mardi 29 décembre 2020

"On se demande parfois pourquoi on a encore une classe politique belge francophone, Macron pourrait simplement envoyer un représentant pour négocier avec les Flamands"


Marie Rigot Le Soir

Selon Dave Sinardet, le comportement des partis francophones au sein de la Vivaldi met en danger la survie de ce gouvernement."Tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent.
Une crise sanitaire sans précédent, des négociations à couteaux tirés, les débuts du gouverment De Croo... L'année 2020 aura été dense pour le monde politique. Mais si certains décideurs ont marqué les esprits durant ces mois compliqués, d'autres ont fait l'objet de vives critiques. Quelles personnalités politiques se sont démarquées positivement ? Que faut-il penser des débuts de la Vivaldi ? Quels défis attendent le nouvel exécutif en 2021 ? Dans le cadre de l'Invité du Samedi, LaLibre.be dresse le bilan de l'année 2020 avec Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'Université Saint Louis à Bruxelles. Que retenez-vous, d’un point de vue politique, de cette année si particulière ?
J'ai dû constater qu'à un moment j'ai perdu mon intérêt pour la chose politique, enfin pour la politique politicienne. En mai, quand les négociations pour la formation d'un gouvernement fédéral ont recommencé, j'avais des difficultés à encore me motiver pour suivre et commenter les énièmes déclarations quotidiennes, émanant de toutes parts. Parce que l'analyse de fond demeurait malheureusement toujours la même. On était un an après les élections et les tentatives de formation de gouvernement restaient bloquées par des stratégies électorales, émanant d'intérêts partisans. On a toujours connu de la procrastination dans la politique belge, mais ici on a atteint un niveau vraiment destructif.
CES LONGS MOIS DE NEGOCIATIONS ONT-ILS IMPACTE DURABLEMENT LA VISION QU'A LE BELGE DU POLITIQUE ?
Si même un politologue commence à perdre le goût de la politique, il ne faut pas demander quel est l’effet sur une population qui ne débordait déjà pas de confiance à l'égard des politiques. C'est pourquoi le nouveau gouvernement De Croo ne devra pas simplement gagner la confiance des Belges, il devra aussi rétablir la confiance à l'égard du monde politique en général. Il faut dès à présent réfléchir à certaines pistes pour éviter qu'un tel scénario dramatique se reproduise. Le pire c'est qu'on ne peut pas vraiment dire que ces négociations à rallonge ont été le théâtre d'une grande bataille entre des projets idéologiques différents. Quand on compare les différentes notes avec l'accord de gouvernement de la Vivaldi, il n'y a pas de différences majeures, notamment sur le plan socio-économique. Il est donc logique de se demander pourquoi cet accord n'a pas pu être trouvé plus tôt.
QU'EST-CE QUI EST, DES LORS, A L'ORIGINE DE CE SI LONG DELAI ?
Je peux commencer par vous dire ce qui ne l'a pas causé. Certains ont postulé que le problème vient des électeurs qui ont rebattu les cartes de façon trop compliquée et non des élites politiques. Mais ce n'est pas vrai. Quand on regarde au-delà du nombril belge on voit que le résultat électoral de mai 2019 ressemble beaucoup à celui d'autres pays européens. A l'étranger également, les partis radicaux anti-establishment ont énormément progressé tandis que les partis plus traditionnels ont perdu. On a assisté un peu partout à un émiettement du paysage politique. Ailleurs aussi, la formation d'un gouvernement est devenue plus difficile qu'auparavant, mais les leaders d'autres pays réussissent néanmoins à trouver des solutions plus rapidement que la Belgique, en osant des formules nouvelles telles que des gouvernements minoritaires ou des coalitions inédites. Chez nous, on inventait par contre de nouveaux obstacles, comme l’idée qu’on ne pouvait pas former de coalition avec une minorité dans un des groupes linguistiques tandis qu’on a connu de tels gouvernements sans vrais problèmes pendant presque la moitié du temps ces 50 dernières années. Tous les partis semblaient avoir un peu peur de leur propre ombre. Je pense que cet étalement des négociations sur plus de 500 jours est avant tout dû à des stratégies politiques.
