mardi 2 février 2021

Petite fable crocodilophobe


"S’il rêve de nous bouffer, ce n’est pas parce que c’est un crocodile, mais parce que nous l’avons tellement humilié et opprimé que forcément, il se venge."

L’œil de Marianneke
Par Nadia Geerts Marianne

Cette semaine, notre chroniqueuse Nadia Geerts imagine un monde où les débats tourneraient autour de la crocodilophobie. Il y a d’abord ceux qui nient l’existence du crocodile, ou à tout le moins les dégâts que peut susciter sa puissante mâchoire. Il y a aussi ceux qui affrontent le crocodile. Cela implique d’abord de le nommer, et ensuite d’affronter les accusations de crocodilophobie. Toute ressemblance avec une situation existante est purement fortuite.
« Certains persistent à penser qu’il suffit d’arrêter de donner de la viande à un crocodile pour qu’il devienne végétarien ».
Ceci n’est pas une critique de l’antispécisme, mais la manière dont un intervenant a résumé sur les réseaux sociaux l’attitude prônée par certains pour contrer l’islam politique : il suffirait, à les croire, de cesser de le « nourrir » par des caricatures du prophète Mahomet, des critiques du voile islamique ou tout autre « provocation laïciste ».
Et cette parabole du crocodile offre à première vue une grille de lecture pertinente, s’agissant de la manière dont l’opinion publique, mais aussi mes collègues enseignants au sens large, réagissent face aux revendications de plus en plus décomplexées d’un islam conquérant.
NOUS LE PROVOQUONS AVEC NOS TIRADES CROCODILOPHOBES ?
Il y a d’abord ceux qui nient l’existence du crocodile, ou à tout le moins les dégâts que peut susciter sa puissante mâchoire. À les entendre, le crocodile n’existe pas, ou alors il est tout petit et finalement assez mignon, si on sait comment le caresser. Le problème, selon eux, est que nous ne savons pas parler au crocodile, nous le provoquons avec nos tirades crocodilophobes, alors qu’avec un peu plus de subtilité, nous pourrions parfaitement vivre en bonne entente avec lui.
Il y a ensuite ceux qui trouvent que les crocodiles ont parfaitement le droit d’exister, et que c’est faire preuve d’intolérance d’exprimer qu’il est difficile de vivre avec un crocodile, dès lors qu’il ne rêve que de nous bouffer. D’ailleurs, s’il rêve de nous bouffer, ce n’est pas parce que c’est un crocodile, mais parce que nous l’avons tellement humilié et opprimé que forcément, il se venge, ce qui n’est au fond que justice et devrait nous pousser à un peu d’humilité et de repentance.
Il y a ensuite ceux qui, face au crocodile, ont peur. Ceux-là voient parfaitement qu’il s’agit d’un animal dangereux, d’ailleurs ils sont souvent bien placés pour le savoir : eux-mêmes ont été élevés dans une famille crocodile, ou subissent régulièrement les coups de dent de collègues crocodiles, ou encore doivent enseigner à des élèves parmi lesquelles se trouvent un nombre non négligeable de jeunes crocodiles aux dents déjà impressionnantes. Ils sont très contents que d’autres, plus courageux qu’eux, nomment le crocodile pour ce qu’il est, mais eux ne s’y hasarderont pas.
"S’il rêve de nous bouffer, ce n’est pas parce que c’est un crocodile, mais parce que nous l’avons tellement humilié et opprimé que forcément, il se venge."
Enfin, il y a ceux qui affrontent le crocodile. Cela implique d’abord de le nommer, et ensuite d’affronter les accusations de crocodilophobie des deux premières catégories. Mais surtout, cela implique de comprendre que le crocodile de la fable n’est pas vraiment un crocodile, mais une idéologie portée par des humains dotés de liberté. Des humains qui peuvent changer, dire « non » au crocodile, et faire le choix d’une société pacifiée.
Il ne faut donc certainement pas cesser de donner de la viande au crocodile dans l’espoir qu’il devienne végétarien, mais au contraire lui apprendre à digérer une viande dont il n’a pas l’habitude, peut-être même à apprécier sa saveur inestimable : celle de la liberté.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
COMMENT PARLER DE L’ISLAMISME  SANS DIABOLISER L’ISLAM ? 

