vendredi 11 décembre 2020

L’enseignement à distance n’est qu’un palliatif en temps de crise mais n’est absolument pas une solution sur le long terme.


Une opinion signée par plus de 300 acteurs du monde de l'enseignement. Retrouvez l'ensemble des signataires au bas de l'article.


Chanceux est l’étudiant belge qui a encore une heure de présentiel une fois tous les quinze jours. Le reste du temps, les journées se suivent et se ressemblent : vissés sur leur chaise ou enfouis dans leur lit de 8h à 18h, les étudiants suivent, attentivement ou pas, des contenus qui s’enchaînent de manière ininterrompue. Malgré les questions "Comment allez-vous ?", "Vous tenez le coup ?" qui sont lancées à l’aveugle, les micros et les caméras restent le plus souvent coupés. Le sentiment de solitude est abyssal, des deux côtés de l’écran…
On l’a écrit et répété : l’enseignement à distance n’est qu’un palliatif en temps de crise mais n’est absolument pas une solution sur le long terme. Quand le "distanciel" est total comme dans l’enseignement supérieur, les effets en sont particulièrement néfastes : amenuisement des contacts sociaux, confusion entre espaces de travail et de vie, isolement des étudiants face à l’inflation de leurs tâches, fort taux de décrochage, raréfaction des échanges entre enseignants, chercheurs et étudiants, qui sont pourtant l’ADN de l’enseignement supérieur...Toutes ces situations sont régulièrement dénoncées. Elles créent, de toute évidence, un profond et croissant malaise chez les élèves et étudiants. Elles creusent dangereusement les inégalités, elles marginalisent et fragilisent des jeunes en pleine construction sociale, psychologique, intellectuelle.
Quand le "distanciel" est partiel comme dans les écoles secondaires, il donne l’illusion que cette moitié de temps passé à l’école suffit à entretenir la motivation des élèves, à structurer leurs apprentissages, à leur donner le goût d’apprendre. La priorité donnée aux activités certificatives dans les murs de l’école donne la malheureuse impression que les contrôles résument le secteur de l’enseignement.
On ne peut remplacer les interactions sociales
Non, l’enseignement à distance n’est pas tenable sur le long terme ! Aujourd’hui, on peut le clamer haut et fort puisqu’on l’expérimente au jour le jour. Alors certes, il est possible d’innover en postant des vidéos, en organisant des débats et des sondages à distance. Mais ce ne sont là que des artifices et des moyens auxiliaires qui ne peuvent remplacer les interactions sociales de mise quand on vit ensemble. Quand un prof peut capter un regard incrédule, perdu ou goguenard… C’est cela, le métier que nous avons choisi de faire ! C’est dans la vraie vie que les relations pédagogiques, essentielles à l’apprentissage, peuvent se nouer ! En fait, c’est un comble : ce sont les professeurs les plus motivés qui ont à cœur de maintenir le contact avec leurs élèves ou étudiants qui servent involontairement l’illusion selon laquelle un enseignement à distance serait satisfaisant.
À ceux qui disent que les étudiants ont constitué un milieu à risque dans la propagation du Covid, nous répondons qu’en tout cas, les sanctionner par la privation d’un enseignement digne de ce nom pendant de longs mois nous semble à tout le moins disproportionné et injuste. Dans la gestion de cette situation sanitaire, nous sommes manifestement en train de sacrifier la jeune génération que par ailleurs on n'hésite pas à accuser de tous les maux.
Le présentiel est essentiel
Loin de nous l’idée de contester les mesures sanitaires et les efforts qui s’imposent légitimement aujourd’hui à tous les métiers ou de vouloir exercer une pression purement corporatiste. Cependant, nous estimons qu’il est crucial de définir le présentiel comme condition d’existence d’un enseignement secondaire et supérieur et d’une recherche universitaire de qualité. Communiquer en ce sens, en donnant autant que possible des perspectives à moyen et long termes, serait déjà en soi une lueur d’espoir pour les enseignants mais surtout pour les étudiants qui entrent aujourd’hui en blocus. Il y va du moral, de la santé mentale et de l’avenir de ces jeunes. Cela ne peut être considéré comme du non-essentiel.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
MARRE, PLUS QUE MARRE DU DISCOURS LARMOYANT SUR L’ENSEIGNEMENT.