Des stratégies politiques qui ont donné lieu à pas mal de remous, notamment sur les réseaux sociaux, où certains politiques ont tiré à boulets rouges sur leurs actuels partenaires de coalition... Twitter risque-t-il de davantage compliquer les négociations à l'avenir ?
Les réseaux sociaux comme Twitter ont une influence importante depuis plusieurs années. Outre le fait qu'ils contribuent à durcir le langage politique, ils donnent la possibilité à certains acteurs politiques de réagir tout le temps, de chercher constamment le conflit. On constate que, dans le gouvernement actuel, il y a une différence Nord-Sud à ce niveau. Les partis flamands ont compris que leur intérêt était de rester soudés et de ne pas afficher leurs désaccords.
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CETTE DIFFERENCE ENTRE LES PARTIS FLAMANDS ET FRANCOPHONES ?
Cela vient notamment du fait que les Flamands font face à une opposition assez forte, avec le Vlaams Belang, la N-VA et le PTB. Ils savent que s'ils ne restent pas unis, ils offrent un véritable cadeau à l'opposition. Les partis flamands ont donc moins de difficulté à suivre le marketing du gouvernement, qui prône la confiance et le respect entre partenaires. Du côté francophone, c'est un peu différent. Il n'y a pas d'opposition vraiment forte, à part le PTB. Les deux partis qui se battent pour le leadership francophone - le PS et le MR - se trouvent dans la coalition. On a l'impression que ces deux partis utilisent le gouvernement pour se profiler
l'un contre l'autre. Cela se remarque encore plus dans l'attitude de la formation libérale. Tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent.
LES DEBUTS DE LA VIVALDI SONT-ILS, MALGRE TOUT, PROMETTEURS ?
Ce n'est pas encore tout à fait clair. Le signal positif du côté flamand est contre-balancé par les actes des francophones. Il faudra voir comment cela évolue. Alexander De Croo a-t-il réussi à prendre ses marques en tant que Premier ministre ? Était-ce compliqué de prendre la relève de Sophie Wilmès ?
Du côté flamand, Sophie Wilmès était appréciée au début mais beaucoup moins avant son départ. Il y a eu pas mal de critiques à l'égard de sa communication et de sa gestion de la crise. En octobre, beaucoup de journalistes flamands étaient assez contents du changement qui s'est opéré à ce niveau-là. Du côté francophone, c'est peut-être un peu différent, mais j'ai l'impression que De Croo est quand même assez apprécié. Il n'y a pas de grande nostalgie à l'égard de Sophie Wilmès même si elle reste très populaire. Je ne pense pas que les Belges se disent que ce gouvernement est moins efficace.
FRANK VANDENBROUCKE A FAIT UNE ENTREE FRACASSANTE. SA PERSONNALITE N'ECLIPSE-T-ELLE PAS QUELQUE PEU CELLE D'ALEXANDER DE CROO ?
Ce risque-là existe, en effet. Certains parlent déjà du gouvernement Vandenbroucke, parce qu'il pèse quand même de tout son poids dans les décisions. A son entrée en fonction, il avait vraiment un statut presque sacré dans les médias, il était très apprécié. Mais il a depuis lors commis quelques erreurs de communication, dont celle qui a fortement été attaquée par la N-VA sur la fermeture des commerces. Qui plus est, il a une ligne très dure sur la politique corona, tandis que dans la population les mesures suscitent de plus en plus une polarisation. Certains veulent des mesures strictes tandis que d'autres se posent des questions quant au maintien de règles fortes. Le ministre de la Santé pourrait donc être victime de ce ras-le-bol vis-à-vis des restrictions. Il faudra voir également quelle place il occupe dans les futures décisions du gouvernement, en dehors de cette crise sanitaire. Déjà ses opinions très tranchées irritent certains autres
membres de la coalition. Qu'en sera-t-il donc quand il y aura d'autre dossiers sur la table pour lesquels il n'est pas compétent mais qu'il connaît assez bien, comme les pensions, le travail... Il reste tout de même vice-Premier sp.a, donc va-t-il vouloir peser aussi fortement dans ces matières ? Si oui, cela pourrait créer des tensions à l'avenir.
