jeudi 14 janvier 2021

Jean-Paul Philippot (RTBF): «Face aux Gafa, il faut d’urgence un écosystème de médias locaux»


Le patron de la RTBF lance un appel du pied aux politiques (pour lutter contre « l’appauvrissement culturel ») et au secteur (pour coopérer face aux acteurs internationaux).
Le Soir

ENTRETIEN
 
A contexte exceptionnel, dispositif exceptionnel. « En 2020, la RTBF a dû se réinventer », appuie Xavier Huberland, le patron du Pôle Médias de la RTBF lors de la traditionnelle conférence de presse de rentrée. Des émissions sans public (Le Grand Cactus), une matinale radio commune (Le 6-9), un nouveau rendez-vous quotidien inventé en 48 heures et devenu incontournable (Question en prime), des capsules pédagogiques tournées à domicile (Y a pas école, on révise), un Tour de France virtuel, des programmes de solidarité, des podcasts et des séries à gogo sur Auvio…
S’ajoute à cela le lancement audacieux d’une nouvelle marque, Tipik, fusion de La Deux et Pure FM. Mais aussi un plan « #Restart » de soutien à la culture. Un investissement de 13 millions d’euros pour une centaine d’initiatives, qui, au final, ont touché 88 % de la population belge. L’argument ne manquera d’ailleurs pas de s’inviter dans les prochaines négociations sur la dotation de la RTBF qui, pour la première fois sous l’ère Philippot, terminera l’année dans le rouge (à hauteur d’environ 5 millions d’euros). En cause, aussi, une pub en berne qui, malgré une reprise inattendue en septembre, aura généré près de 12 millions d’euros en moins que prévu. La décision du gouvernement de réduire la publicité sur Matin Première risque bien, elle aussi, d’être remise sur le métier.
 « Nous avons rempli notre mission, créer du lien, et le public a suivi », sourit encore Xavier Huberland. C’est le cas pour la télé, bien sûr, qui, malgré le report des grands événements sportifs, permet aux trois chaînes du service public de revendiquer un leadership durant 45 semaines en 2020. C’est un peu moins vrai pour Tipik, qui n’affiche qu’un timide 0,3 % de croissance, « mais qui s’impose de manière spectaculaire en digital ». « Il faut lui laisser le temps de s’installer », plaide Jean-Paul Philippot.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : malgré les apparences, 2020 n’est pas l’année du grand retour de la télé. « C’est celle du numérique », poursuit l’administrateur général de la RTBF. Il est désormais au cœur du cœur du réacteur au boulevard Reyers. Et attire un internaute sur deux, soit 2,2 millions de personnes par mois (dont 1,2 rien que pour Auvio). Jean-Paul Philippot nous en dit plus.
VOS CHIFFRES TRADUISENT UNE ACCELERATION DES MUTATIONS NUMERIQUES OPEREE EN 2020, EN PARTICULIER DANS LES COMPORTEMENTS DE CONSOMMATION DES MEDIAS. QUELLES LEÇONS TIREZ-VOUS DE CETTE EVOLUTION ?
2020 a vu l’appropriation des outils numériques par un public qui était resté fidèle aux médias traditionnels. On n’a pas perdu en télé ou en radio, tout a explosé en numérique. Cette année témoigne donc de la valeur ajoutée d’un média de service public qui a mené une politique contre-cyclique au moment où l’espace économique et culturel s’est rétréci. Cela démontre la nécessité de s’appuyer sur des acteurs locaux qui investissent. Tout cela plaide en faveur d’un moment charnière dans l’évolution du cadre régulatoire du paysage médias belge, européen et peut-être mondial. Il va falloir de la volonté politique et de l’intelligence collective pour arrêter de détruire de la valeur culturelle et économique locale et européenne.
NOUS EN AVONS DETRUIT ?
L’UBA (l’Union belge des annonceurs) a récemment publié des chiffres qui montrent que les investissements publicitaires ont été plus importants en 2019 qu’en 2018. Il y a une croissance. Mais toute, je dis bien toute cette croissance s’est faite au bénéfice d’acteurs internationaux. C’est ce que j’appelle détruire de la valeur. Ces acteurs n’ont pas investi dans la rémunération de journalistes, dans le paiement de droits d’auteur, dans la création de productions médiatiques locales… C’est ce que j’appelle de la destruction de valeur culturelle.
COMMENT LA PRESERVER ?
Il nous faut un cadre régulatoire adapté à notre réalité, basée sur la richesse et la diversité des cultures. C’est capital pour créer un espace local et européen qui garantisse la prospérité culturelle et économique des acteurs locaux, et ils sont de moins en moins nombreux. Il va falloir faire une balance entre certains choix politiques et économiques de court terme et les objectifs à long terme, de pluralisme, d’un tissu culturel local dynamique. Bien sûr, quand on est plusieurs, on est mécaniquement plus petits. Mais dans un monde où le plus puissant emporte tout, il faut un cadre qui régule. Je dis bien régule, et pas protège.
