samedi 2 janvier 2021

Coalitions XL, partage du pouvoir: la démocratie belge mal en point


Les quatre grandes familles historiques sont au pouvoir au fédéral ; ajoutez les coalitions régionales : en fait, tous les partis sont aux affaires. Seuls les radicaux s’opposent. Normal ?

Au Parlement, les grandes familles politiques «modérées» sont au pouvoir, face aux radicaux: dans ces conditions, la dialectique majorité-opposition se réduit à pas grand chose. - Belga.

Par David Coppi

Soyons justes, les circonstances font l’histoire : la longuissime crise politique après des résultats électoraux, en mai 2019, limite gérables mathématiquement, l’antagonisme Nord-Sud renforcé depuis l’installation de la N-VA en Flandre, plus généralement la distance entre les paysages politiques, l’un bien à gauche, l’autre très à droite… La Vivaldi est le produit de ces empêchements en série.
Ajoutez l’émiettement des forces politiques : « En Europe, on est dans une phase d’affaissement des grandes formations de centre-gauche et de centre-droit », souligne Pascal Delwit, politologue (ULB), « avec l’émergence des partis “périphériques”, de droite ou de gauche radicales, ou inclassables comme les Cinq Etoiles en Italie. Dans ces conditions, il devient de plus en plus difficile de constituer un gouvernement compact composé des partis émanant du bloc central et, en règle générale, il en faut de plus en plus pour composer une coalition. Deux dynamiques se mettent en place : comme en Belgique, en Autriche, en Italie ou en Irlande, où l’on assemble des partis de sensibilités différentes ; comme en Espagne, au Danemark, au Portugal ou en Suède, avec des exécutifs minoritaires ».
Tout est vrai. Reste qu’avec pas moins de sept partis aux affaires au fédéral – un record –, représentant les quatre (ex-)grandes familles politiques historiques, libérale, socialiste, écologiste, chrétienne-démocrate (le CD&V au fédéral), on a le droit de s’interroger. De s’inquiéter ? Ajoutez les coalitions régionales et communautaires (qui, en Belgique, ont un statut comparable à l’équipage fédéral) et, dans ce cas : tout le monde est là ! Quasiment aucun parti dit « traditionnel », ou « modéré », disons pas anti-système, n’est laissé au bord du chemin. Un vrai exemple d’intégration réussie.
Sport national
Inutile de dire que c’est le terrain idéal pour la prolifération des tractations en coulisse en tout genre ; les donnant-donnant entre partenaires ici, là, à tous les étages, entre les étages ; les défausses aussi, un sport national, ce n’est pas moi, c’est lui ! ; sans oublier la « particip-opposition », un pied dedans, un pied dehors, le confort. Ce n’est pas une pandémie, mais c’est viral. Est-ce grave docteur ? On est au-delà du compromis, qui a ses lettres de noblesses chez nous. Plutôt dans l’extension du domaine de la non-lutte : les partis modérés exercent le pouvoir en partageant le pouvoir, où le partage l’emporte sur l’exercice. Problème.
Hormis quelques formations pas bien lourdes à ce stade (le CDH, Défi – qui gouverne à Bruxelles), seuls les extrêmes (en l’occurrence le PTB, le Belang, comparables géopolitiquement, même s’ils sont aux antipodes idéologiquement, la N-VA dans sa version dure nationaliste) composent une opposition dès lors plus révolutionnaire que participationniste – une posture légitime pour ce qui concerne les partis concernés, mais qui ne réduit pas moins à pas grand-chose la dialectique démocratique, pensez notamment aux échanges au Parlement.
Reflet
Quel nom donner à ce phénomène où la majorité se répand ? Pascal Delwit : « On ne peut pas parler de particratie, car cela supposerait que les partis sont puissants sur les plans idéologique, organisationnel, et en nombre d’affiliés, ce qui n’est pas le cas de nos jours, où ils sont faibles, plus ou moins, pris individuellement. En un certain sens, on est plus proches là du modèle suisse, où tous les partis centraux coexistent au pouvoir, que du modèle belge historique, où les compromis pour gouverner le pays étaient le fait de formations très ancrées idéologiquement et socialement, avec des piliers solides, dotées de stratégies de long terme, qui s’affrontaient sur le fond. »
Le politologue ponctue : « Bien entendu, tout cela est la traduction du comportement du corps électoral, on est en démocratie, les tractations, les compromis, en font partie. Mais lorsqu’on pousse ceux-ci, on a des programmes peu lisibles, pas identifiables, ce qui, en retour, renforce les fragmentations et les extrêmes. Tout cela avec un Parlement qui n’est pas au mieux de sa forme, ce qui n’arrange rien. L’accord de gouvernement Vivaldi vaut bien plus par ce qui ne s’y trouve pas que par ce qui s’y trouve. Il est le reflet d’un partage du pouvoir où il est surtout question d’empêcher l’autre de faire quelque chose. Alors, pour compenser ce vide relatif, on fait beaucoup de com, beaucoup d’annonces pour tirer la couverture à soi. »
Gardien
Nos interlocuteurs ne sont pas tous au diapason. André Flahaut, ancien président PS de la Chambre, nuance et davantage. Gardien des institutions, il réfute mais n’attire pas moins l’attention sur l’affaiblissement jugé « alarmant » de l’institution parlementaire. Entendons-le.
A propos du partage du pouvoir : « Je ne partage pas, si vous le permettez. Je préfère voir le verre à moitié plein. Je note que le fait d’avoir une large majorité est un point de force dans la crise covid, même chose pour la relative symétrie des coalitions au sud du pays. Et puis, la question qui sous-tend cette critique relative au partage du pouvoir est celle d’un changement du mode de scrutin, et là je dis non : il faut maintenir le vote obligatoire et le système de la proportionnelle, qui permet malgré tout de respecter les différentes sensibilités. »
Le même, on l’a dit, tire toutefois l’alarme : « Prenez le long débat budgétaire et sur la loi-programme, un sujet politique central, il y a quelques jours au Parlement : pendant de longues heures, on a eu droit à une succession des mêmes discours, en commission, en séance publique. Composée d’un grand nombre de partis aux programmes parfois éloignés, la majorité travaille sur la base d’un compromis qui a été longuement négocié, elle est obligée de s’y tenir, sous peine de perdre sa cohésion, en fait de s’y perdre tout court. Quant à l’opposition, forte, militante, radicale, elle s’emploie à répéter ses questions, ses positions, ses prétentions, à donner parfois des solutions avec, pour certaines, un amateurisme assumé. C’est de bonne guerre, mais, le fait est qu’au bout du compte, les citoyens décrochent dans leur grande majorité. On retient peut-être ici et là des faits d’armes, quelques images fortes, des piques, amplifiées dans les réseaux sociaux, mais la politique en tant que gestion de la cité est l’objet d’un rejet, même un certain mépris. A mes yeux, il y a urgence à, pour le moins, réformer nos modes de fonctionnement parlementaires, il faudrait entamer une vaste réflexion à ce sujet. Il est urgent de réagir, demain il sera trop tard ».
Champions
Président de Défi, philosophe de formation, François De Smet recentre : « Y a-t-il un partage du pouvoir problématique ? En tout cas, il y a un côté massif à cette majorité, c’est vrai, certainement du côté francophone. Globalement, j’admets que c’est un vrai problème. Mais admettez en retour que c’est par nécessité que ces partis se sont coalisés, ce n’était pas forcément le rêve du PS ou d’Ecolo de hisser le MR au pouvoir. Cela étant, il ne faut pas que tout cela donne lieu simplement à un face-à-face entre modérés d’un côté et radicaux de l’autre. C’est le pire scénario. Si les partis démocratiques apparaissent comme les champions du statu quo, cela donnera la main aux radicaux. Ceux-ci – dans l’opposition, c’est notre rôle – ne doivent pas laisser le monopole de la contestation aux vendeurs d’idées simples, et, j’en suis de plus en plus convaincu, doivent être capables de proposer des politiques de rupture, sans cela les populistes prendront toute la place. »
François De Smet prolonge : « Peut-être va-t-on vers une recomposition politique à terme, qui renouvellerait la donne, je m’interroge à ce propos : en Flandre autour d’une N-VA en recul ; au sud avec un rapprochement PS-Ecolo, une opération MR-CDH… ». L’amarante propose : « En tout cas, je plaide pour ma part en faveur d’un changement du mode de scrutin, où l’on irait aux élections en affichant clairement ses préférences pour une alliance de gouvernement, en choisissant son camp, car le règne de l’ambivalence, le fait d’avoir deux ou plus fers au feu, ce système atteint sa limite. »
Le philosophe repêche un concept forgé par Jacques Julliard, dans l’hebdomadaire français Marianne il y a 20 ans, argument relancé chez nous par David Van Reybrouck plus récemment : « Après 75 ans, depuis la Seconde Guerre mondiale, un peu comme si les citoyens en avaient marre de la paix, il y a une grande fatigue démocratique. Quoi qu’il en soit, l’on sent bien qu’il faut que quelque chose change… »
me suis plongé dans la quatrième révolution industrielle  de Schwab et son Great Reset, objet de pas mal de contestation. On est au cœur de notre sujet. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
IL Y A UNE GRANDE FATIGUE DEMOCRATIQUE. QUOI QU’IL EN SOIT, L’ON SENT BIEN QU’IL FAUT QUE QUELQUE CHOSE CHANGE… 

