lundi 29 mars 2021

Comment mettre à l’arrêt un pays à l’arrêt?


Une grève par temps de pandémie… Nous allons observer si et comment une coronagrève peut peser sur le pouvoir politique et patronal.

Ce lundi, les transports en commun vont arrêter de transporter des gens qui en grand nombre ne peuvent plus se déplacer en raison de la pandémie. Etrange! 

Par Béatrice Delvaux Le Soir

Une grève par temps de pandémie, quasi au jour 1 du troisième confinement, voilà qui suscite d’abord et avant tout de la curiosité. Mais comment donc mettre à l’arrêt un pays à l’arrêt ? Comment appeler des gens qui n’en peuvent plus d’avoir arrêté le travail, ou de ne plus travailler qu’à moitié ou par intermittence, à faire une pause sociale et solidaire ?
Ce sont les premières questions que pose le mouvement syndical de ce lundi : quel succès aura cette grève si particulière et comment les syndicats et les patrons vont-ils en mesurer les effets ? Comment imaginer des trains, bus, métros et trams à l’arrêt alors qu’il n’y a plus école, de travail au bureau et de shopping, dans un espace-temps qui ressemble au mieux à une troisième semaine de vacances de Pâques, au pire à des mois de « journées de grève sans fin » ?

Ce lundi, les transports en commun vont arrêter de transporter des gens qui en grand nombre ne peuvent plus se déplacer, non pas à l’appel des syndicats mais sur ordre du gouvernement et de leur employeur : voilà qui ajoute de l’étrange à l’étrange. Et donc, oui, nous allons d’abord observer si et comment une coronagrève peut peser sur le pouvoir politique et patronal.
La précarisation s’est accrue
Ce ne sont pourtant pas les sujets de mécontentement, de frustration et d’inquiétude qui manquent. La précarisation s’est accrue au fil des mois, on ne cesse plus d’évoquer ceux, étudiants compris, qui recourent au CPAS et aux banques alimentaires, ces artistes qui n’ont plus de revenus et de perspectives, les commerçants et les indépendants qui rejoignent leur personnel dans les fins de mois difficiles. Le rôle fondamental des syndicats, très discrets politiquement durant ces mois de pandémie, s’est aussi réaffirmé pour des employés ou des ouvriers actifs dans des petites structures exposés au bon vouloir de patrons pas toujours décidés à respecter les mesures sanitaires ou l’obligation de télétravail.
Concertation sociale indispensable
Le syndicat exerce un pouvoir qui est né de la nécessité de faire respecter des droits, des conditions de travail et un équilibre aussi dans la répartition des revenus. Pas sûr que cette grève soit le meilleur moyen de rappeler cette triple nécessité mais le message de fond demeure : la concertation sociale est indispensable à l’équilibre et la prospérité d’une société. C’est encore plus vrai aujourd’hui alors que solidarité, dialogue et échange doivent être les maîtres-mots pour garantir une gestion de sortie de la pandémie qui veille à réparer les dégâts humains, sociaux et économiques dont on va seulement mesurer l’ampleur.
On aura besoin d’intelligence collective pour l’après-covid, pas de schismes sociaux.
Grève nationale sur les salaires: c’est le blocage à tous les étages
Par Pascal Lorent
Le pays est en grève ce lundi. La FGTB et la CSC réclament que la norme salariale de 0,4 % négociée dans le cadre de l’Accord interprofessionnel n’ait qu’une valeur indicative. Les patrons refusent. Quant au gouvernement, il temporise.

