lundi 11 janvier 2021

Les Racines élémentaires de Charline Vanhoenacker

Les Racines élémentaires de Charline Vanhoenacker: «Arriver devant Sarko avec une casserole? C’était le pied!»
Charline Vanhoenacker, qui triomphe à Paris depuis près d’une décennie, n’a rien oublié de ses origines hennuyères. Elle s’est construite dans la fidélité totale à ses racines sociales et familiales.
 Le Soir

CELA FAIT UNE DIZAINE D’ANNEES QUE VOUS CONJUGUEZ INFORMATION ET HUMOUR. COMMENT EN ETES-VOUS ARRIVEE LA, VOUS QUI VOUS DESTINIEZ A UNE DECLINAISON SERIEUSE DU JOURNALISME ?
Il y a eu un moment précis. Ado, je voulais devenir reporter. J’ai découvert ma vocation quand je suis partie sur un voilier en Bretagne, avec la Fondation Nicolas Hulot. En rentrant, je devais être un peu ambassadrice de l’environnement. J’avais quatorze ans, et j’ai commencé à écrire de petits reportages sur ce que j’avais vécu, en tentant de sensibiliser les gens à des causes. Mais à l’époque, je ne me posais pas la question de la satire. Je voulais juste informer. Puis, je suis arrivée au Soir, pour un stage, que j’ai fait avec Ricardo Gutiérrez, mon parrain de journalisme. On m’a gardée comme pigiste à Paris, grâce à Joëlle Meskens et Béatrice Delvaux. Le bureau parisien du Soir est partagé avec la radio suisse, pour qui je commence à faire un peu de radio, et il y a un réalisateur suisse, Alexandre Lemiere, qui me voit régulièrement rentrer de mes reportages à l’Assemblée nationale ou ailleurs… et il me dit « quand tu me racontes les coulisses de tes reportages, je me poile, et à la rigueur j’apprends presque plus de trucs qu’après quand je t’entends faire des billets, très orthodoxes, pour la RTBF ou la radio suisse ». Et ce type, qui connaît le métier et a beaucoup d’humour me dit un jour : « pourquoi est-ce que tu ne ferais pas un pas de côté ? » Tout est parti de là. J’ai commencé à écrire des textes un peu marrants, au moment de la campagne présidentielle de 2012, et Alexandre ajoutait des inserts décalés. J’ai bientôt une maquette, que je propose à la RTBF, et la RTBF me dit « c’est un peu chaud, tu es notre correspondante officielle à Paris, tu es en première ligne, si tu commences à faire de l’humour, on ne comprendra pas très bien. » Mais bon, Maryse Jacob, la directrice de l’international à l’époque, m’a dit banco, on va essayer ! Et donc, j’étais très sérieuse toute la semaine, mais le vendredi matin, j’avais deux ou trois minutes décalées sur la campagne de 2012. C’est la RTBF qui a développé ce profil.
LA RTBF A CREE CE PROFIL HYBRIDE. C’EST POURTANT A FRANCE INTER QUE LA PLUPART L’ONT DECOUVERT.