CE CADRE PEUT-IL ARRIVER PAR LA COMMISSION EUROPEENNE, QUI VIENT DE PRESENTER SON DIGITAL SERVICES ACT, ALLANT DANS CE SENS ?
Arrêtons de dématérialiser la Commission européenne. La Commission, c’est d’abord et avant tout le reflet de la volonté des Etats qui la composent. Que les autorités publiques belges soient des promoteurs déterminés de l’évolution de ce cadre. Nous sommes le seul espace économique dans le monde à faire de la diversité une valeur. Ce n’est pas le cas du modèle nord-américain ou chinois.
LA, VOUS VENEZ DONC DE LANCER UN MESSAGE TRES CLAIR AU POLITIQUE… MAIS QUELLE EST LA RESPONSABILITE DES ACTEURS ?
Il n’y aura d’avenir, de compétition et de croissance pour les acteurs locaux que par la création et le renforcement d’écosystèmes locaux. Des écosystèmes au sein desquels les uns et les autres coopèrent, et se font aussi concurrence. Et ce, en ne se trompant pas d’acteur dominant et de levier de croissance.
DONC, EN CLAIR, FACE AUX GAFA (ET NETFLIX), VOUS PLAIDEZ POUR UNE COOPERATION ENTRE MEDIAS LOCAUX ?
On peut rêver d’un monde sans cookies (ces petits fichiers informatiques qui récoltent les données de navigation), mais si le prix à payer c’est de voir, demain, mes données uniquement propriété d’acteurs étrangers (NDLR, comme Facebook ou Google), alors je dis que l’on sacrifie le long terme sur l’autel du court terme. On le voit en matière d’e-commerce, sans accès local à une communauté de données protégées et partagées, tous les acteurs locaux seront dans les mains d’un acteur mondial (NDLR, Amazon).
QUELS SONT CES ACTEURS LOCAUX : LA RTBF, DEUX GROUPES DE PRESSE… QUID DE RTL ?
Voilà. Ils sont de moins en moins nombreux. Le fait que RTL soit passée sous pavillon allemand est un appauvrissement. Les décisions stratégiques, économiques, éditoriales de RTL seront prises par un actionnaire allemand. Ce n’est pas une critique. Mais soyons lucides. Rappelons-nous que nous avons manqué de lucidité dans l’actionnariat de Brussels Airlines.
A CHAQUE PRESENTATION DES AUDIENCES, VOUS PESTEZ DANS TOUTES LES LANGUES SUR LES OUTILS D’ANALYSE A VOTRE DISPOSITION…
Il faut définitivement révolutionner nos outils de mesure d’audience. Ce que fournit le CIM aux acteurs audiovisuels en 2021 n’est pas digne de nos ambitions et ne correspond pas à nos besoins. Nous ne pouvons plus vivre avec de petites mesures scotchées dans le XXe siècle et qui ignorent l’écrasante majorité de notre trafic, alors que nous sommes tous, vous et moi, usagers de multiples plateformes. Ce n’est plus un cadre régulatoire que l’autorité publique fixe, c’est un cadre que les secteurs et les acteurs doivent déterminer entre eux.
NE DITES PLUS «QUESTIONS EN PRIME» ET «A VOTRE AVIS», DITES «QR»
Que nous réserve le cru 2021 de la RTBF en matière de contenus ? La réponse est d’abord dans la popote interne du boulevard Reyers. Après trois tentatives de procédure de recrutement manquées (dont celle d’Hadja Labib et de l’ex-RTL Stéphane Rosenblatt), il devrait bel et bien y avoir une ou un responsable du Pôle contenus… « avant la fin de l’hiver 2021 », assure Jean-Paul Philippot. Et donc, d’ici là, pas de grands bouleversements annoncés en termes de grilles de programmation, d’autant que les recettes lancées parfois dans l’urgence en 2020 semblent avoir porté leurs fruits.
Quelques ajustements, donc (comme Vews qui repasse à 19 h 55), des renforcements (en particulier en matière de podcasts et de séries, avec, entre autres, l’arrivée de la production belge Coyotes au printemps). Une nouvelle tête, ou du moins, son retour : Ray Cokes sur Classic 21.
C’est du côté de l’info, sur La Une, qu’il faut pointer la principale innovation. Dès février, Questions en prime, né avec le confinement en queue de JT le lundi et le mardi, et A votre avis, le débat dominical réincarné le mercredi, seront désormais fusionnés sous le label QR. Comprenez : questions-réponses. Mais aussi QR Code.
Plus qu’un clin d’œil puisque le téléspectateur pourra scanner ce fameux code pour interagir via l’application Opinio, un outil de sondage développé par l’UCLouvain. Aux manettes : Sacha Daout, toujours, qui s’impose plus que jamais comme LE monsieur interactivité de la RTBF. L’intention est claire : intégrer au maximum le public dans la conduite de l’émission, entièrement rythmée par ses questions et ses prises de position.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
JEAN-PAUL PHILIPPOT LANCEUR D’ALERTE ?