A la SNCB, plus de la moitié des trains devraient circuler mais la plupart des trains P (heures de pointe) seront supprimés. - Belga.
Il existe une expression pour résumer la situation de la concertation sociale : dialogue de sourds. Raison pour laquelle la Belgique confinée est également en grève ce lundi. Un mouvement mené dans le contexte particulier, en raison du respect des règles sanitaires (pas de grands rassemblements sauf ceux autorisés par les bourgmestres et des piquets ne réunissant que quatre affiliés par syndicat), difficulté d’organiser un mouvement en télétravail, et obligation de préserver les hôpitaux.
Côté syndical, on refuse de discuter sur la base de la marge salariale définie par le Conseil central de l’économie (CCE) à la mi-janvier : 0,4 %. « Des cacahuètes », estime le front commun syndical au regard des dividendes versés par certaines entreprises et d’indicateurs démontrant la reprise de l’activité économique. Le banc syndical dénonce le corset de la loi de 1996 sur la sauvegarde de l’emploi et de la compétitivité, dont les termes ont encore été durcis en 2017. FGTB, CSC et CGSLB réclament que cette marge n’ait plus qu’une valeur indicative. A respecter dans les secteurs en difficulté mais que l’on pourrait dépasser dans ceux qui ont profité de la crise sanitaire pour engranger des bénéfices. Face au refus patronal, les syndicats socialiste et chrétien (mais pas le libéral) ont choisi de mener une journée d’actions, ce lundi 29 mars.
« La loi, c’est la loi »
Côté patronal, on refuse de déroger à cette norme fixée par le législateur. Au nom de la compétitivité des entreprises et la préservation de l’emploi, en invoquant le recul du PIB enregistré en 2020. « La loi, c’est la loi ». Et comme les employeurs conditionnent l’approbation de la répartition de l’enveloppe bien-être à la conclusion d’un Accord interprofessionnel (AIP), ce sont non seulement les hausses salariales mais aussi celles des allocations sociales et des basses pensions qui restent bloquées.
A lire les entretiens ci-dessous, il apparaît que chacun campe sur ses positions. Chacun défend sa logique, sans envisager un pas vers l’autre. Et si employeurs et syndicats estiment qu’un accord est possible, c’est à la condition que l’autre camp rejoigne sa logique.
Dans ce contexte, la patate chaude revient au gouvernement. L’accord de majorité ne permet pas de revoir la loi de 1996. Mais il offre la possibilité au ministre de l’Emploi d’agir par circulaire ministérielle et arrêté royal. A condition d’obtenir l’accord de ses partenaires de majorité. Or le consensus reste à ce stade improbable. L’aile droite du gouvernement relaie le point de vue patronal ; l’aile gauche se fait l’écho de la thèse syndicale.
Avec le risque d’accoucher d’un compromis bancal qui ne contentera personne. Ou son absence, qui mettrait à mal le modèle de concertation sociale à la belge, déjà malmené par le rejet du précédent AIP.


COMMENTAIRE DE DIVECITY
ET SI IN FAISAIT LA GREVE DE LA GREVE ?

Non ce n’est pas une histoire belge. Mais si je vous assure !
Ils avaient inventé les vareuses rouges (CGSP) ou vertes (CSC) ou bleues (CGSLB) pour s’ identifier. Pour se compter surtout comme le font les gilets jaunes ou les musulmanes voilées. Toujours la recherche de l’identité dans la solidarité. On le sait désormais les rouges , comme les verts sont largement noyautés par le PTB qui fait de l’entrisme partout où il peut. « Le syndicat exerce un pouvoir qui est né de la nécessité de faire respecter des droits, des conditions de travail et un équilibre aussi dans la répartition des revenus. Pas sûr que cette grève soit le meilleur moyen de rappeler cette triple nécessité mais le message de fond demeure : la concertation sociale est indispensable à l’équilibre et la prospérité d’une société »
Les syndicats ne se renouvellent pas, ils sont ringards et conservateurs dans leur modus operandi qui n’engendrent que lassitude et ennui. Que faire pour sortir de ses rails vieux d’un siècle admirablement caricaturés par Kroll, comme d’hab ?
MG 



 

jeudi 25 mars 2021

Georges-Louis Bouchez: "Ce nouveau lockdown est un triple échec"


Les libéraux francophones acceptent mal les nouvelles mesures annoncées mercredi à l'issue du comité de concertation.

