dimanche 7 février 2021

Roger-Pol Droit et Monique Atlan au «Soir»: «La notion de limite est le fondement même du vivant»


Abolir les limites ou les renforcer : le conflit fait rage dans de nombreux domaines. Dans leur nouvel essai écrit « à quatre mains », Roger-Pol Droit et Monique Atlan mettent en débat un concept fondamental.

Dans leur nouvel essai, Roger-Pol Droit et Monique Atlan repensent le concept de «limite» auquel l’actualité nous confronte chaque jour, particulièrement depuis le début de la pandémie de coronavirus. - DR

Par William Bourton. In Le soir

Supprimer ou renforcer les frontières ? Poursuivre l’expansion sans fin ou se replier sur le local ? Lever ou durcir le confinement ? Chaque jour, l’actualité nous confronte à des conflits souvent âpres sur les « limites ». Dans leur nouvel essai, Le sens des limites, Roger-Pol Droit et Monique Atlan tentent de sortir de l’impasse en repensant ce concept vital à l’organisation de la pensée et des sociétés, pour autant qu’il soit ouvert, mobile et négocié.
Repousser les limites, ou dépasser ses limites, ce fut le mot d’ordre du XXe siècle et du début du suivant. Mais aujourd’hui, avec la pandémie et le confinement, nous sommes brutalement « limités »…
Roger-Pol Droit (R.-P. D.) La pandémie a rendu le problème des limites encore plus intense, parce qu’elle ne cesse de poser des questions de distanciation physique, de limite de nos activités, de nos horaires, de nos possibilités d’action. Plus globalement elle nous confronte aux limites de nos connaissances, de nos capacités de gestion et de production, sans oublier notre propre capacité à supporter l’angoisse. Mais c’est une intensification d’une situation qui existait déjà, qui était fondée, d’un côté, sur l’idée d’une expansion sans limite de la science, de la production, des profits financiers – illustrée notamment par la mondialisation – et de l’autre côté, sur une volonté souvent intense elle aussi, crispée parfois, de remettre des limites : frontières, interdits moraux ou limites énergétiques et industrielles.
Monique Atlan (M. A.) On a entamé cette réflexion avant le surgissement de cette pandémie, parce que beaucoup de questions se posaient effectivement déjà autour de cet effacement des limites, qui est à l’œuvre depuis longtemps. Le covid a rendu visible, a concrétisé une question qui était en filigrane dans notre société. Au fond, cela permet de voir à quel point l’idée de limite est décisive pour comprendre où nous habitons.
Les soixante-huitards voulaient « jouir sans entrave », aujourd’hui, les transhumanistes veulent repousser les limites de la mort, les adeptes de la théorie du genre effacer le contour des identités sexuelles, les antispécistes gommer la distance entre les espèces animales et l’être humain, etc. Mais pour certains : « Il y a des limites ! »... D’où, souvent, un retour de bâton « réactionnaire ».
R.-P. D. Lever les limites ou les rétablir partout est effectivement le fil conducteur de notre époque. S’il y a toujours eu des conflits de dépassement et de transgression, ce qui est nouveau, c’est l’idée que l’on gomme les limites, ce qui n’est pas la même chose que les dépasser – lorsqu’on bat un record, on fixe une nouvelle limite à dépasser… Et face à cela, il y a effectivement une volonté de « réinscription » : les populistes et la frontière, Trump et son mur, les écologistes punitifs et la décroissance immédiate, etc. Et ce que les deux tenants du conflit ont en commun, c’est une vision frustre et trop simple de l’idée de limite.
M. A. Entre ceux qui cherchent l’effacement des limites et ceux qui les inventent de façon apeurée et autoritaire, il y a une opposition mais aussi une rencontre dans une forme de logique du « tout ou rien » de la limite. Cette radicalité, cette absence de compromis débouche sur une impasse. Le problème c’est qu’on pense souvent la limite comme un carcan, comme quelque chose de très rigide. C’est ça que nous avons voulu dénouer dans notre livre.
COMMENT DEPASSER CE CHOIX BINAIRE ?
M. A. En faisant du concept de limite un objet de réflexion et de débat sociétal, au cas par cas. C’est la seule façon de comprendre à quel point la limite est le fondement même du vivant. Si l’on prenait conscience qu’il s’agit d’un concept organisateur de la vie en société, on pourrait alors affiner, complexifier, enrichir cette notion pour qu’elle puisse avoir une efficacité plus grande, que ce soit pour défaire certaines limites ou en réimposer d’autres.
AU FOND, UNE LIMITE N’EST PAS UN MUR MAIS UNE FRONTIERE, QUI PEUT ETRE OUVERTE OU FERMEE ?
R.-P. D. Exactement. Une frontière est mobile, elle résulte d’un rapport de forces historique entre deux nations. Elle est aussi filtrante, elle laisse passer certains individus et pas d’autres. Et surtout, elle organise les rapports de l’un et de l’autre. Pour qu’il y ait de l’autre, il faut qu’il y ait une séparation et donc une possibilité de relation. L’idée de notre livre n’est pas de dire « Les limites, il en faut et c’est bien » – ça, d’autres le disent –, c’est de montrer combien cette notion est riche, vivante, complexe. La limite d’un État, ça n’est pas la même chose que la limite d’un raisonnement ou que la limite d’une époque historique. On a voulu montrer combien cette notion est beaucoup plus fondamentale, et finalement positive qu’on ne le croit généralement en l’imaginant comme une barrière.
La philosophie – Aristote peut-être, et sa devise du « Juste milieu » ? – peut-elle nous aider à placer le curseur au bon endroit, entre le « Sky is the limit » et le « pré carré » ?
R.-P. D. Je crois effectivement que la philosophie, et Aristote en particulier, nous aide à penser l’idée de séparation, l’idée que la délimitation, le discernement sont des conditions de la logique, de la pensée – ne pas confondre les idées –, de la possibilité de juger mais aussi d’agir. Finalement, tout l’effort de la philosophie est toujours un effort de discernement des idées les unes par rapport aux autres, des modalités d’action les unes par rapport aux autres. L’éthique ne cesse de distinguer des solutions, des comportements, de les classer…