QUELS SONT LES GRANDS DEFIS QUI SE PRESENTERONT AU GOUVERNEMENT FEDERAL EN 2021 ?
Il y en a énormément. Bien entendu, le plus grand défi actuellement reste la crise sanitaire. Même si l'on aperçoit la lumière au bout du tunnel avec l'arrivée des vaccins, on reste dans une situation très compliquée. La gestion de cette vaccination ne sera pas non plus évidente. La crise du coronavirus a également poussé les autorités à prendre une série de décisions qui donnent lieu à d'importants questionnements. Presque sans débat, on a touché à certains droits fondamentaux, en instaurant un couvre-feu par exemple. Sur le long terme, ce sera un challenge pour le gouvernement de veiller à ce que ces mesures exceptionnelles que nous connaissons n’auront pas valeur de précédent qui permet plus facilement d’ affecter nos libertés individuelles.  Mais sur le court terme, le gouvernement actuel devrait aussi réfléchir si on ne va pas déjà trop loin sur certains points, par exemple avec l’utilisation de drones Il y aura également tout le débat sur la relance qui représente un important dossier. On parle ici d'une relance de la société, de l'économie. Ce sera peut-être une occasion pour le PS d'être un peu plus visible dans ce gouvernement, de montrer qu'il existe...
LE PS NE S'EST PAS ASSEZ IMPOSE, SELON VOUS ?
Quand la N-VA dit que la Vivaldi est dominée par les francophones, c'est faux. Il suffit de regarder pour ça la répartition des compétences... J'étais assez surpris de voir que le PS, qui est le plus grand parti de ce gouvernement, n'a pas engrangé énormément en termes de compétences. Le casting socialiste est assez interpellant. Le PS n'a pas vraiment fait monter des figures avec des profils très à gauche. Certains ministres socialistes sont, qui plus est, plutôt régionalistes.
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CES CHOIX ?
On dirait presque que le PS fait du pied à la N-VA. Le PS a très longtemps refusé de négocier avec les nationalistes flamands, mais il s'agissait plus d'une incompatibilité en terme d'image qu’en terme de programme. Les socialistes ont ensuite construit cet été un préaccord avec le parti de Bart De Wever. On a l'impression depuis lors qu'ils veulent rester dans cette optique-là, qu'ils pensent déjà à une alliance en 2024.
La Vivaldi va-t-elle tenir jusqu'à la fin de son mandat ? C'est difficile à dire. Une semaine, c'est une éternité en politique, comme disait Macmillan. Il y a un an, on n'aurait jamais pu prédire la crise corona et tout ce qu'elle a engendré. Mais si on se base sur la situation actuelle, j'ai l'impression que l'équipe, qui s'appuie sur un casting assez fort, est bien partie. Je n'exclus même pas que la Vivaldi soit reconduite jusqu'en 2029. C'est malgré tout un attelage qui comporte beaucoup de risques. Un gouvernement avec sept partis, c'est énorme. Chaque formation politique de plus intensifie la complexité et la difficulté de trouver un consensus. Qui plus est, l'accord de gouvernement est très vague donc ça crée plus de risques de conflits.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CE TRUMP AUX PETITS PIEDS

Je pense que la tâche de ce siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y régénérer la démocratie.
« Ce qui ne se régénère pas dégénère » rappelle Morin à chacune de ses interventions politiques. Il est clair que notre chère démocratie est en plein déclin. Feu Giscard d’Estaing y devinait un facteur de « décadanche ». Le phénomène est général ainsi que nous le dénoncions dans notre commentaire de lundi.
J'ai dû constater qu'à un moment j'ai perdu mon intérêt pour la chose politique, enfin pour la politique politicienne. Ce n’est pas moi qui dis cela mais Dave Sinardet observateur professionnel de la politique et spécialiste du fait belge. 
A propos de la difficulté de former une majorité fédérale en Belgique, il commente : »On a toujours connu de la procrastination dans la politique belge, mais ici on a atteint un niveau vraiment destructif. »
Le Soir confirme : « Si même un politologue de renom commence à perdre le goût de la politique, il ne faut pas demander quel est l’effet sur une population qui ne débordait déjà pas de confiance à l'égard des politiques. »La dynamique démocratique repose essentiellement sur la confiance or celle-ci fond comme la banquise et les glaciers de la planète.
SInardet : « C'est pourquoi le nouveau gouvernement De Croo ne devra pas simplement gagner la confiance des Belges, il devra aussi rétablir la confiance à l'égard du monde politique en général. »  Et le politologue de constater comme le fait Mounk  dans son beau livre qu’ « A l'étranger également, les partis radicaux anti-establishment ont énormément progressé tandis que les partis plus traditionnels ont perdu. On  assiste un peu partout à un émiettement du paysage politique. Ailleurs aussi, la formation d'un gouvernement est devenue plus difficile qu'auparavant »
Cependant, contrairement aux excellences francophones, les partis flamands ont compris que leur intérêt était de rester soudés et de ne pas afficher leurs désaccords.
Ils sont conscients   que « s'ils ne restent pas unis, ils offrent un véritable cadeau à l'opposition (Nva +Vlaams Belang=50%). » Du côté francophone « deux partis se battent pour le leadership - le PS et le MR -. Ils siègent dans la coalition. On a l'impression qu’ils utilisent le gouvernement pour se profiler. » En un mot comme en mille : « tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent. »
« Certains parlent déjà d’un gouvernement Vandenbroucke, parce qu'il pèse quand même de tout son poids dans les décisions ».  Toutefois, « Le ministre de la Santé pourrait donc être victime de ce ras-le-bol vis-à-vis des restrictions. » 
En tout état de cause, la crise sanitaire a induit que « presque sans débat, on a touché à certains droits fondamentaux, en instaurant un couvre-feu par exemple. » 
«  Le PS n'a pas vraiment fait monter au gouvernement des figures avec des profils très à gauche. Certains ministres socialistes sont, qui plus est, plutôt régionalistes. » Tout se passe comme si le PS faisait du pied à la N-VA. « Le PS a très longtemps refusé de négocier avec les nationalistes flamands, mais il s'agissait plus d'une incompatibilité en terme d'image qu’en terme de programme. Les socialistes ont ensuite construit cet été un préaccord avec le parti de Bart De Wever. « On a l'impression depuis lors qu'ils veulent rester dans cette optique-là, qu'ils pensent déjà à une alliance en 2024. »
Cela fait de la Vivaldi un attelage fragile de sept partis  qui comporte beaucoup de risques. Certes le cocher De Croo est un homme habile et de très bonne volonté. Le palais a eu la main heureuse en désignant comme formateur le fils du vieil Herman comme le palais avait autrefois donné son bâton de Maréchal à Charles, fils de Louis Michel comme si la démocratie belge devenait une sorte de monarchie héréditaire par procuration.
Il se pourrait bien qu’en mettant à sa tête Georges Bouchez, ce Trump aux petits pieds,  le MR ait pris la pire décision de sa longue histoire politique. Certes Bouchez est un fils spirituel des Michel, mais par la main gauche, c'est-à-dire très gauche tout en étant très à droite. Ceci dit, le second  fils Michel issu de la main droite, ne semble pas avoir hérité de la subtilité de son père ou de son grand frère… Cette famille politique semble presque aussi complexe que celle que décortique The Crown.
MG 


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