mardi 23 février 2021

Des parents d'élèves sont inquiets : "Nos enfants vont mal, ils ont le sentiment de passer à côté de leur vie"


Opinions
contribution externe La Libre Belgique

Il faut revoir la balance bénéfice-coût des mesures à la lumière de ce qu’on observe aujourd’hui : dépression et décrochage scolaire pèsent bien plus lourd qu’il n’y paraît.

Une opinion de Carine Doutreloux et Bernard Hubien, respectivement présidente et secrétaire général de l’Union francophone des parents d’enfants de l’enseignement catholique (Ufapec).

Depuis quelque temps déjà, des professionnels de tous horizons alertent sur l’état de santé, tant mentale que physique, des enfants et des jeunes. Nous, parents, nous voulons joindre nos voix aux leurs et lancer avec force un cri : nos enfants vont mal !
Nos enfants vont mal, parce que depuis près d’un an leur univers, comme le nôtre, a été bouleversé par la crise sanitaire et les mesures prises pour endiguer la pandémie à laquelle nous sommes confrontés.
Nos enfants vont mal, parce que, trop nombreux, ils ont connu ou connaissent encore l’angoisse de voir un proche, parent, grand-parent, atteint par le virus, hospitalisé, conduit en réanimation… D’autres ont vu mourir ces êtres chers seuls et isolés. Et les adieux ont été vécus en petit comité, sans possibilité de recevoir les étreintes qui réconfortent, les signes d’affection et d’amitié qui soulagent.
Transmissions
Nos enfants vont mal parce que certains de nous sont depuis le début de cette crise en première ligne et plus susceptibles encore de devenir positifs au virus. Nous sommes personnels soignants, employés dans des institutions médicales ou des homes pour personnes âgées, mais aussi réassortisseurs et caissières dans les supermarchés, membre des forces de l’ordre, éboueurs… Nos enfants perçoivent notre inquiétude devant ce virus qui attaque, sans crier gare, n’importe qui, en bonne ou mauvaise santé. Cette inquiétude devient la leur et les mots pour qu’ils puissent l’exprimer parfois leur manquent.
Nos enfants vont mal, étant donné que nos commerces sont au bord de la cessation de paiement et parce que nos pompes à bière et nos fourneaux n’ont, depuis de trop nombreux mois, plus servi. Cette situation entraîne une précarité croissante dans nos foyers et oblige à des restrictions accentuant celles prescrites par l’urgence sanitaire. Parmi nous, des familles doivent partager des espaces exigus dans lesquels chacun ne trouve pas forcément un espace de calme et de sérénité. D’autres doivent partager des moyens numériques déficients et trop peu nombreux pour que tous les membres de la famille puissent ne serait-ce que répondre aux exigences du télétravail et de l’école hybride. D’autres encore se demandent comment se passera la fin du mois et s’il y aura à manger chaque jour sur la table familiale. D’autres, enfin, sont totalement livrées à elles-mêmes et n’ont plus les armes et les soutiens pour se battre sur tous les fronts.
Nos enfants vont mal parce que, malgré la priorité donnée à l’institution scolaire, malgré les efforts fournis par les équipes pédagogiques et éducatives, malgré les moyens consacrés par le gouvernement et la ministre de l’éducation à la situation présente, l’école n’est plus le lieu des relations ordinaires, parce que les sourires sont masqués et qu’il n’est plus possible de rêver et de bâtir des projets qui enchantent.
Certains, particulièrement les adolescents, perdent toute motivation, d’autres rencontrent l’échec et nous voient parfois, nous leurs parents, dans l’incapacité de les aider à surmonter cette épreuve.
Nos enfants vont mal parce qu’ils ont vu restreinte leur possibilité d’activités en dehors de l’école. Même si nous sommes bien conscients que de nombreux enfants n’y ont jamais accès, nous voulons souligner que la diversité des possibilités habituelles s’est réduite à peau de chagrin. Et nos enfants désespèrent de pouvoir retrouver le groupe de copains et de copines, de pouvoir vivre ensemble le temps de l’insouciance propre à l’enfance et à la jeunesse.
Nos enfants vont mal, parce que si nous, parents, pouvons postposer d’un an un voyage, une activité…, eux ne le peuvent pas : les classes de neige de sixième primaire, le voyage rhéto, des compétitions sportives spécifiques… Tout cela leur semble perdu. Ils ont le sentiment de passer à côté de leur vie.
Nos enfants vont mal et nous allons mal !
Alors nous aimerions que les membres du comité de concertation (Codeco) ne fassent pas peser sur les épaules de la population et, en particulier de nos enfants, des mesures qui accentueraient et perpétueraient encore le mal-être, sans que leur pertinence n’ait été clairement expliquée et contextualisée. Comment en effet faire comprendre aux plus jeunes qu’ils ne peuvent plus vivre leurs activités ordinaires parce que les plus âgés doivent pouvoir, eux aussi, recevoir des bouffées d’air.
“Vivre”
Nous attendons donc que soit envisagée une analyse approfondie des possibilités d’ouverture aux activités diverses qui permettent à nos enfants de “VIVRE”. Il faut revoir la balance bénéfice-coût des mesures à la lumière de ce qu’on observe aujourd’hui : dépression et décrochage scolaire pèsent bien plus lourd qu’il n’y paraît.
Au-delà de sa gestion au jour le jour, de semaine en semaine, nous attendons que le Codeco prévoie dans son plan de relance des moyens pour assurer à nos enfants, qui en ont grand besoin, un accompagnement adéquat pour répondre à leur mal-être. Nous attendons qu’au-delà de la gestion immédiate de la crise et de ce qui peut être fait au niveau des communautés, et plus particulièrement dans la sphère scolaire, une vision à long terme soit déployée pour que, au moment où cette pandémie n’inquiétera plus – la vaccination massive produisant ses effets -, il soit encore question de soigner les blessures profondes subies au long de ces mois.
Tous, nous savons qu’il faut du temps pour soigner de tels mal-être… Mais nous savons également que des ressources humaines existent. Cependant des moyens spécifiques devront y être consacrés. Les réponses données à la souffrance de nos enfants doivent dépasser le cadre scolaire et transcender les compétences déterminées des entités fédérées. Un plan de relance économique est envisagé globalement. Des milliards vont être dépensés pour le voir aboutir. Ne faut-il pas, dès lors que l’équilibre de la population est gravement en cause, un plan de relance de la santé mentale tout aussi ambitieux et inscrit comme priorité absolue. En effet, avec des enfants qui vont mal, avec leurs parents qui ne vont guère mieux, sera-t-il vraiment possible de relancer le pays ? L’enjeu est majeur. Les réponses à celui-ci doivent l’être pareillement !


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RELISONS PASCAL

Au fond et à y bien réfléchir, nos enfants vont mal et aussi leurs parents et la société tout entière parce que, fondamentalement, plus rien ne fonctionne comme avant quand on était persuadés que tout allait bien et que, pourtant, nous allions droit à notre perte. Une chose n’a pas changé, la célèbre équation métro boulot dodo. Il y a avait autrefois un « x » pour résoudre et surtout tolérer cette équation : les loisirs, les sorties, les restos, les bistros, les vacances, les voyages, les citytrips , le shopping et tous les palliatifs inventés par le marché des besoins frelatés.
Les enfants,  les ados, les adultes sont malheureux parce que confrontés désormais à leur solitude, à eux-mêmes privés de tout ce qui participe de la distraction. Il faut donc lire ou relire les pensées de Pascal qui avait compris le problème avant que ne soient inventés tous ces étranges stratagèmes. 
Pensée 68-778
« Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu’est ce qu’un homme dans l’infini ? »
Pensée 139-136
« J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. 
Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. » 
 Cette crise majeure nous force à nous concentrer sur l’essentiel : ma relation à moi-même, à mon prochain, à la bonne vie, à la mort. Heidegger résumait l’homme à un « Sein für de Tod » : un être pour la mort. » 
Cela fait un gros siècle que nous nous sommes débarrassés du pouvoir social et du poids des religions, cet opium qui gérait nos vies, calmait nos angoisses et nourrissait nos  espérances. Nous les avons remplacées par le loisir : les produits de consommation et de distraction. Sans eux, nous ne savons plus vivre bien, ni même normalement du moins c’est ce dont nous nous persuadons. La génération  résiliente de celles et de ceux qui ont connu la guerre doucement s’éteint. Les babyboomers de l’après guerre prennent leur retraite et nous sommes gouvernés par une génération d’ex enfants rois. Pas bon tout ça. 
Il est temps de regarder la vie en face et la mort également. Songeons et souffrons que l’humanité aussi  est désormais mortelle, menacée par sa propre exubérance, son aspiration à la toute puissance.
N’est-il pas grand temps comme nous y invitait Rousseau et les romantiques de nous tourner vers la nature et surtout notre propre nature, notre être profond et ses aspirations ? 
La question essentielle mérite d’être posée chaque jour : Qui suis-je, « Que m’est-il permis d’espérer ? » prend une résonance particulière si on la rapporte au « quadriparti cosmopolitique » de Kant qui la rend inséparable des trois autres questions (« Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? », « Qu’est-ce que l’homme ? »), qui incombent à tout être raisonnable pour autant qu’il participe, activement ou passivement, au « grand jeu de la vie ».
MG



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