« Peut-on aborder l’islam autrement qu’en le diabolisant ? Les islamistes font peser une menace en France, idéologique et parfois terroriste. Les musulmans, non.
 L’islam est une religion  pétrie d’histoire et de traditions, traversée de courants rivaux qui se sont développés à partir d’un socle originel magnifié. Transmis dans le cocon des familles ou redécouvert sur Internet, ce patrimoine permet à de nombreux musulmans de vivre leur foi et de se forger une identité, parfois en décalage avec la société environnante. » Qui écrit cela ? Un journal très catholique et qui ne s’en cache pas. Le quotidien La Croix a choisi de parler de l’islam pendant une huitaine  autrement que notre championne belge du combat laïque, notre Marianneke du plat pays, à savoir Nadia Geerts victime de la tourmente médiatique. « L’articulation des fondements cultuels et culturels de l’islam avec la laïcité est un des grands enjeux de la décennie qui vient. Le processus est difficile et incertain » (La Croix).
Il y a si longtemps déjà qu’on évoque ici la dichotomie islam et « islamisme crocodile » son instrumentalisation politique et fanatique qui est à l’œuvre dans nos quartiers, on ne saurait le nier.
Feu Mohammed Arkoun avait osé une formule définitive : « assisterons-nous », disait-il, « à la modernisation de l’islam ou à l’islamisation de la modernité ? » Il n’y a hélas qu’une réponse à cette question de fond : les deux.
Il y a d’une part le texte fondateur, ce Coran que personne ne lit et que tout le monde prétend connaître, ses laudateurs comme ses  détracteurs. Il s’agit d’un texte touffu et rébarbatif à première lecture qui raconte la naissance et la formation d’un troisième testament monothéiste largement inspiré des deux premiers, au demeurant. Il y a, à côté du texte toutes ses interprétations, de la plus littérale, de la plus intégriste, fondamentaliste à la plus libertaire et libératrice : celle des maîtres soufis et des nouveaux théologiens de l’islam, toujours minoritaires, j’en conviens, et non représentatifs aux yeux des partis politiques volontiers communautaristes par pur souci électoraliste et racoleur.
C’est l’éternel problème d’une foi intégriste radicalisée par opposition à ce que feu Pierre de Locht , ce chanoine malgré lui, appelait la « foi décantée », autrement dit épurée, individualisée, décommunautarisée. Je ne parle pas de l’islam crocodile des islamistes enragés mais celui d’un « Dieu qui s’assigne à lui-même la miséricorde » autrement formulé : l’éthique de l’agir bellement. 
Je parle de la possibilité d’un islam radicalement éthique qui estime que tuer un homme c’est tuer l’humanité et que clairvoyance n’est pas équivalente à aveuglement, qui se réclame de la raison pour affirmer que qui bien se guide sur la voie de rectitude ne saurait être égaré par qui préfère l’errance à la droite guidance. Qui enjoint l’homme de ne point « faire dégât su terre », qui exige que chacun appréhende ce texte comme si il lui était révélé personnellement. Le hadith qui affirme cela  reformule autrement les injonctions du libre-examen. On ne saurait qu’applaudir des deux mains à l’initiative de ce quotidien chrétien qui choisit pendant une semaine de regarder l’islam dans les yeux. Non pas l’islam crocodile, islam des rues et des banlieues de tendance salafiste,  islam importé, islam réducteur, islam racoleur, islam  rouleau compresseur sans merci qui conquiert les banlieues, qui hante les esprits d’une jeunesse musulmane  en déshérence rongée, comment le nier, par le ressentiment. La France, a beaucoup de mal avec ses citoyens  de foi musulmane et cet islam en France est fâché avec les lois de la République et surtout avec cette pierre d’achoppement que devient la laïcité. Elle n’est pourtant qu’un cadre, une maison commune aux pièces innombrables où chacun peut exercer, en toute autonomie, en toute liberté le culte de son choix sans s’exhiber, par prosélytisme malsain dans les espaces public. En Allemagne, si l’affaire fait moins de bruit c’est qu’on y enseigne déjà dans quatre ou cinq université un islam d’Allemagne en y formant des imams et des enseignants pratiquant un islam d’Allemagne et non plus seulement un islam en Allemagne  prêché par des imams importés.  Et chez nous, me direz-vous. Ici, chez nous, rien ne semble vraiment changer si ce n’est que le salafisme envahit les quartiers surpeuplés des communes pauvres de Bruxelles, d’Anvers de Liège et de Gand. « Résistez aux emballements médiatiques et informez-vous utilement, avec calme et recul. »
Un sage conseil qui franchement ne saurait nuire.
MG


