vise à contester par le biais des accommodements dits raisonnables et la laïcité dite inclusive, l'universalité des droits humains au profit de l'émergence d'un droit communautarisé en réalité islamisé et politique prélude selon eux, à l'instauration  d'un ordre politique religieux comme en Iran.
20- Ne nous y trompons donc pas!
Les valeurs universelles pour lesquelles en France des générations entières se sont battues  depuis l'avènement des Lumières et de la Révolution française, pour faire échapper le Destin des français à l'emprise de l'Eglise catholique, sont aujourd'hui remises en cause, au nom de la Tolérance de certains d'entre nous au profit d'un Islam intolérant , sexiste, machiste et rétrograde.!
21- C'est ainsi que le débat sur le port du "voile islamique" dans les administrations publiques est un débat politique fondamental. une autorisation reviendrait en effet à valider un signal politico-religieux, le voile, au sein de nos administrations, neutres et impartiales par définition.
22- Il est donc de notre responsabilité à tous de nous engager publiquement en réaffirmant haut et fort les valeurs universelles de liberté , d'égalité, et de fraternité, ciment de notre humanisme et de construire , hommes et femmes ensemble, le progrès de l'humanité à laquelle nous aspirons.
 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA LAÏCITE N’EST  PAS UNE OPINION PARMI D'AUTRES MAIS BIEN  LA LIBERTE D'EN AVOIR UNE. ELLE N'EST PAS UNE CONVICTION MAIS LE PRINCIPE QUI LES AUTORISE TOUTES, SOUS RESERVE DU RESPECT DE L'ORDRE PUBLIC.

Voilà qui mérite d’être gravé dans le marbre et trôner dans nos  maisons communales et pas que là…
La laïcité est donc un idéal dont l'originalité est qu'il permet à tous, croyants comme athées, de vivre ensemble sans que les uns et les autres soient stigmatisés en raison de leurs convictions particulières.
En cela elle est le meilleur des régimes politiques possible n’en déplaise aux velléitaires islamistes qui veulent nous imposer leurs dogmes et leurs codes religieux.
Elle n'est pas  une religion séculaire ni une option spirituelle parmi d'autres, mais la condition  pour rendre possible la coexistence des divers croyants et athées sur base de la stricte égalité des droits.
On n’a rien inventé de mieux depuis la fondation du monde et on ne réussira pas à faire mieux encore. Il est tragique que ce modus vivendi, cette modalité du vivre ensemble ne soit pas celle de tous les hommes et femmes de toutes les nations du monde. 
La laïcité n'est pas une opinion mais bien un mode d'organisation du vivre -ensemble qui permet à tous de vivre ensemble selon les règles de l'Etat de droit qui s'imposent à tous les citoyens de manière égale.
On pourrait imaginer que cela aille sans dire après des siècles d’oppressions diverses. Et bien pas du tout. Il nous faut faire face, après des millénaires de domination catholique, cléricale  aux prétentions totalitaires de l’islamisme politique dispensé par des imams importés.
Le choix qui est devant nous aujourd'hui est donc de choisir entre une société multiculturelle où chaque communauté est régie selon ses règles propres et vivant juxtaposées les unes à côté des autres  et,  une société interculturelle où le droit à la différence des cultures ne débouche pas sur la différenciation des droits fondamentaux reconnus à chaque individu.
Il s’agit bien là de la clé de voûte de notre système démocratique mais c’est un vrai combat que de faire triompher cette évidence qui ne semble fondamentale que pour quelques happy few tandis qu’elle est au mieux incomprise, au pire rejetée par les unhappy many. 
C'est le choix devant lequel nous sommes placés aujourd'hui:
Les valeurs universelles pour lesquelles en France des générations entières se sont battues  depuis l'avènement des Lumières et de la Révolution française, pour faire échapper le Destin des français à l'emprise de l'Eglise catholique, sont aujourd'hui remises en cause, au nom de la Tolérance de certains d'entre nous au profit d'un Islam intolérant , sexiste, machiste et rétrograde.!
Cette situation est parfaitement insupportable et franchement révoltante.
Oserons nous espérer qu’un jour les musulmans d’Europe s’éveilleront du sommeil de la raison dans lesquels le salafisme les plonge pour qu’enfin ils appréhendent leur texte fondateur comme s’il leur avait été révélé personnellement, c'est-à-dire avec un esprit critique et interrogateur soucieux de mettre en valeur sa puissante dimension éthique de ce texte plutôt que ses versets épars qui fondent la logique de la dictature hallal et les excès  de l’orthopraxie conformiste.
Il est donc de notre responsabilité à tous de nous engager publiquement en réaffirmant haut et fort les valeurs universelles de liberté , d'égalité, et de fraternité, ciment de notre humanisme et de construire , hommes et femmes ensemble, le progrès de l'humanité à laquelle nous aspirons.
Il serait bon que les musulmans d’Europe comprennent enfin que la laïcité est l’inverse d’une contrainte ; qu’elle est tout au contraire une chance inespérée de procéder à l’aggiornamento d’une religion figée depuis des siècles dans un carcan de conformisme réducteur et oppressant. Seule la laïcité pleinement comprise, vécue et assumée permettra à l’Islam en Europe de se métamorphoser en un vrai islam d’Europe c'est-à-dire à devenir enfin ce troisième testament du monothéisme oriental.
Mais la Laïcité est aussi un message pour toutes celles et tous ceux qui ont la volonté de penser par soi et contre soi comme le souhaitait Montaigne.
Merci pour ce beau texte qui mérite d’être publié comme carte blanche dans un de nos grands quotidiens. 
MG 


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