Ils évoquent clairement un nouveau "lockdown" qui selon, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, est la conséquence d'un "triple échec". "Ce nouveau lockdown est un triple échec. Il est aussi regrettable que le fardeau pèse essentiellement sur la Belgique qui travaille. Il faut des données objectives pour apprendre à vivre avec le virus et surtout accélérer la vaccination", a-t-il déclaré sur Twitter.
Le MR vise tout à la fois la stratégie mise en oeuvre et la vaccination. Il constate un manque d'adhésion, beaucoup d'efforts fournis jusqu'à présent mais une absence de résultats. Il épingle aussi un manque d'études scientifiques et de chiffres permettant de déceler l'impact des mesures prises ou à prendre. A ses yeux, il aurait fallu penser à des mesures simples et claires susceptibles d'avoir un impact. Le MR regrette enfin que ce soient toujours les mêmes qui paient sans avoir de perspective. Il note à cet effet que l'échéance du 1er mai évoquée jusqu'à présent pour la relance de l'horeca et d'autres secteurs d'activité n'a plus été citée vendredi.
L'ex-ministre des Indépendants, Denis Ducarme, s'est montré encore plus direct. "Ce lockdown qui ne veut pas dire son nom, c'est une nouvelle promesse de larmes et de sang pour les Belges qui ont besoin de travailler", a-t-il lancé sur Twitter.
Interrogé par le Vif, le député a affirmé que sa confiance dans le comité de concertation -où siègent pourtant trois ministres de son parti (Wilmès, Jeholet, Clarinval) était "ébranlée". "Il m'est très difficile de soutenir ces décisions", a-t-il ajouté. "Quelque chose s'est cassé pour nous. On ne parle pas encore de rupture de confiance mais nous avons vraiment le sentiment de n'avoir pas été entendus alors que trois membres libéraux se sont exprimés au comité de concertation".
Dans la majorité, les réactions n'ont pas manqué pour ce qui semble à certains un manque de solidarité.
"Les décisions du Codeco sont dures et vont encore impacter davantage de nombreux secteurs qui sont déjà en souffrance. Ces décisions ont été prises collectivement et les flinguer a posteriori quand on y a participé n'est ni responsable ni à la hauteur des enjeux", a déploré le chef de groupe Ecolo-Groen à la Chambre, Gilles Vanden Burre.
Intervenant dans un débat en commission de l'Intérieur, le député Hervé Rigot (PS) s'en est pris aux "cavaliers fous" dont les tweets sapent l'adhésion de la population. "Je dis stop", a-t-il ajouté.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"QUELQUE CHOSE S'EST CASSE POUR NOUS »

Pourquoi désespérer Billancourt ?
« On ne parle pas encore de rupture de confiance mais nous avons vraiment le sentiment de n'avoir pas été entendus » Bouchez
 Alors qu'il était en plein compagnonnage avec le PCF, dans les années 1950, Sartre rétorqua à des critiques de gauche qu' « il ne faut pas désespérer Billancourt », voulant signifier par là qu'il ne faut pas forcément dire la vérité aux ouvriers, de peur de les démoraliser. Sartre savait aussi faire son jésuite.
Les déclarations des deux grandes gueules du MR Bouchez et Ducarme sont de nature à désespérer les démocrates les plus motivés. 
C’est quoi ces deux matamores qui désavouent publiquement le gouvernement dont ils font partie ? 
Le citoyen belge moyennement démocrate n’en peut plus. Il est écoeuré par le festival de contradictions et de disfonctionnements, par  la manière dont la Vivaldi manage la crise sanitaire la plus déstabilisante de l’après guerre. 
Si Ducarme et Bouchez sont cohérents, ils doivent arracher la prise de ce gouvernement, ce qui provoquera le chaos, des élections anticipées  et la montée en flèche des partis les moins démocratiques entraînant l’impossibilité de former une nouvelle majorité fédérale.
 "Un ministre ça démissionne ou ça ferme sa gueule", c'est une phrase dont vous vous souvenez, c'est vous qui l'avez prononcée.. ."
Jean-Pierre Chevènement : "Je l'ai prononcée le jour où j'ai quitté le gouvernement...où j'avais décidé de quitter le gouvernement en 1983. J'ai toujours eu une certaine conception...je dirais un certain sens de l'Etat"
Le sens de l’Etat, c’est  précisément ce qui manque le plus à nos gouvernants. Voilà qui plonge notre pays dans  la pire des crises : la crise de confiance à l’égard de l’Etat.
MG



lundi 22 mars 2021

Une Bourse Jacques De Decker pour la curiosité


Un prix qui célèbre l’enthousiasme en littérature : l’hommage de Passa Porta à l’homme de lettres, disparu l’an dernier.

