vendredi 4 décembre 2020

Visa pour la Flandre: 11 millions de Belges qui font flop


Deux millions de gens, dont le roi Philippe, Eddy Merckx et Bart De Wever pour célébrer le départ de Martine Tanghe, présentatrice du JT de la VRT depuis 42 ans. Combien pour soutenir la stratégie « De Croo ? » 11 millions ? L’adhésion, ça ne se commande pas, ça se construit.
Par Béatrice Delvaux Le Soir

L’adhésion, ça ne se commande pas, ça se construit. La preuve par le réel. Ainsi donc nous avons un gouvernement qui veut convaincre les Belges d’agir comme une seule équipe et un Premier ministre qui a son slogan « nous devons devenir une seule équipe de 11 millions de Belges pour battre le corona ». Nous avons aussi désormais une campagne de pub concoctée par l’agence Happiness, diffusée dès ce week-end et accompagnée de vidéos filmées au stade Roi Baudouin et mettant en évidence des citoyens qui ont contribué à la lutte contre le virus – un infirmier, un pompier, une joueuse des Red Flames, une cheffe chiro, etc. Le résultat : flop flop flop. L’Echo a fait le test cette semaine : les vidéos publiées sur You Tube sont très peu relayées et sur Instagram, le hashtag #1equipede11millions donne un seul résultat : la vidéo postée par Alexander De Croo. Pas de retweets collectifs non plus des ministres des différents gouvernements, « coachs » de la fameuse équipe à construire.
Ce ne sont pas les bravos qui fusent, même en interne, mais les questions ou les insinuations. Sur les télés flamandes ce dimanche, Jan Jambon ministre-président N-VA de la Flandre mais aussi membre éminent de l’équipe de dirigeants « anticovid » qui a communiqué sur les « 11 millions », regrettait une « récupération unitariste. » Un jour plus tard, sur le plateau de De Afspraak à la VRT, la présentatrice Phara de Aguirre ironisait sur cette campagne noir jaune rouge, en interpellant Frank Vandenbroucke. Le ministre de la Santé, déjà dans une sacrée panade pour cause de « choc psychologique », a défendu la légitimité et la force du message, tout en se sentant obligé de se justifier en s’excusant : « Je ne suis pas belgiciste. »