Oui, la RTBF était moyennement à l’aise… et à Inter, ils nous disaient « nous, ça nous intéresse, on assume parfaitement ». Je me rappellerai toujours qu’à l’époque, la directrice de la RTBF, Corinne Boulangier nous a dit « bon, allez faire votre stage à France Inter et revenez à la rentrée ». On n’est jamais revenus. Ce qui a déclenché pas mal de choses, et qui m’a fait connaître de Pascale Clark ou Daniel Schneiderman, c’est le Hollande Tour et ma couverture des présidentielles de 2012. A l’époque je suis encore à la RTBF, et je tiens un blog pour raconter les à côté. Et dès cet instant, mes papiers sont repris dans la presse, je reçois des invitations partout, il y a même une dépêche AFP sur le Hollande Tour, où j’explique le système français de couverture médiatique des présidentielles. Un système que je ne trouve pas très sain parce que c’est toujours le même journaliste qui suit toujours le même candidat, et donc il se développe un syndrome de Stockholm, où le journaliste espère que son candidat va gagner, parce que ça lui donnera alors l’accréditation à l’Elysée. Et dans ce blog, qui ne m’a pas valu que des amis, je remarque des choses comme : François Hollande, quand il gagne, il invite tous les journalistes à boire le champagne à son QG de campagne pour fêter ça. Le fait que j’ai été formée dans les médias belges, Le Soir et la RTBF, m’aide beaucoup à déceler qu’il y a un problème. Si je n’avais pas travaillé en Belgique, je ne m’en serais pas rendu compte. C’est comme si, tout à coup, j’avais trouvé que la crème Mont Blanc était industrielle et avait un goût dégueulasse.
C’était Si Différent De Chez Nous ?
Sur ce côté-là, on a des différences majeures. Notamment dans le traitement de l’extrême-droite. Je me souviens que quand je suivais des meetings de Marine Le Pen, Jean-Pierre Jacqmin (directeur de l’info à la RTBF) m’appelait pour me dire « Charline, on ne peut pas passer un son brut de Marine Le Pen à la RTBF ». J’ai été formée à l’époque où le cordon sanitaire était solide. On n’a pas les mêmes problèmes déontologiques, en France et en Belgique. Chez nous, le problème ce sont les fils de. Mais sinon, les journalistes belges à l’époque où j’ai été formée avaient une déontologie plus stricte que certains confrères français. Malgré mon intérêt pour la presse française et le fait que j’ai fait mes études en France, j’ai très vite abandonné l’idée de travailler dans un média français. Je m’en foutais. J’étais hyper bien au Soir et à la RTBF et je n’avais aucune ambition d’aller frapper aux portes en France. J’étais beaucoup plus libre de raconter la France depuis mon statut de correspondant étranger. Et donc, le fait que je sois à Inter est un hasard total. Mon seul plan de carrière était de bien faire mon travail et d’être reconnue par mes pairs.
EN 2017, FRANCE 2 FAIT APPEL A VOUS, EN VOUS DEMANDANT DE JOUER LES JOKERS SATIRIQUES DANS LA CAMPAGNE PRESIDENTIELLE. D’UN COUP, VOUS PASSEZ DE LA RADIO CONVIVIALE A LA TELEVISION, DANS UNE AMBIANCE BEAUCOUP PLUS MUSCLEE…
Et j’ai adoré ! La gamine qui faisait des caricatures de Chirac et Jospin, mais aussi la journaliste qui travaillait pour Le Soir et la RTBF, a surkiffé. Pendant quatre minutes, je les avais en face de moi, que pour moi, et je pouvais faire ce que je voulais. J’ai eu Fillon avant et après les emplois fictifs. J’ai eu Macron avant son élection. J’ai eu Hamon au moment où il finit par gagner la primaire socialiste. Et puis, arriver avec une casserole devant Sarko… le pied que c’était ! D’un coup, j’étais dans le cœur du réacteur nucléaire. Et tout ça dans des endroits souvent glacés. De toute façon, ma spécialité, c’est de faire de l’humour dans des endroits pas faits pour ça.
LE 9 FEVRIER 2017, MALGRE VOTRE FORMATION BELGE AU CORDON SANITAIRE, VOUS VOUS RETROUVEZ EN DIRECT SUR FRANCE 2 FACE A MARINE LE PEN…
Ma première réaction, c’était : je n’y vais pas. Je ne voulais pas qu’on l’invite, je l’avais dit en réunion à David Pujadas et Léa Salamé. Le problème, m’ont-ils dit, c’est qu’ici « tu es dans le système français, et donc si tu ne viens pas, tu fais la politique de la chaise vide ». J’y suis donc allée. Cela a été le climax de mes chroniques, et de mes prises de tête pour savoir comment j’allais faire. Je me suis dit qu’il fallait que j’arrive d’abord à la faire rire, à tout prix… parce qu’après elle est coincée. Et j’y suis parvenue. Dès le moment où elle rit, elle est avec moi, et moi je peux y aller. Et lui dire qu’elle par exemple qu’elle n’est pas la candidate de l’anti-système, mais du nanti-système. Le risque c’est qu’elle aurait pu se barrer, mais si elle avait fait ça, j’avais préparé un texte.