David Coppi a incontestablement raison : « la démocratie belge est mal en point. »
Le diagnostic est partagé par la majorité des commentateurs de l’actualité. Mais qu’on ne se fasse pas trop d’illusions, c’est pareil en France, en Italie, en Espagne, au Royaume uni et même en Allemagne qui passe en principe pour être le meilleur élève de la classe politique européenne. Les Allemands se demandent avec inquiétude qui va succéder à leur Mutti adorée. Certains pensent que face au vide du paysage  politique et à la menace AFD (extrême droite) la brave Angela pourrait envisager de rempiler. Chez nous on constate que les partis flamands de la coalition, bien que minoritaires se sont taillés les plus beaux morceaux laissant aux francophones les ministères les moins intéressants. Nous nous sommes étonnes déjà dans un précédant commentaire combien le PS s’était contenté d’un rôle mineur au sein de la Viveldi. Dave Sinardet est persuadé que c’est là une stratégie qui vise à facilité une coalition PS/NVA après 2024 ou, chose plus vraisemblable, une chute prématurée de la Vivaldi. 
Il se susurre dans la coulisse qu’on s’acheminerait doucement vers un confédéralisme qui ne dit pas vraiment son nom. 
Il est bien certain qu’il va falloir bidouiller notre plomberie démocratique si on vent éviter un raz de marée populiste aux prochaines élections et pas seulement en Flandre où le Belang fait la course en tête.
MG

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