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LEVER LES LIMITES OU LES RETABLIR PARTOUT EST EFFECTIVEMENT LE FIL CONDUCTEUR DE NOTRE EPOQUE »
LA MORT EST LA LIMITE DU VIVANT.

« Tu n’as pas de limite disait ma mère » quand je dépassais les bornes…Elle n’avait pas tort de son point de vue et moi non plus du mien : ma mère avait 20 ans en 1940 et moi en 1968.  A chacun ses limites. Et surtout : a chacun selon ses limites.
Et si l’éducation consistait finalement à fixer les limites au jeune enfant, lequel n’en voit pas toujours l’utilité et moins encore les nécessités. Transgresser c’est vouloir toujours franchir une limite : limite de la bienséance, limite du bon goût, limites de son potentiel, limite de l’éthique.
Les dix commandements fixent des limites dans les tables de pierre. En renversant les tables des changeurs et en chassant les marchands du temple : Jésus franchit une limite qui entraînera sa condamnation. 
Le droit romain, napoléonien et les suivants balisent finement les limites citoyennes. Pour le philosophe Couloubaritsis, la limite de ma liberté est la souffrance que je puis infliger à autrui.
L’impératif catégorique de Kant nous impose comme  limite de ne pas infliger à autrui ce qu’on ne veut pas qu’autrui nous fasse.
Sortir de sa zone  de confort, c’est sortir de la limite du bien être pour s’exposer au mal être.
Se dépasser c’est sortir des limites qu’on s’était fixées ou qu’on nous avait assignées. Tes limites ne sont pas forcément les miennes.
Qui fixe les limites ? Nos parents, la société par le biais de l’école, des religions mais aussi de l’Etat, des lois, de la constitution de la bienséance et du proverbial et indéfinissable bon sens.
L’éducation n’est rien d’autre que le balisage des limites à ne pas franchir. Elles diffèrent d’une communauté, d’une culture à l’autre. C’est pour cela que l’interculturel et le transculturel franchissent et transgressent la limite contrairement au mutliculturel qui balise les frontières communautaires en les respectant, sans jamais les franchir : chacun dans ses limites.
L’anarchiste est celui qui se fixe lui-même ses propres limites. Elysée Reclus :« l’anarchie est la plus haute expression d’ ordre. »
L'inventeur de la psychanalyse, Sigmund Freud, postula dès 1923 que le psychisme est constitué de trois instances : le ça, le moi, et le surmoi. Le surmoi est une sorte d'instance morale, héritière de l'autorité parentale, qui indique les formes par lequel le désir peut être réalisé : il nous permet de discriminer les limites de ce qui peut se faire, se dire, ne se faire que dans le dire, et ne se faire que dans la représentation et le jeu.
Le surmoi est l'héritier de l'autorité parentale. Il se forme en intériorisant les critiques et les jugements parentaux ces poseurs de bornes et de limites. Ce surmoi, issu des apprentissages au cours des années d'enfance, se construit au contact des interdits autrement dit des limites. et notamment, le principe qui structure la vie humaine : l'interdit de l'inceste (limite à ne jamais franchir et tabou absolu)  qui fait couler tellement d’encre en France aujourd’hui. 
Comment le surmoi, qui fixe les règles du jeu, s'organise-t-il ?
"L'un des axes essentiels du rôle et de la fonction parentale, des interdits qui structure celle-ci, est de fixer les règles du jeu, c'est-à-dire de délimiter et de réglementer les formes de réalisation des désirs", précise le Manuel de psychologie et de psychopathologie clinique générale, paru en 2007. Ces règles vont, alors, s'intérioriser, sous la forme de ce que Freud, et, à sa suite, la psychanalyse, appellent le surmoi autrement dit la Loi intérieure qui censure, maintient le refoulement des pulsions dans le ça et garantit ainsi une bonne socialisation. Il entretient les jugements sur soi-même, tout comme la volonté de bien faire et de bien agir. Le surmoi du petit musulman de banlieue n’est pas le même que celui de son institutrice républicaine ou si on préfère celui de Nadia Geerts. Voilà qui n’est vraiment pas simple à gérer sur le terrain commun du vivre ensemble et de l’espace public. Dans une vision multiculturelle de la société chaque communauté impose à ses ressortissants  son identité commune, ses dogmes ses interdits, ses limites et son obligation de respecter des impératifs moraux, normatifs  mais aussi ses normes vestimentaires et alimentaires. Ne pas faire Ramadan c’est pour certains transgresser, franchir une limite , de même ne pas porter le voile ou refuser de manger hallal. 
Jean-Paul Sartre aurait émis la boutade selon laquelle "il n'avait pas de surmoi", car son père était mort jeune, et sa mère n'avait pas véritablement exercé d'autorité normative… De fait, le surmoi ne se révèle pas uniquement par la fonction paternelle. Dans la construction de Sartre, telle qu'il la décrit dans Les Mots, un rôle crucial fut joué par son grand-père. L'écrivain énonce même : "le patriarche (son grand-père) ressemblait tellement à Dieu le Père qu'on le prenait souvent pour lui"...
Ernst Jünger dans son roman Eumeswil (1977) inventera l’archétype non pas de l’anarchiste mais de l’’Anarque »). Lui qui avait été jusqu'en 1933 une figure de la droite nationaliste défend après 1945 un individualisme anarchisant, radicalement hostile à l'État-Léviathan. Son « anarque », qui a renoncé au combat  a choisi l'émigration intérieure. Il se replie sur lui-même, sur ses propres limites Son souci est son intimité, et parce qu'il ne s'engage pas, il pense préserver son intégrité. » Jünger a été en la matière influencé par la pensée de Max Stirner.
« L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre. » Élisée Reclus
« L'anarchie est le plus haut degré de liberté et d'ordre auquel l'humanité puisse parvenir. » Pierre-Joseph Proudhon
Dis-moi de quoi est fait ton surmoi et je te dirai qui tu es.
L'anarchisme défend l'idée que « l'ordre naît de la liberté » tandis que les pouvoirs engendrent le désordre, imposent des limites 

L'anarchie organisée et structurée, c'est l'Ordre moins le pouvoir. Le terme d'anarchie est un dérivé du grec ἀναρχία, anarkhia. Composé du préfixe privatif an- (en grec αν, « sans », « privé de ») et du radical arkhê, (en grec αρχη, « origine », « principe », « pouvoir » ou « commandement »). L'étymologie du terme désigne donc, d'une manière générale, ce qui est dénué de principe directeur et d'origine, « absence de principe », « absence de chef », « absence d'autorité » ou « absence de gouvernement »
La pensée anarchiste s’oppose par conséquent à toutes les formes d’organisation sociale qui oppriment des individus, les asservissent, 
leur imposent des limites les exploitent au bénéfice d’un petit nombre, les contraignent, les empêchent de réaliser toutes leurs potentialités. L'anarchisme est opposé à l'idée que le pouvoir coercitif et la domination soient nécessaires à la société et se bat pour une forme d'organisation sociale et économique libertaire, c'est-à-dire fondée sur la collaboration ou la coopération plutôt que la coercition. 
Opposé à tout credo, l'anarchiste prône l'autonomie de la conscience morale par-delà le bien et le mal définis par une orthodoxie majoritaire, un pouvoir à la pensée dominante. L'anarchiste se veut libre de penser par lui-même et d'exprimer librement sa pensée.
À ces fins, ils préconisent l'auto-organisation des individus par fédéralisme, comme moyen permettant la remise en cause permanente des fonctionnements sociaux autoritaires et de leurs justifications médiatiques.
Autrement dit c’est la limite que je m’assigne à moi-même.
MG


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