Jean-Paul Philippot est un excellent gestionnaire que nous envient les Français  au point d’avoir tenté de le débaucher pour diriger France Télévision. Toutefois, ce magicien des chiffres n’a pas pu éviter cette année un déficit budgétaire de 5  million sur sa chère RTBF de plus en plus délaissée par les téléspectateurs/auditeurs au profit des plateformes d’information et de discussion. Il lance ici, mine de rien, un cri d’alarme quant à la résistible ascension des réseaux sociaux qui bénéficient aux GAFA au détriment des services publics d’information, de culture et de loisirs. Certes on se plaint de subir les spots publicitaires sur toutes nos chaines radio y compris Musique 3, mais c’est un prix à payer si on veut soutenir notre média communautaire. « La dotation de la RTBF qui, pour la première fois sous l’ère Philippot, terminera l’année dans le rouge. C’est un signal fort. Notons au passage que la RTBF bénéficie d’une dotation, comme le roi Philippe,- je n’ai pas dit Philippot- et sa famille. 
Jean-Paul Philippot: «Face aux Gafa, il faut d’urgence un écosystème de médias locaux» Le patron de la RTBF lance un appel du pied aux politiques (pour lutter contre « l’appauvrissement culturel ») et au secteur (pour coopérer face aux acteurs internationaux). Qu’est ce à dire ? Cela signifie qu’insidieusement nous tombons sous la coupe, voire carrément la suzeraineté des GAFAS qui subrepticement nous américanisent culturellement comme le pense Regis Debray. The medium is the message disait Marshal Mac Luhan. « The medium » c’est  désormais Facebook, Twitter, You Tube…
Un exemple : la résistible ascension de Netflix dans le paysage audio visuel des Belges . Qui ne regarde pas les programmes proposés par Netflix ? Nous assistons à une véritable Netflixisation de notre culture ai détriment des diffuseurs culturels  locaux.  « En 2020, la RTBF a dû se réinventer avec des programmes de solidarité, des podcasts et des séries à gogo sur Auvio… »
La RTBF est désormais en déficit : en cause une pub en berne qui, malgré une reprise inattendue en septembre, aura généré près de 12 millions d’euros en moins que prévu. Un signal fort ! 2020 n’est pas l’année du grand retour de la télé. « C’est celle du numérique » Constatons que les jeunes  sont ceux qui le plus volontiers se détournent au bénéfice du numérique, autrement dit d’internet et des ses multiples sortilèges.
Philippot : « 2020 a vu l’appropriation des outils numériques par un public qui était resté fidèle aux médias traditionnels. Cela démontre la nécessité de s’appuyer sur des acteurs locaux qui investissent. Tout cela plaide en faveur d’un moment charnière dans l’évolution du cadre régulatoire du paysage médias belge, européen et peut-être mondial. Il va falloir de la volonté politique et de l’intelligence collective pour arrêter de détruire de la valeur culturelle et économique locale et européenne.
Il y a une croissance. Mais toute, je dis bien toute cette croissance s’est faite au bénéfice d’acteurs internationaux. C’est ce que j’appelle de la destruction de valeur culturelle. » 
Un exemple : quand j’étais gamin, je regardais en l’absence de mes parents  sur la RTF le film dominical marqué d’un carré blanc. Il s’agissait essentiellement de films français d’avant guerre le plus souvent  spirituels et volontiers coquins. Mes petits enfants regardent Netflix en continu et s’instruisent sur You Tube.
« Il nous faut un cadre régulatoire adapté à notre réalité, basée sur la richesse et la diversité des cultures. C’est capital pour créer un espace local et européen qui garantisse la prospérité culturelle et économique des acteurs locaux, et ils sont de moins en moins nombreux. » Donc haro sur les GAFA et leur monopole audiovisuel à la fois culturel et de domination des infos.
« Dans un monde où le plus puissant emporte tout, il faut un cadre qui régule. » 
Lorsque Zuckerberg soudain coupe le robinet médiatique à Trump, ce n’est pas le pouvoir politique, ni le quatrième pouvoir (la presse) qui agit mais un membre éminent du secteur privé (Facebook) qui entend se ménager en début de mandat les bonnes grâces du nouveau président Joe Biden. Cela est-il vraiment démocratique ?
MG 

Aucun commentaire: