jeudi 25 février 2021

Mawda, Conner... : quand la gauche fuit la question de la responsabilité individuelle

BELGA via AFP
Mawda, Conner... : quand la gauche fuit la question de la responsabilité individuelle
L’œil de Marianneke
Par Nadia Geerts

Cette semaine, notre chroniqueuse Nadia Geerts se penche sur deux "affaires" qui ont fait couler de l'encre en Belgique et s'interroge sur la persistance d'une lecture marxiste du monde visant à mettre en cause la société plutôt que des responsabilités individuelles.
Le 12 février dernier, le tribunal correctionnel de Mons a rendu un verdict très attendu dans « l’affaire Mawda ». La même semaine, les propos du président du parti socialiste flamand Conner Rousseau, appelant à dissuader temporairement certains parents de procréer, font polémique. En trame de fond, la délicate question de la responsabilité individuelle.
La nuit du 16 au 17 mai 2018, une camionnette transportant des migrants qui cherchent à atteindre la Grande-Bretagne est prise en charge par des voitures de police. Soixante kilomètres de course-poursuite en pleine nuit, qui se terminent par un drame : un policier sort son arme et tire, tuant Mawda, une petite Kurde irakienne âgée de deux ans assise à l’avant du véhicule.
Considérant que « le chauffeur devait donc nécessairement avoir vu l’arme et être au courant du risque de tir » et que par conséquent la mort de Mawda était « en lien causal avec l’entrave méchante à la circulation imputable au chauffeur », le tribunal a condamné ce dernier à quatre ans de prison ferme. Le policier, quant à lui, est condamné à un an de prison avec sursis et une amende de 400 euros, le tribunal ayant estimé qu’en dégainant son arme dans ces circonstances, il avait pris un risque inconsidéré et était donc coupable d’homicide involontaire par défaut de précaution ou de prévoyance.
Dans une carte blanche  publiée l’avant-veille du jugement, un ensemble d’associations exprimait sa crainte que le procès se satisfasse « de faux coupables, boucs émissaires tout trouvés », tandis que les principaux responsables de ce véritable « meurtre d’État » resteraient impunis, faute de poursuites.
"La vie n’est pas un gigantesque western opposant d’éternelles victimes individuelles à de monstrueux coupables structurels."
Changement de décor à présent, avec le petit scandale suscité par les propos du président du SP.A (parti socialiste flamand) Conner Rousseau lors d’une émission télévisée. Sensible aux questions de négligence et de maltraitance des enfants, l’homme a publié l’an dernier un livre sur le parcours d’un petit garçon, T. Et il s’interroge : « Imaginez une maman accro à l’héroïne et qui continue à donner naissance à des enfants, alors que les précédents lui ont été enlevés par un juge, des enfants qui naissent parfois avec des problèmes liés à son addiction », concluant : « Je me pose la question : ne faut-il pas intervenir ? Pour le bien-être des enfants en danger ? Ce serait peut-être bien de dire à ces parents : travaillez d’abord sur vous-même, prenez soin des enfants que vous avez déjà et peut-être que pendant cette période où le juge dit que vous n’êtes pas en état de vous occuper des enfants que vous avez, on peut se dire que vous n’êtes pas en état d’en faire d’autres… ».
Une proposition qui n’a pas eu l’heur de plaire, notamment à la Ligue des Familles, qui a fustigé des propos manquant de sérieux sur un sujet grave : « Oui, ces parents et leurs enfants rencontrent des difficultés importantes, mais ils ont besoin d’un accompagnement adéquat. Conner Rousseau confond lutte contre la précarité et les addictions et lutte contre les familles précaires ».
Si les deux affaires n’ont pas grand-chose en commun, elles soulèvent cependant une même question : celle de la difficulté de plus en plus grande, essentiellement au sein de la gauche, à poser – sans même parler d’affronter – la question de la responsabilité individuelle. Que ce soit face à la mort de Mawda ou face aux enfants victimes de maltraitances, les causes sont, conformément à une lecture marxiste du monde, nécessairement structurelles : c’est la Société qui est coupable, le Système. L’individu, lui, ne peut être que victime, pris dans un engrenage de forces qu’il ne peut que subir.
Loin de moi l’idée de nier l’existence de ces forces, bien sûr. Mais la vie n’est pas davantage un gigantesque western opposant d’éternelles victimes individuelles à de monstrueux coupables structurels. Et traiter les individus comme de vulgaires pantins manipulés par un Système dont l’omnipuissance les dédouanerait de toute responsabilité ne me semble pas conforme à une conception humaniste de l’homme, fondée sur la part de liberté dont dispose chacun d’entre nous, celle qui nous rend capable de poser des choix, donc littéralement responsable.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOTRE MARIANNEKE EST EN TRAIN DE DEVENIR L’INCARNATION  ETHIQUE DE LA LAÏCITE A LA BELGE

La parole laïque de Nadia Geerts fait résonner de plus en plus haut et clairement son message éthique. Nadia embouche le clairon de la laïcité engagée et elle sonne l’alarme hardiment. 
Il fallait être lundi soir à l’écoute de  « Paroles de haine? Paroles de libertés! » une émission très engagée du Centre d’action laïque animée par un Eddy Caekelberghs très en forme. Sous les auspices de sa fougueuse président Véronique  De Keyzer cette émission de combat contre le harcèlement sous toutes ses formes a brisé de nombreux tabous notamment  sur le cyberharcèlement islamiste  et la cyberviolence. Ces deux phénomènes sont en nette augmentation dans notre pays. Les chiffres et les constats sont sans appel: nul n’est épargné, mais des enfants, des adolescents et des femmes en sont davantage victimes. La prise de conscience de ces formes de violence, en particulier envers les enfants, est heureusement croissante, grâce notamment aux acteurs du monde éducatif. 
Il conviendra donc développer de nouveaux outils et agir désormais structurellement. Le cyberharcèlement frappe durement les personnes – souvent des femmes – mais il détériore aussi tant de lieux et d’espaces de notre vie commune, nos échanges, nos débats et nos interactions. Subtilement et surtout pernicieusement, ce phénomène se joue d’une soi-disant « liberté d’expression », en permettant à des harceleurs de s’attaquer à une cible et en l’incitant à se taire.
J’ai pris le temps de lire le référentiel des nouveaux  programmes d’éducation à la citoyenneté. Ce document est franchement impressionnant et se démarque par les considérations hygiénistes et franchement convenues des anciens programmes de morale. Il est question désormais de déconstruire les stéréotypes, de dénoncer les clichés et les préjugés culturels à partir de situation simples tirées de la vie courante. Il s’agit de promouvoir franchement et hardiment le vivre ensemble par le dialogue, le débat, la confrontation des idées et la dynamique des interactions.  Il s’agit d’apprendre à penser, à réfléchir à exercer son esprit critique et à stimuler le discernement.  
Le Centre d’Action Laïque et ses associations rappellent l’absolue nécessité de ne pas subordonner la liberté d’expression à la subjectivité de ses propres causes et de rester fermes sur ce principe.  D’une part, les procédés de harcèlement ne relèvent pas de la liberté d’expression et leurs auteurs doivent être sanctionnés, et d’autre part les victimes doivent être protégées. Chacun de nous, au gré de ses appartenances, vit d’opinions et de combats légitimes, et ceux-ci doivent pouvoir se dire, en sorte que vive le débat démocratique. À cet égard, on ne peut que s’inquiéter de constater un pouvoir de censure délégué à des entreprises privées comme Twitter et Facebook. Une démocratie fonctionne avec du consensus mais aussi du dissensus et le pluralisme est à ce prix. 
Pourtant, s’il faut des échanges, des dialogues et des débats et si la liberté d’expression est un droit fondamental, il n’en demeure pas moins qu’il faut aussi en penser les limites afin qu’elle s’exerce pleinement! Et, à cet égard, la grande marchandisation des réseaux que nous disons « sociaux » n’est pas sans de nombreux risques… 
"Jadis les cafés étaient remplis de personnes qui avaient trop bu mais ne causant de tors qu’à eux-mêmes. On les faisait taire aisément. Mais voici qu’Internet donne la parole à des légions d’idiots qui s’arrogent le même droit de parole que les experts ou un Prix Nobel. Nous assistons à l’invasion des imbéciles."  Umberto Eco
Véronique de Keyzer la présidente du Cal et Eddy ont hardiment mouillé leur chemise en solidarité avec Nadia Geerts
Eu égard au harcèlement que cette dernière subit et que nous avons largement évoqué dans nos colonnes.  Parmi toutes les sphères sociales touchées par ce phénomène, l’École est un endroit qui fait face à de vives tensions. Lieu par excellence où l’on doit pourtant apprendre à être décentré de ses certitudes, une tendance de fond et de repli sur ses opinions personnelles incite cependant de plus en plus de professeurs à s’autocensurer. Ce constat est confirmé par un récent sondage du Centre d’Action Laïque auprès du corps enseignant. C’est dans ce même cadre que le Centre d’Action Laïque a directement soutenu Nadia Geerts alors qu’elle faisait face à un déchainement de violence pour avoir, sur base argumentée, défendu la neutralité dans l’enseignement et relayé la disposition du règlement intérieur qui interdisait jusque-là le port des signes convictionnels à l’école. Il ne s’agit pas de considérer ces éléments pour faire valoir que le professeur, dans sa classe ou en dehors, aurait le droit de tout dire et que ce droit serait en perdition. Non, il faut les comprendre comme une alerte sérieuse qui doit nous faire réfléchir sur les missions de l’École et la façon dont elle nous éduque à la citoyenneté et à tous ces grands textes qui fondent nos droits humains. Ces alertes obligent à interroger l’exercice de nos libertés et droits fondamentaux.
Face à ces constats, il est urgent d’agir ensemble et, au-delà des divergences de fond sur tel ou tel sujet, de défendre fermement le principe démocratique de l’expression libre, respectée, et protégée de tout risque de (cyber-) harcèlement. 
Dans  un émission magnifiquement orchestrée par Eddy Caekelbergh le Centre d’Action Laïque et ses associations, a rappélé qu’il plaide pour:
Le respect et le soutien inconditionnels au principe de la « liberté d’expression », véritable baromètre de l’état de santé d’une démocratie, et également une éducation à l’explication de son émergence, de son histoire, de ses acquis, de ses usages et évidemment de ses limites légitimes.
Le soutien au travail législatif actuellement pendant à la Chambre et autres futures initiatives visant à lutter contre la cyberviolence et le cyberharcèlement, notamment sur les réseaux sociaux qui amplifient ces dynamiques. Ce point doit devenir prioritaire dans les travaux parlementaires.
Des mécanismes rapides d’aide et de soutien, qui soient humains et pédagogiques, émanant des PO et des directions dès que des professeurs ou des élèves sont victimes de propos de haine, de violence ou de discrimination.
Une éducation et une sensibilisation des personnels policier, judiciaire et administratif à toutes les formes de cyberviolence et de cyberharcèlement.
Ces 4 mesures peuvent protéger la liberté d’expression et l’inscrire dans un cadre constructif, générateur d’échanges et de partages, tout en punissant les comportements violents et destructeurs. À côté de cela, un travail de fond, plus structurel, doit être mené dans toutes nos écoles, afin que les citoyens de demain apprennent, dès le plus jeune âge, ce qu’est un fait, une opinion, une vérité, une connaissance, un jugement, un argument, une émotion, un sentiment, etc. Ce savoir-faire n’est pas inné et nécessite d’être appris, accompagné et exercé tout au long du développement de sa vie citoyenne, et donc de sa scolarité. En cela, un cours de philosophie et citoyenneté pour tous les élèves s’avère primordial pour leur apprendre à pratiquer la décentration, c’est-à-dire la mise en perspective de l’information.
Si l’on veut protéger la liberté d’expression, il est urgent de lutter contre le (cyber-)harcèlement qui relève uniquement d’un comportement destructeur et souvent sexiste. La question du cadre de la liberté d’expression est un enjeu fondamental tant il détermine la place que nous accordons à l’autre, mais aussi au doute, à la remise en question et donc à la santé de notre démocratie : pouvoir s’exprimer librement, et dans un cadre respectueux au sein de l’agora publique, constitue la garantie de pouvoir interroger nos certitudes et de lutter contre nos préjugés, bref d’exercer notre pensée critique. Et ce, à la recherche de mots justes et rassembleurs, plutôt que d’actes violents et destructeurs.