Une belle communion
Fédérer : mission impossible ? Que nenni ! La même semaine, le même lundi, ce sont deux millions – deux millions ! – de gens, surtout Flamands qui ont regardé le dernier journal présenté par Martine Tanghe. On n’avait menacé personne, on n’avait payé personne, l’hommage était spontané. Deux millions de Flamands devant leur JT, c’est plus que pour le 11 septembre 2001, plus que pour le premier confinement. Une très belle célébration et une communion autour d’un talent journalistique, d’une présence empathique, d’une excellence dans l’expression en néerlandais (la « Martine Tanghe Taal »). Tout le monde voulait souhaiter le meilleur à « sa » Martine, lui dire merci. Dire au revoir aussi à celle qui avait accompagné les bonheurs, les drames, les élections, les matchs des Diables rouges et autre Tour des Flandres depuis son studio jusque dans le salon et la cuisine de Mr et Mme Tout le monde.
Le défilé des « mercis » était inouï mais aussi très simple et émouvant au cours de ce dernier JT et de l’édition spéciale « Bedankt Martine » qui suivait. C’est Bart De Wever qui prend la parole à la fin d’un reportage politique, c’est l’(excellent) envoyé spécial permanent de la VRT Björn Soenens depuis les États-Unis, c’est le journaliste sportif à la fin de sa rubrique, c’est l’analyse politique Ivan De Vadder qui a fait tous les soirs d’élections à ses côtés, c’est le Diable Rouge Jan Vertonghen, c’est le monument du vélo Eddy Merckx. On lui remet le « Grote Prijs Jan Wauters » pour la perfection de son néerlandais parlé et Herman Van Rompuy lui écrit « son » haiku. On la filme en visite spéciale chez le roi Philippe qui lui dit son admiration et celle de la Reine : « Vous êtes un exemple pour beaucoup de jeunes gens ». Et c’est finalement son petit-fils Max qui vient lui apporter des fleurs lorsqu’elle prend congé de l’antenne par ces mots : « Vous allez me manquer. Tenez bon. Tout ira bien. »
Martine Tanghe restera tout au long fidèle à la grande professionnelle qu’elle a été : classe, émotion retenue et humilité. Que les francophones la découvrent après 42 ans de service, à l’occasion d’un court reportage de la RTBF sur sa consécration, en dit long aussi sur cette barrière qui sépare autant les spectateurs que les journalistes des deux services publics du boulevard Reyers. Dans le défilé des bravos par ailleurs, aucun francophone. Comme si l’incontournable présentatrice – en néerlandais on dit aussi « lectrice de nouvelles » – du JT de référence de la Flandre n’avait jamais pendant 42 ans, croisé mais surtout marqué professionnellement un(e) alter ego, un homme ou une femme politique, un(e) sportif(ve) du sud du pays.
Redresser la confiance
Deux millions pour Martine Tanghe, mais combien pour le gouvernement De Croo et son combat contre le corona ? Comme le soulignait ce mercredi le rédacteur en chef et éditorialiste du Morgen Bart Eeckhout, on ne doit pas mettre la charrue avant les bœufs. Il écrit : « La campagne qui essaye de ranger “11 millions de Belges” derrière un but commun, est une tentative de créer un sentiment de nation. Dans un pays où le sentiment national belge n’a jamais été créé – ce qui en des temps plus calmes aurait été aussi un bienfait –, cela se déchire vite. Et ce déchirement est même justifié car l’Etat a laissé tomber les citoyens à des moments cruciaux durant cette crise du corona. Si le gouvernement veut que le plus de citoyens possible continuent à faire leur devoir, il doit d’abord lui-même redresser la confiance. C’est possible, avec une meilleure politique. Et donc, d’abord garantir une meilleure politique de détection pour éviter une troisième vague, construire une stratégie de vaccination efficace et équitable et aider à la relance de l’économie. Une campagne d’affichage mobilisante peut encore suivre après tout cela.
« Eerst het paard, dan de kar. » D’abord le cheval, ensuite la charrette : le dicton pour Noël ?


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
REDRESSER LA CONFIANCE ?