DEBATTRE DE L’ISLAM
Jean-Christophe Ploquin,  La Croix

Les islamistes font peser une menace en France, idéologique et parfois terroriste. Les musulmans, non. C’est tout l’enjeu du projet de loi « confortant le respect des principes de la République », en discussion à l’Assemblée nationale, de ne pas confondre les uns et les autres. Leur référentiel est largement commun, mais aussi pluriel et dissonant : c’est l’islam, au sens d’une religion pétrie d’histoire et de traditions, traversée de courants rivaux qui se sont développés à partir d’un socle originel magnifié. Transmis dans le cocon des familles ou redécouvert sur Internet, ce patrimoine permet à de nombreux musulmans de vivre leur foi et de se forger une identité, parfois en décalage avec la société environnante.

Résistez aux emballements médiatiques et informez-vous utilement, avec calme et recul.

L’articulation des fondements cultuels et culturels de l’islam avec la laïcité est un des grands enjeux de la décennie qui vient. Le processus est difficile et incertain. En témoigne le refus de certaines fédérations d’adopter la charte des principes pour l’islam de France élaborée ce mois de janvier par le Conseil français du culte musulman. Une évolution est toutefois perceptible, grâce à un effort de réinterprétation de savoirs et de remise en cause de doctrines qui paraissaient immuables. Grâce aussi à l’énergie de penseurs, hommes et femmes, qui désirent que leur foi les aide à vivre pleinement ici et maintenant.
C’est de cette dynamique que La Croix va rendre compte pendant deux semaines. En analysant ce qui, dans la tradition musulmane et dans l’histoire, complique l’insertion de l’islam dans la société française et la coexistence entre musulmans et non-musulmans. Et en faisant ressortir des pistes théologiques qui s’inventent aujourd’hui pour une pratique plus libre et apaisée. Notre journal, inscrit dans le christianisme, souhaite ainsi contribuer à un débat décrispé et tempéré.
« LES ISLAMISTES FONT PESER UNE MENACE EN FRANCE, IDEOLOGIQUE ET PARFOIS TERRORISTE. LES MUSULMANS, NON. »
Tout à fait d’accord ! Il faut combattre la radicalité qui est partout au sein de la société capitaliste ou de consommation et non l’islam. Les radicalisés sont omniprésents, chez les religieux mais aussi dans les médias, la politique, la police etc. Comment se fait-il que l’extrême droite ne fait plus peur à personne ? Serait-ce cela la solution ?
Des solutions existent et nous les avons déjà longuement expliquées…
L’esprit critique
« Appréhende le Coran comme s’il t’était révélé à toi personnellement » dit un hadith célèbre. C’est-à-dire sans l’intermédiaire de quiconque, imam, recteur ou prédicateur autoproclamé qu’il soit lettré et/ou se prétende inspiré. Une lecture libre-exaministe du Coran comme celle que firent de la Bible les chrétiens réformés ou protestants, ceux qui protestaient notamment contre la lecture et le commentaire imposé des clercs catholiques.   
C’est cette lecture critique et personnelle que nous recommandons. D’autant plus que le Coran en appelle à la raison aussi bien qu’à l’esprit critique.
« Nous l'avons fait descendre en forme de Coran arabe escomptant que vous raisonniez 
Dis : “Ceci est mon chemin. J’appelle à Dieu dans la clairvoyance (la lucidité), moi et tous ceux qui me suivent”. » (XII, 2, 108).
Cet esprit critique est la meilleure arme contre la radicalisation. Lui seul en effet peut déconstruire les conditionnements installés par les prédicateurs autoproclamés qui opèrent dans l’ombre et notamment sur la toile.
Il s’agit bien en effet de déconstruire par l’esprit critique et en se référant à des contre-arguments tirés du Coran lui-même. Expliquer le Coran rationnellement à des jeunes musulmans dans l’errance et l’ignorance, telle est du reste la méthode préconisée par nous pour les ramener sur le droit chemin, « le chemin de Rectitude » (I, 6), qui est à notre époque celui du respect de la démocratie, de l’État de droit et de la citoyenneté responsable !
Qui fut radicalisé par une lecture perverse et sectaire du Coran ne saurait être déradicalisé que par une lecture authentique et libératrice de ce même Coran.
Mais un tel travail libérateur, une telle reconstruction éthique, ne saurait être effectué que par quelqu’un qui sait son Coran et surtout qui a compris son sens profond, c’est-à-dire sa démarche pacificatrice. Ce n'est que lorsque l'on connaît très bien le Coran que l'on peut directement savoir qui s'écarte de son éthique et qui par conséquent se radicalise ou tient un discours radical, ce qui revient au même ! 
La meilleure arme contre le radicalisme intégriste ne saurait être que le Coran lui-même, un texte appréhendé par une raison clairvoyante et critique capable de penser le texte fondateur en le questionnant sans relâche. Un Coran en accord avec les valeurs fondatrices de l’Europe : l’État de droit, les lumières et la laïcité.
Telle est la méthode que nous préconisons pour ramener les égarés sur le chemin de rectitude. Car « qui s’égare ne peut vous nuire si bien vous vous guidez » (V, 105).
Pendre ses responsabilités
En Europe, on s’est désintéressé de l’islam par mépris. Je peux comprendre que l’on méprise l’islam ou n’importe quelle autre religion mais le faire en tant que responsable politique est plus qu’une erreur, c’est carrément une faute. Nous en mesurons aujourd’hui partout les conséquences.
Des lamentations à l’action
En prison, les détenus qui se posent des questions sur l’islam ont-ils la possibilité de consulter des ouvrages qui leur ouvrent l’esprit comme notamment l’"Essai de traduction du Coran" de Jacques Berque ? A quand des Facultés d’études islamiques dans nos universités pour enseigner un islam du cru ? A quand une librairie spécialisée dans la thématique de l’islam authentique et éclairé dans la capitale de l’Europe ? A quand une chaîne de télévision destinée à promouvoir un islam contemporain de dialogue dans cette même capitale ?
La demande est là, la nécessité est plus qu’urgente et les compétences sont bien présentes. Si les sociétés européennes ne prennent pas à bras-le-corps la problématique de la prévention par une authentique réappropriation par les musulmans de leur texte fondateur, de leurs traditions et de leur religion, ce sera un "Daech" ou un autre groupe extrémiste qui le fera ! Il est temps de se retrousser les manches pour en finir avec l’islam politique, autrement dit, il est temps de passer des lamentations à l’action.
Les professionnels de la déradicalisation
Qui fut radicalisé par une lecture perverse et sectaire du Coran ne saurait être déradicalisé que par une lecture authentique et libératrice de ce même Coran. Mais un tel travail libérateur, une telle reconstruction éthique, ne saurait être effectués que par quelqu’un qui sait son Coran et surtout qui a compris son sens profond qui participe d’une démarche « radicalement » pacificatrice. Ce n’est que lorsque l’on connaît très bien le Coran que l’on peut détecter qui s’écarte de l’éthique coranique et qui se radicalise ou tient un discours radical, ce qui revient au même.
La seule méthode susceptible de déconstruire le discours radical c’est de lui opposer partout, à l’école, dans les mosquées et surtout dans nos prisons un contre discours éthique porté par des hommes et des femmes qui aient l’éthique coranique chevillée au corps et au cœur. Des hommes et des femmes formés dans nos universités belges et qui maîtrisent non seulement le texte fondateur et son éthique mais également les fondements de l’esprit critique et du discernement.
Ces personnes existent et elles sont prêtes à apporter leur expertise. Leur connaissance du Coran dans le sens d’une éthique n’est pas seulement bénéfique pour toute la société. C’est une œuvre de salubrité publique ! Il est donc plus que temps d’agir en ce sens.
Ali Daddy, auteur du Coran contre l’Intégrisme
 

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