"GENERATION IDENTITAIRE", CCIF : TROC ENTRE LES 
DEUX RIVES
L’œil de Marianneke
Par Nadia Geerts

Cette semaine, Nadia Geerts se penche sur la question de la dissolution de Génération identitaire, et du face-à-face entre les identitaires des deux rives, que connaît aussi la Belgique.
Le samedi 20 février, une manifestation était organisée à Paris en soutien à « Génération identitaire », un groupuscule d’extrême droite que le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a entrepris de dissoudre en s’appuyant sur les alinéas 2 et 6 de l’article 212-1 du code de la sécurité intérieure, relatifs aux « groupes de combat ou milices privées » ainsi qu’à ceux qui provoquent « à la discrimination, à la haine ou à la violence » raciale.
Toujours chez les identitaires - mais chez ceux d’en face, pourrait-on dire - en décembre dernier, le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) subissait le même traitement – après d’être autodissous préventivement quelques jours auparavant –, accusé par Gérald Darmanin de « propagande islamiste ». Et ce n’est pas la première association islamiste que le gouvernement français dissout dans la foulée de la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre 2020 : avant elle, l’ONG BarakaCity, le collectif Cheik Yassine et la mosquée de Pantin – pour six mois celle-là - avaient également été contraints de cesser leurs activités.
"Dissoudre, donc, c’est très bien. Mais ensuite ?"
Et là, vous voyez, je tique un peu. Parce que dissoudre, c’est fort bien, ce n’est d’ailleurs pas une de nos vedettes nationales, le pasteur Pandy, qui me contredira : pour les distraits, l’affaire Pandy fit grand bruit en Belgique à la fin des années quatre-vingt-dix, lorsqu’il apparut que le brave homme s’était débarrassé, avec l’aide de sa fille, des corps démembrés de deux de ses épouses et de quatre de ses filles en les dissolvant dans l’acide.
Dissoudre, donc, c’est très bien. Mais ensuite ?
Ensuite, on le sait bien : Bruxelles n’est pas loin, et avec un peu de chance on y parle la même langue, alors pourquoi se gêner ?
C’est donc exactement ce qu’a aussitôt fait le CCIF, qui vient de renaître de ces cendres en Belgique, sous le nom du CCIEurope. Une association à ne pas confondre avec le Collectif Belge contre l’islamophobie (CCIB), puisqu’aussi bien nous n’avions pas attendu les Français, pensez-vous, pour avoir nous aussi un collectif contre l’islamophobie, cette maladie qui a jusqu’ici fait, sauf erreur, une nombre total absolument effarant de zéro mort en Europe.
Deux mouvances identitaires qui se renforcent l’une l’autre
Et pendant que les identitaires islamistes font donc copain-copain dans la capitale de notre petit pays, les identitaires du trottoir d’en face, ceux de la Nation triomphante, filent eux aussi le parfait amour, à Paris cette fois, où l’on a vu une délégation belge apporter son soutien à Génération identitaire. Et parmi cette délégation, un certain Dries Van Langenhove, un député du parti d’extrême droite flamand Vlaams Belang, qui arborait pour l’occasion un vêtement frappé du logo de l’organisation identitaire flamande Schild & Vrienden.
Schild & Vrienden, selon son fondateur Dries Van Langenhove, c’est juste « un mouvement qui réunit des jeunes gens qui veulent un meilleur avenir pour la Flandre. » Historiquement, c’est surtout une sorte de test linguistique qui, en 1302, permit à la milice flamande de distinguer, parmi les occupants des maisons brugeoises au cours de la bataille des Éperons d’Or, les authentiques Brugeois des partisans du roi de France – qu’ils passèrent aussitôt par le fil de l’épée. Et aujourd’hui, c’est surtout un mouvement de jeunesse raciste et antisémite qui s’est donné pour but de former ses membres au combat pour lutter contre l’immigration.
Le constat est simple : nous avons, comme vous, affaire à deux mouvances identitaires qui se renforcent l’une l’autre. Vous nous avez refilé le CCIF, et on ne vous en remercie pas. Si au moins, en échange, vous gardiez Dries Van Langenhove et ses copains ? Bon, évidemment, il faudra apprendre à prononcer « Schild & Vrienden » de manière un peu plus convaincante qu’il y a 700 ans. Mais l’effort en vaut la peine, non ?
NB « Schild en vrienden » signifie "bouclier et amis". Aucun intérêt, si ce n’est que c’est atrocement compliqué à prononcer pour un francophone. Mais comme ça, vous savez.


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