samedi 26 décembre 2020

Le linguiste Jean-Marie Klinkenberg: «Les langues nationales sont injustement boudées»


Le Soir

On croit trop vite que l’anglais est un passe-partout estime Jean-Marie Klinkenberg, éminent linguiste et professeur émérite de l’Université de Liège. Or la demande pour les langues de proximité est très forte.
Selon Jean-Marie Klinkenberg, l’anglais est utile, mais la connaissance des autres langues nationales est nettement plus avantageuse. - 
Pour celui qui a été durant des années président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique, être polyglotte est un plus.
Quelle place ont les langues sur le marché de l’emploi ?
Ça a toujours été important, mais ça l’est davantage à partir du moment où il y a beaucoup de mobilité. L’Europe, la libre circulation des personnes, tout ça joue énormément. Mais il ne faut pas non plus fantasmer cette connaissance des langues. On constate par exemple qu’aux deux extrémités de l’échelle sociale, on peut parfaitement rester unilingue et bien réussir. Je pense au petit commerçant qui vend des tomates dans un quartier, il peut parfaitement rester arabophone par exemple, tout en demandant à son fils de l’aider dans la comptabilité. A l’autre extrémité, vous avez les immigrés de luxe des grandes multinationales américaines qui arrivent et qui repartent en ne parlant qu’anglais. Mais entre les deux, la connaissance des langues est un plus, c’est évident.
Un plus qui peut influencer une carrière ?
Une enquête a été faite il y a quelques années en Fédération Wallonie Bruxelles sur le régime des langues dans le marché du travail. On s’apercevait que le minimum pour un cadre pour progresser, c’était d’être trilingue néerlandais, français, anglais. Et évidemment, avec une langue supplémentaire, l’espagnol par exemple, c’est encore un plus. L’enquête est assez ancienne, mais je pense que les conclusions n’ont pas dû changer beaucoup.
Et côté salaire, un polyglotte gagne plus ?
Chez nous, on ne dispose pas de données qui permettent de croiser la pratique des langues et le salaire. Ce type d’enquête est interdit. Par contre, ça existe en Suisse et au Canada. En Suisse, des enquêtes montrent que l’anglais est utile, mais que la connaissance des autres langues nationales est nettement plus avantageuse. Un Suisse francophone qui connaît l’allemand bénéficiera d’un supplément de salaire plus élevé qu’avec la connaissance de l’anglais. Même chose pour un Suisse germanophone. Connaître le français lui permettra de faire évoluer son salaire beaucoup plus qu’avec la seule connaissance de l’anglais. L’anglais est utile, mais les langues nationales proches sont peut-être injustement boudées, à cause de ce fantasme d’un marché où l’anglais permettrait tout. Au Canada, on constate que celui dont la langue maternelle est une langue moins performante sur le marché de l’emploi peut espérer une plus grande progression salariale. Ainsi, l’anglophone qui apprend le français ne gagnera pas beaucoup plus, contrairement au francophone qui apprend l’anglais, car le français est la langue minoritaire dans ce cas-là. Certes ces études ne se déroulent pas en Belgique, mais elles donnent quand même une idée sur la manière dont fonctionne le régime des langues dans les pays développés occidentaux.
Chez nous aussi, il faut donc relativiser le rôle de l’anglais…
Le marché de l’emploi est fantasmé. On croit que c’est l’anglais qui peut être partout un sésame, alors que notre partenaire économique le plus important, c’est l’Allemagne. Il est certain qu’aujourd’hui, des compétences en allemand permettent de trouver des parts de marché dans toute l’Europe centrale. Là, il y a vraiment une inadéquation. Je sais aussi qu’en Flandre, il manque de francophones, car il y a de moins en moins de personnes qui font des études de français. Il y a une inadéquation entre les grandes représentations qu’on a du marché et les véritables attentes.
Aujourd’hui, la croissance économique se trouve en Chine, doit-on se mettre au chinois ?
Je n’ai pas de chiffres précis sur le sujet. Mais je peux dire de manière grossière que, par exemple, le développement de l’économie japonaise a certainement déclenché un intérêt pour le japonais, il y a des centres d’études japonaises dans nos universités, etc. Mais cet intérêt n’est pas proportionnel à la croissance économique du Japon. C’est aujourd’hui la même chose avec le chinois. On s’intéresse de plus en plus au chinois via des demandes de formations et les universités en offrent toutes, mais ce n’est pas proportionnel à l’importance économique de la Chine. Il n’y a quasi pas de chinois dans les écoles secondaires par exemple.
On peut de plus en plus s’aider d’outils digitaux comme Google Translate. Est-ce qu’ils vont changer notre rapport aux langues ?
Un intellectuel français a dit qu’un jour qu’on ne devrait plus apprendre les langues puisque le digital devient tellement performant qu’on pourra parler grâce à des traducteurs simultanés. Je constate que Google translate s’améliore d’années en années. Il est certain que ça aura une répercussion sur la demande d’apprentissage en langue, mais je ne sais pas si c’est dans dix, vingt ou trente ans. En tout cas, ce n’est pas encore pour demain.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
EN FLANDRE, IL MANQUE DE FRANCOPHONES, CAR IL Y A DE MOINS EN MOINS DE PERSONNES QUI FONT DES ETUDES DE FRANÇAIS.

L’inverse est tout aussi vrai. Les Wallons n’ont jamais adoré le flamand, désormais ils l’ignorent superbement au profit de l’anglais, évidemment.
On est autant de fois homme qu'on parle de langues disait à peu près Goethe. Ça me fait penser à ce proverbe africain : Un homme qui parle une langue vaut un homme un homme qui parle deux langues vaut deux hommes; un homme qui en parle trois vaut toute l'humanité.
Et quid du globish que seuls les Anglais refusent de parler car il leur semble, à raison,  qu’il est la caricature grimaçante et réductrice de leur belle langue si complexe ?
On ne saurait leur donner tort. Autrefois le français raffiné était la langue parlée avec grâce dans toutes les cours d’Europe y compris à Saint Petersburg.  Qu’on s’imagine un instant qu’ au lieu d’être anglais le globish soit une variation volapük du français une sorte d’esperanto aux accents romans, francophones. Quelle horreur ! On serait les premier, nous les francophones à franchement le bouder. N’est-il pas paradoxal que le globish soit l’anglais parlé dans toute l’Europe hormis au Royaume uni because Brexit. Take back controle of English.
« Un intellectuel français a dit qu’un jour qu’on ne devrait plus apprendre les langues puisque le digital devient tellement performant qu’on pourra parler grâce à des traducteurs simultanés. Je constate que Google translate s’améliore d’années en années »
Il est bien surprenant que le  linguiste Jean-Marie Klinkenberg se réfère à Google GTranslate quand chacun sait que Deep L lui est très largement supérieur. Si j’enseignais encore les langues vivantes, je me servirais en classe très largement de cet auxiliaire indispensable de tout traducteur qui se respecte.
MG


AUTANT DE FOIS HOMME QU’ON PARLE L’ANGLAIS
Contribution externe La Libre Belgique 
 
Non, il ne faut pas s’inquiéter de la domination du globish, forme dépouillée de l’anglais, présentée comme la solution intégrée aux problèmes de communication dans le monde. 
UNE OPINION DE JACQUES HERMANS, EDITEUR
Selon un sondage Eurobaromètre de la Commission européenne, plus de 38 % des Européens sont capables de mener une conversation en anglais. La même étude révèle que 12 % des Européens affirment se débrouiller en allemand et en français. L’anglais progresse sur le Vieux Continent et en tête du peloton, on retrouve nos voisins du nord : pas moins de 90 % des Néerlandais déclarent s’exprimer "fluently" en anglais. Et le Belge ? Notre pays est le reflet de la moyenne européenne : 38 % de nos compatriotes affirment pouvoir s’exprimer avec plus ou moins d’aisance dans la langue de Shakespeare. C’est un score bien en deçà de la prestation néerlandaise mais tout de même honorable. Epousant le mode de penser anglo-saxon, on peut dire que le "Vliegende Hollander" est né polyglotte. Il y a belle lurette qu’il a adopté l’anglais, nouvelle "lingua franca". "Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée" , affirme Claude Hagège. Même si le prix à payer de cette nouvelle "lingua franca" est de voir se généraliser toujours plus la pensée anglo-saxonne.
Dans nos contrées aussi, l’expression "On est autant de fois homme qu’on connaît de langues" prend tout son sens. L’anglais, "indeed", est entré dans nos vies, elle règne en majesté. En politique, dans les universités, dans les entreprises "mainly", l’anglais est un visa qui ouvre des portes. Est-ce à dire que par les temps qui courent, mieux vaut privilégier les valeurs marchandes sans pour autant négliger les valeurs éthiques ? C’est facile et le monde entier a compris. Comme disent les linguistes, dans bien des cas, les mots utilisés sont transparents. "It’s obvious", vous voyez ce que je veux dire : le "template management" et autres "balanced scorecard" sont des "must have" car il y a là un "competitive advantage which makes the difference", nous en avons parlé lors des "team building sessions".
Bruxelles polyglotte
Dans la capitale de l’Europe, l’anglais est devenu, dans 90 % des cas, la langue véhiculaire des eurocrates. Dans le monde de l’édition et des médias, l’anglais a pignon sur rue et pour s’assurer d’une audience mondiale, il est "highly recommended" de se faire éditer dans la langue de Churchill. Comme le disent les jeunes : c’est cool et pas badant. La plupart des articles scientifiques sont publiés en anglais. Il serait facile ici de paraphraser le général de Gaulle : "A Bruxelles chacun a deux langues maternelles, l’anglais et puis la sienne." Outre-Moerdijk, de nombreux "educated speakers" considèrent l’anglais comme leur seconde patrie. De fait, pourquoi ne pas encourager l’usage de l’anglais sans rancune et même avec entrain ? Quitte à ce que le néerlandais, langue parlée par un peu plus de 20 millions de locuteurs dans le monde, soit relégué au rang de langue des petites choses de tous les jours, impropre à l’usage scientifique.
Les Néerlandais préfèrent résumer la situation de la sorte : l’anglais en cycle de master, là où c’est fonctionnel. Mais des cours de néerlandais sont nécessaires. De 2009 à 2013, l’ensemble des matières enseignées en anglais chez nos voisins du nord est passé de 64 % à 80 %. Dans les écoles supérieures, 15 % de l’enseignement se fait déjà en anglais et en cycle de bachelier aussi, l’enseignement en anglais se généralise de plus en plus. Ainsi, le nombre de professeurs internationaux donnant leurs cours exclusivement en anglais ne cesse d’augmenter. Les universités sollicitent de plus en plus souvent un financement international et les formalités administratives se font en… anglais. Enfin, les programmes Erasmus (5 à 6 millions d’étudiants ont déjà bénéficié d’une mobilité internationale depuis 25 ans) ont eux aussi accéléré l’introduction de l’anglais dans le monde universitaire.
Speak globish !
Certains pourtant s’inquiètent de la prééminence de l’anglais à l’université, dénonçant cette hégémonie linguistique anglo-saxonne perçue comme une réelle menace à la survie des langues dites mineures. Le néerlandais mais aussi le français s’anglicisent, à coups d’intrusions et d’emprunts linguistiques, qui, à doses homéopathiques, restent acceptables car la langue est le miroir d’une communauté, elle vit et évolue avec elle.
Le dernier vaccin contre tout effondrement de la tour de Babel est présenté comme la solution intégrée aux problèmes de communication internationale : le globish. Il s’agit d’un langage artificiel qui est une forme dépouillée de l’anglais possédant une grammaire simplifiée et qui ne compte pas plus de 1 500 mots. D’aucuns prétendent que cette version light de l’anglais courant permet désormais de converser, efficacement et sans grands efforts ni connaissance approfondie de la grammaire, avec les anglophones d’abord, mais aussi avec les autres, les non anglophones - c’est-à-dire 88 % des habitants de la planète. Le globish donnerait même aux francophones un avantage considérable sur les anglophones qui se persuadent d’être compris partout, mais ne le sont guère… C’est aussi la seule initiative pouvant permettre au français de se maintenir en une place enviable face à l’anglais, en lui conservant une diffusion de qualité et de prestige, en soutien de sa culture. Le globish a même réussi à détrôner l’espéranto - idiome artificiel parlé par quelques dizaines de milliers de passionnés dans le monde mais qui n’a jamais vraiment décollé sur le Vieux Continent. L’idiome a réussi à s’imposer comme "lingua franca" à l’échelle de la planète quitte à provoquer une levée de boucliers de la part d’une poignée de linguistes et de sociologues. Ces mêmes détracteurs affirment que "l’anglicisation radicale" et la forte progression de ce dialecte mondial à l’université se font aux dépens de l’acquisition du vocabulaire spécialisé dans la langue maternelle. Ils craignent en outre que cette expansion constitue une menace pour la diversité culturelle ainsi que pour la pureté de la langue anglaise.
Une focalisation trop exclusive sur la "lingua franca" constitue-t-elle une réelle menace en créant un fossé entre le monde universitaire et le citoyen ? Cette tendance conduit-elle à l’étiolement de la langue et à une dégradation de la qualité de la pensée ? Rien à ce jour ne prouve que les nuances et la précision de la langue naturelle ne s’évaporent au profit du dialecte universel mis en cause. Il est dès lors exagéré de prétendre que l’anglicisation de l’enseignement supérieur pourrait à la longue entraîner une ségrégation sociale dont les premières victimes sont les immigrés. La science ne perdra jamais le contact avec la collectivité, ni sa légitimité ni sa crédibilité à cause de l’anglais qui ne fait que faciliter la communication entre des locuteurs de nationalités variées. En revanche, faire du globish sa seule langue véhiculaire serait une grave erreur.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaît rien de sa propre langue.
Johann Wolfgang von Goethe

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