Soyons de bons comptes. Pendant plus de cinq cent jours, les Belges ont grogné, râlé, rué dans les brancards à cause de l’impossibilité de former un gouvernement. Et voici l’imprévisible réussit sous la forme d’une majorité Vivaldi avec un ministre de la santé très engagé, quoique contesté par le MR et un premier ministre convivial et pragmatique. Ils sont les piliers de ce gouvernement avec Sophie Wilmès aux affaires étrangères et une chiée d’inconnus et d’inconnues aux solides pédigrées.
Il faut pourtant que les Belges, jamais satisfaits rouspètent, contestent et expriment sur les réseaux sociaux leur profond ressentiment d’individualistes perpétuellement frustrés. En cause les mesures sanitaires trop ceci pour les uns, pas assez cela pour les autres.
Ces réseaux sociaux sont une gangrène pour le processus démocratique: ils expriment l’exacerbation individualiste qui exige mille droits sans se reconnaître beaucoup de devoirs. Il serait temps d’ouvrir les yeux : la côte de la démocratie en Europe est en chute libre et nous fonçons tout droit vers les régimes autoritaristes. Vous en doutez encore ? Alors lisez sans tarder  "Le peuple contre la démocratie" de Yascha Mounk, une en enquête incisive sur le déclin démocratique et ses conséquences… Son objectif :  Remettre les démocraties à l'offensive.
Comme Churchill en son temps, il importe selon Mounk que les démocrates mènent une lutte implacable contre les ennemis de la démocratie.
 Le politologue Yascha Mounk signe un livre de combat contre l'affaiblissement, je dirais plutôt l’affadissement des démocraties.
Mounk : "Jusqu'à il y a peu, la démocratie libérale triomphait. Quoi qu'il en fût de ses imperfections, la plus grande partie des citoyens semblait profondément attachée à cette forme de gouvernement". Oui, mais voilà : la "déconsolidation" démocratique est enclenchée, "l'érosion du respect pour les normes démocratiques" s'aggrave chaque année, et, désormais, tant en Amérique du Nord qu'en Europe, le modèle autoritaire-populiste baptisé "illibéral" attaque avec une virulence corrosive voire cancéreuse l'écosystème politique des démocraties. 
Si détestables que soient MM. Orban, Kurz ou Salvini, il faut reconnaître, suggère-t-il, qu'il y a de l'exigence démocratique dans la pulsion qui les a portés aux responsabilités. Une exigence dévoyée, perverse et, sans doute monstrueuse, mais qu'il importe justement de comprendre et de "recapturer" aux fins de la reconsolidation démocratique, si l'on est désireux, comme l'est Mounk, de "remettre la démocratie libérale sur pied". 
 « Les sept décennies qui nous séparent de la fin de la Seconde Guerre mondiale ont offert une prospérité et une paix sans précédents aux Peuples d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale.
A l’inverse de la plupart de nos ancêtres, la majorité d’entre nous n’a jamais eu à braver la guerre ni la révolution, la famine ni les tensions civiles. L’idée que la démocratie puisse un jour disparaître -que l’aube d’une ère nouvelle puisse apporter la mort et la faim plutôt que la tolérance et la richesse- s’oppose  à chaque moment, à chaque jour de notre expérience vécue. 
Il nous faut être plus vigilants et commencer à nous battre pour les valeurs auxquelles nous tenons le plus. Durant la majeure partie de tout un siècle, la démocratie libérale a été le système politique dominant dans de nombreux endroits du monde. Cette époque pourrait bien être en train de s’achever.
Au cours des dernières décennies, beaucoup de pays d’Europe du Nord et de l’Europe occidentale  sont devenus moins démocratiques. Notre système politique promettait de laisser le peuple gouverner. 
En Hongrie, aux Philippines, en Pologne, aux Etats-Unis, les libertés individuelles de l’Etat de droit font aujourd’hui l’objet d’attaques concertées de la part de candidats autocrates.
Le concurrent le plus sérieux aux systèmes des libertés sans démocratie s’est avéré être un système de démocratie sans libertés.
La crise actuelle  s’achèvera-t-elle par le basculement dramatique du libéralisme antidémocratique dans la démocratie anti libérale (Hongrie), suivie par une descente progressive en direction de la dictature ouverte ?
Ou les défenseurs  de la démocratie libérale seront-ils capables de faire contrepoids aux assauts populistes  et de renouveler un système politique  qui, malgré de nombreuses imperfections, a tout de même réussi à produire une paix et une prospérité encore jamais atteintes ?
Jamais encore les citoyens des démocraties prétendument consolidées n’ont été aussi critiques envers leur système politique. 
Jamais encore ne se sont-ils montrés aussi ouverts  à l’égard des alternatives autoritaires  (p.379) Jamais encore n’avaient-ils voté  en si grand nombre pour des hommes forts méprisant des règles et principes de base de la démocratie.
A l’instar d’autres populistes à travers le monde, Trump est autant un symptôme de la crise actuelle que sa cause .Il ne serait jamais parvenu à conquérir la Maison Blanche si tant de citoyens ne se montraient pas si désenchantés  à l’égard de la démocratie (384)
A moins que les politiciens des deux camps ne s’unissent pour combattre le mécontentement des citoyens à l’égard du statut quo, une nouvelle génération de populistes rique de naître. (p. 385.)
Si l’érosion actuelle des principes démocratiques se poursuit, et que la profonde division partisane du pays continue de s’approfondir, le système immunitaire américain finira par être compromis.
Le virus de l’autoritarisme pourra alors ravager le corps politique sans rencontrer la moindre résistance . (P 391)
Dans les années à venir, se lever pour défendre ce que nous considérons comme important demandera de plus en plus de courage. Il nous faudra accepter de grands sacrifices.
Mais ceux d’entre nous qui se soucient de nos valeurs et de nos institutions, sont-ils déterminés à se battre vraiment  pour leurs convictions sans égard pour les conséquences ? (392)
C’est assurément la vraie question.
MG

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