CES CHRONIQUES, C’ETAIT DU COURAGE, DE L’INCONSCIENCE ?
J’ai ce truc que j’ai en commun avec Alex, c’est qu’on y va avec une grosse dose d’inconscience. On se dit : qu’est-ce qui peut nous arriver ? Si c’est raté, c’est raté. Si ça marche, ça marche. Le courage, il est dans l’abnégation au travail. Pour arriver dans une émission qui est le climax de la campagne, avec un si gros audimat, il faut vraiment que je bosse.
L’AVENTURE AVEC ALEX VIZOREK ET GUILLAUME MEURICE, SUR « PAR JUPITER » (ET HIER « SI TU ECOUTES, J’ANNULE TOUT ») A DEJA SEPT ANS… VOUS VOUS ATTENDIEZ A UNE TELLE AVENTURE ?
On n’a pas fait exprès. Vous imaginez ? L’un s’appelle Vizorek, l’autre Vanhoenacker, deux noms à coucher dehors, que personne ne connaissait en France. Et quand on arrive, on nous met dans une tranche horaire où en face, il y a Ruquier sur RTL et Hanouna sur Europe 1, tous deux au top de leur gloire. Et là encore, Alex et moi on y a été gaiement, un peu à l’inconscience. Et ça a marché tout de suite. Je me sens hyper bien à France Inter. Qui me semble le dernier espace de liberté totale… regardez comment ça se passe actuellement sur Europe 1, qui risque d’être racheté par Bolloré. Et la télé, pour la liberté éditoriale et la liberté dans l’humour, il faut oublier. Il y a trop d’enjeux financiers. A part mon expérience à France 2, où personne ne relisait mon texte, ce qui est fou. Au fond, j’ai toujours testé ma liberté d’expression. Ce qui m’a valu des problèmes sur Canal, avec Bolloré.
ET SI TOUT DEVAIT S’ARRETER DEMAIN ?
J’ai d’autres idées. J’ai bifurqué dans ce métier en faisant du journalisme sous une autre forme, de façon créative. Je fais partie d’une famille de gens qui font du journalisme un peu autrement, notamment par le rire, comme avec Le petit journal, évidemment Le canard enchaîné, mais aussi avec le comique d’investigation de Guillaume Meurice, voire même Groland ou Borat, qui parlent de l’époque, ni vu ni connu. Mais bon, normalement avec la bande, Alex, Guillaume et les autres sur Par Jupiter, on devrait être embarqué jusqu’aux prochaines présidentielles. Après ?? Qui sait… On est chaque année en CDD, et on a donc des situations très fragiles.
BIO EXPRESS
Née le 31 décembre 1977 à La Louvière, Charline Vanhoenacker débute sa carrière comme journaliste au Soir, puis à la RTBF. Elle devient bientôt correspondante de la RTBF et du Soir à Paris. Sa couverture satirique de la campagne présidentielle de 2012, précédant l’éléction de François Hollande, fait l’événement et la révèle, dans le paysage médiatique français.
Dès 2012, elle livre ses premières chroniques à France Inter... qu’elle ne quittera plus. Son tandem avec Alex Vizorek, à l’été 2013 (Le septante-cinq minutes), annonce une longue success-story. Dès août 2014, le duo anime et présente Si tu écoutes, j’annule tout, rebaptisé Par Jupiter en 2017.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN HERITAGE A NE PAS PERDRE : CELUI DE LA LIBERTE D’EXPRESSION ET DE LA SATIRE.

Charlène s’est construite dans la fidélité totale à ses racines sociales et familiales. Son histoire est celle d’une étonnante ascension. Désormais reine à Paris, la meneuse de revue de l’émission Par Jupiter n’oublie pas ce qu’elle doit à ses origines hennuyères.
C’est le hasard total  la fit virer un jour vers la satire. Cela n’a jamais été un objectif : « Regarder les Guignols de l’info, aller chercher le Canard enchaîné chez mon libraire à La Louvière, pour moi c’était des loisirs. Comme de faire le mariole en classe, quand le prof se barrait cinq minutes et que j’en profitais pour l’imiter. J’ai toujours aimé amuser la galerie, mais sans penser que j’étais drôle. A l’école, où j’étais une élève moyenne, j’avais un côté potache, aimant jouer avec les limites, d’autant plus que mes deux parents enseignaient dans l’école où j’étais, mon père le français et la morale laïque, ma mère le français et l’histoire. »
Une maman  wallonne de La Louvière fille d’une infirmière et d’un un père fonctionnaire à province de Hainaut ; un père flamand, originaire de Bellegem, près de Courtrai, issu  une famille nombreuse, ouvrière. A six ans, son père a habité à Mouscron avec sa famille, du côté francophone. Plus tard, il a suivi ma mère à La Louvière. Mes grands-parents parlaient très bien français, avec un accent flamand. Moi, j’ai toujours  été nulle en néerlandais.  Grands-parents maternels résistants. Mon père a un esprit frondeur ; ma mère l’a toujours appelé « le rebelle ». Je viens de deux rébellions familiales : d’un côté, j’ai eu la rébellion politique, de l’autre celle contre le dogme et la religion. Si je regarde en arrière, ce terreau-là a sans doute participé à un amour de la satire.
A l’ULB,  certains sortaient de Dachsbeck, à Bruxelles, et faisaient leurs études les doigts dans le nez. Moi je venais de l’athénée provincial de La Louvière, où il y a beaucoup d’enfants d’ouvriers ou de l’immigration italienne, qui n’ont pas les mêmes chances au départ... et on ne peut pas aller aussi vite et aussi loin dans le programme scolaire. Il y a une spontanéité et une ouverture sur l’autre dans le milieu scolaire d’où je viens qui ont été pour moi bien plus précieuses que de bien connaître ses déclinaisons latines.  Cela me semblerait complètement fou de renier d’où je viens. C’est ce qui guide encore mon regard, tous les jours. Le seul esprit de réaction que j’ai, c’est vis-à-vis des puissants, aujourd’hui, dans la manière dont je me moque d’eux. Ce qui me reste de La Louvière, c’est que je suis toujours spectatrice de la situation que je vis aujourd’hui. » 

« Ce qu’elle veut transmettre ? Un héritage à ne pas perdre : celui de la liberté d’expression et de la satire. Mais aussi : avoir quelqu’un de puissant devant et pouvoir lui dire certaines vérités avec de l’humour, sans être blessant. Toujours remettre en question l’autorité, peu importe votre interlocuteur. Garder et entretenir la liberté d’expression, car elle est aujourd’hui vraiment en danger. Charlie Hebdo et Siné, c’est peut-être un modèle vieillissant, mais qui nous a beaucoup influencés, Guillaume (Meurice) et moi. Or, cet esprit se perd. Regardez les caricaturistes du New York Times qui se sont fait virer l’année dernière.  Regardez comment la télévision ne laisse pas de place à la satire. Alors si on doit retenir quelque chose de moi, c’est qu’avec mes copains, on a essayé de souffler pour garder la flamme de l’humour inconnu. »
Et regardez avec quelle aisance et quel mordant Kroll souffle dans le Soir sur les braises de la satire et de la dérision.
MG


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