La Flandre triomphante s’aperçoit qu’elle dégringole dans les classements Pisa. Pareil pour la France et on ne parle pas de la Communauté française. « Nous apprenons cette semaine que la France arrive désormais à la dernière place parmi les pays européens pour l'apprentissage des mathématiques. »
Oui il faut réformer l’école de manière radicale, oui il faut se ménager du présentiel, même en période de crise surtout en période de crise. Mais attention : présentiel ou distantiel,  rénové ou traditionnel, tronc commun ou pas ;  pédagogie alternative ou élitaire, tableau interactif ou tableau noir, enseignement général ou technique, le problème est ailleurs.
La solution n’est pas, comme on l’a trop cru, dans le bidouillage des structures. La solution c’est une meilleure sélection et surtout une meilleure formation des profs. Il n’est de bon enseignement qu’avec des profs compétents et motivés, autonomes et engagés. C’est ça le pari finlandais.
Un instituteur hors ligne décédé depuis longtemps m’a un jour avoué son secret : tout a changé dans sa pratique enseignante le jour où  il a compris qu’il ne devait pas être du côté des matières contre la classe mais au contraire du côté de ses élèves contre les savoir  et les savoir faire à transmettre.  
Le même devenu directeur décréta qu’il faudrait supprimer deux choses pour régénérer l’école : les photocopieuses dans l’école et les nominations définitives qui anesthésient la créativité de bon nombre d’enseignements.
Quant au distantiel deux remarques : la Open University britannique qui parie sur le virtuel depuis cinquante ans a diplômé des millions d’étudiants de la deuxième chance. Par ailleurs on constate que les demandes d’enseignement à domicile explosent.
Assistons nous à des  « États généraux de l'effondrement ? » Gérer la débâcle  explique F.X. Bellamy: c'est le but que semble avoir choisi le ministère de l'Éducation nationale.  « Nos élèves sont aujourd’hui, non par leur faute mais par la nôtre, les moins bien formés d’Europe. La France se classe même derrière l’Albanie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan. » 
« Mais comment un tel résultat ne produit-il pas un immense coup de tonnerre ? Comment, avec le septième PIB mondial, le plus grand ratio de dépenses publiques par habitant, et le premier budget de l’État consacré à l’éducation, avons-nous pu arriver à cette dernière place ? »
On peut dire la même chose de la Communauté française qui a avec un budget enseignement faramineux et une gestion socialiste organise un des enseignements  les plus inefficaces et surtout les plus inégalitaires d’Europe.  
Il est temps de réagir, si nous ne voulons pas sombrer.
Car c’est sur l’inculture que prospèrent toutes les formes de barbarie.  « Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance.».
MG

FRANÇOIS-XAVIER BELLAMY : "ÉDUCATION : IL EST TEMPS DE REAGIR, SI NOUS NE VOULONS PAS SOMBRER"
Humeurs
Par François-Xavier Bellamy 
Marianne

Selon l'enquête internationale TIMSS, les élèves français sont les plus mauvais en mathématiques d'Europe. François-Xavier Bellamy, professeur de philosophie et député au Parlement européen, déplore ce déclin de l'enseignement français.
Nous apprenons cette semaine que la France arrive désormais à la dernière place parmi les pays européens pour l'apprentissage des mathématiques. La dernière. Et ce n'est qu'un indice de la situation dans les autres disciplines… Si nous avions encore un peu de lucidité sur l'ordre de priorité des urgences dans notre pays, ce résultat de l'enquête internationale TIMMS, publiée mardi, devrait occuper la totalité de l'attention des médias et de l'opinion publique. Mais non… À peine quelques titres noyés dans les priorités du moment, très loin derrière le covid qui menace nos réveillons et l'annonce par le gouvernement d'un grand « Beauvau de la sécurité »…
DERNIER DE LA CLASSE
À ce rythme-là, nous avons surtout devant nous bien des « Grenelle du déclin », des « Ségur de l’impasse » ou des « États généraux de l'effondrement » : si la France ne se remet pas d'urgence à transmettre à ses enfants les savoirs fondamentaux indispensables à leur avenir, la seule ambition des prochains gouvernements sera d'administrer un déclassement aussi concerté, paisible et convivial que possible. Après tout, notre pays a connu des généraux qui excellaient dans l'art d'organiser la retraite : ce n'est pas rien que de savoir se replier en bon ordre, de sombrer tout en veillant à la bonne application des protocoles. Gérer la débâcle : c'est le but que semble avoir choisi le ministère de l'Éducation nationale. Emblématique de l'impuissance de l'action publique aujourd'hui, il est devenu plus qu’aucun autre le ministère de l’étrange défaite, dans l’ambiance de délitement tranquille et de mensonge généralisé qui a fini par nous conduire à cette dernière place aujourd’hui.
"Quand on participe au pilotage de l’éducation nationale depuis quinze ans, comment peut-on ne pas se sentir comptable d’un échec aussi absolu ?"
La dernière place. Il faudrait l'écrire en majuscule, tant ce résultat est stupéfiant, et décisif pour notre avenir. Nos élèves sont aujourd’hui, non par leur faute mais par la nôtre, les moins bien formés d’Europe. La France se classe même derrière l’Albanie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan. Dix points seulement au-dessus de la Macédoine ou de la Géorgie ; mais cent points en dessous du Japon, de l’Irlande, de la Russie. Inutile d’être bon en calcul pour comprendre que le pays de Descartes, Pascal et Fermat, le pays de Grothendieck, Lafforgue ou Villani, a perdu le sens de la réussite. Il s’agit là d’un classement officiel, publié sur le site du ministère de l’Éducation nationale – il convient au passage de féliciter cette administration qui tient à jour l’inventaire méticuleux de ses reculs successifs.
Mais comment un tel résultat ne produit-il pas un immense coup de tonnerre ? Comment, avec le septième PIB mondial, le plus grand ratio de dépenses publiques par habitant, et le premier budget de l’État consacré à l’éducation, avons-nous pu arriver à cette dernière place ? Dans un pays normal, les pouvoirs publics devraient s’expliquer, le gouvernement aurait à rendre des comptes, les principaux cadres seraient remplacés – dans le public comme dans le privé. Bien sûr, le temps de l’éducation est un temps long, et cette dernière place est le résultat de politiques menées par les gouvernements successifs depuis des années maintenant, gauche et droite confondues, ancien et nouveau monde. Il serait trop facile d’en tirer prétexte pour conclure à l’irresponsabilité générale. Une faillite d’une telle ampleur devrait conduire ceux qui assument le commandement à présenter leur démission – surtout lorsqu’ils occupent les plus hautes fonctions de ce ministère depuis bien longtemps, comme notre ministre actuel… Quand on participe au pilotage de l’éducation nationale depuis quinze ans, comment peut-on ne pas se sentir comptable d’un échec aussi absolu ?
PAS DE VAGUES ?
Seulement voilà : nous ne sommes pas dans un pays normal. La seule chose qui compte vraiment, dans la France de 2020, c’est que ça ne fasse « pas de vagues ». Le silence feutré qui a accueilli ces résultats n’est qu’un avatar de plus de cette injonction désormais bien connue, renvoyée depuis trop longtemps aux professeurs qui sur le terrain osaient tirer le signal d’alarme. L’Éducation nationale est passée maître dans l’art d’étouffer les problèmes : les enquêtes internationales qui se suivent montrent toutes l’effondrement du niveau de nos élèves, mais le taux de réussite et de mentions au bac n’a jamais été aussi important. Faute de sauver les enfants, on sauve au moins les apparences. Faute de sauver les professeurs aussi : l’Inspection générale publiait cette semaine son rapport sur l’attentat islamiste contre Samuel Paty. Le rapport s’intitule, euphémisme administratif irréel, « Enquête sur les évènements survenus au collège du Bois d’Aulne ». Les auteurs ont sans doute voulu éviter de pousser jusqu’à « incidents » ou « problèmes » : « évènements » devait suffire. Quant au nom du professeur assassiné, il a été oublié. Au même moment, le ministère publiait une annonce pour recruter un professeur d’histoire dans ce collège… sur le site de Pôle Emploi. Compétence requise : « gestion du stress ». Il ne faudrait pas faire de vagues.
"Sur l’inculture prospèrent toutes les formes de barbarie"
On pourrait énumérer très longtemps les symptômes de ce délitement général ; tellement de faits – qui pour certains feraient presque sourire, tant ils confinent à l’absurde, s’ils n’étaient si graves, au fond. Car ce qui se joue, derrière l’effondrement de notre système éducatif, ce sont des vies empêchées, des talents privés des conditions de leur accomplissement, plusieurs générations déshéritées de l’essentiel ; c’est Fermat qu’on assassine, bien des talents pourtant prêts à prolonger la science autant que la littérature mais qui, privés du savoir indispensable à leur éclosion, ignoreront toute leur vie jusqu’à leurs propres capacités. C’est notre pays démuni des savants, des inventeurs, des découvreurs du futur. Et c’est la société que l’on condamne à la déraison commune, les aveuglements d’aujourd’hui préparant les violences de demain. Sur l’inculture prospèrent toutes les formes de barbarie – de celles qui font de dangereuses vagues… Il est temps de réagir, si nous ne voulons pas sombrer.



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