Par J.H. Le Soir
Il y a presque un an que nous quittait l’écrivain et ancien journaliste du Soir Jacques De Decker, le 12 avril 2020. Auteur, traducteur, adaptateur, animateur, ce passionné défenseur des lettres, actif au conseil d’administration de divers théâtres, incontournable du jury du Prix Rossel, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, fut également un président hors du commun à Passa Porta, le temple bruxellois de la littérature.
Parce qu’il était « une véritable passerelle entre les langues et les cultures », Passa Porta a décidé, en ouverture de son festival bisannuel, de lui rendre hommage avec la création d’un prix portant son nom : la Bourse Jacques De Decker – ode à la curiosité. Une bourse créée « pour perpétuer l’insatiable curiosité de ce pilier du monde littéraire en soutenant l’enthousiasme au-delà de la frontière linguistique et de nouvelles façons de rendre vivante la littérature. »

Ce dimanche 21 mars, un appel à candidatures a été lancé à destination de tous les jeunes créateurs et créatrices littéraires (jusqu’à 35 ans) : auteurs et autrices, traducteurs et traductrices, éditeurs et éditrices mais aussi podcasteurs et podcasteuses, DJ’s, créateurs et créatrices de jeux (vidéo et autres), etc. Pas de limite à la créativité.
Les candidat.e.s devront rendre une description de leur projet sous la forme de leur choix (à condition qu’il puisse être examiné par le jury) et un budget y attenant d’ici le 30 juin prochain. Le jury se réunira alors pour élire le projet répondant selon lui le mieux aux critères suivants : le caractère novateur du projet, son impact pour le public, sa durabilité, son aspect participatif et le fait qu’il crée réellement de nouveaux échanges par-delà la frontière linguistique.
Le Prix sera doté de 5.000 euros et la réalisation du projet choisi pourra être accompagnée par l’équipe de Passa Porta.
Avec cette initiative, amenée à être renouvelée chaque année, la maison internationale des littératures à Bruxelles souhaite célébrer « l’infatigable curiosité de Jacques De Decker, la revendiquer en héritage et continuer, comme il l’a fait toute sa vie, à défricher de nouveaux talents et créer des ponts entre les deux communautés linguistiques de notre pays. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« UNE VERITABLE PASSERELLE ENTRE LES LANGUES ET LES CULTURES »

C’est l’évidence : Jacques De Decker est littéralement et littérairement un passe-muraille irremplaçable.
Par un singulier hasard dont la vie a le secret, en revenant en voiture des funérailles de notre ancien professeur de néerlandais Sera De Vriendt, Jacques, un ami de plus de septante ans, m’incita fortement à lire Cynthia Fleury. « Il n’y a pas de hasards » disait C.G. Jung « seulement des synchronicités. » Hasard ou synchronocité, j’abordai l’œuvre de Cynthia Fleury par les « Les Irremplaçables » ou l’expérience de l’irremplaçabilité pour préserver la démocratie.
« Tu n’es pas irremplaçable ! » Qui ne s’est jamais vu renvoyer cette phrase à la figure ? Dès l’enfance, puis dans les relations familiales, professionnelles, voire amoureuses, la formule est répétée à outrance. Contrairement aux idées reçues, la dynamique d’individuation ne s’oppose en rien à l’épanouissement de la démocratie. Individuation et démocratie sont inextricablement liées.
Mais qu’avait donc de si irremplaçable Jacques De Decker ? La réponse est donnée par Jean Weisgerber son professeur de littérature néerlandaise à l’Université libre de Bruxelles qui découvre chez son étudiant de 22 ans son irremplaçable singularité.
« Tu aurais pu faire carrière à l’université. Bruxellois, tu manies avec une égale facilité nos deux langues nationales. Ton mémoire de licence, édité en néerlandais (Over Claus’ toneel) fit date ; tu ébauchas une thèse de doctorat ; tu devins mon assistant. Et tout en enseignant, tu organisais avec autorité séminaires, rencontres, interviews, tentant toujours de jeter des ponts entre ce que l’on appelle aujourd’hui des « communautés linguistiques ». Ta plume te démangeait et tu avais envie de la laisser courir à sa guise, renonçant aux vérifications, aux fiches, à ces fatras de dossiers qu’exigent les études littéraires. Chacun essaye de planter ses passions dans le meilleur terreau-sans toujours y réussir. Pour toi, l’heure du choix -créer ou commenter ?- sonna lorsque je te chargeai d’une recherche, que tu déclinas. Puis-je te dire que je suis heureux de t’avoir aidé par là, fût-ce négativement, à trouver ta voie. 
Tu m’écrivais : « je sens bien que le travail scientifique, sa rigueur et sa permanence me sont indispensables, que c’est seulement en m’imposant à nouveau cette discipline que je compenserai mes tendances à la dissipation. Il faut que je m’astreigne à approfondir les choses, à ne pas me contenter de les effleurer ou de les rêver ».
Mais cette lettre « eines jungen Dichters », étonnamment lucide, contenait aussi cette confession, capitale : « Depuis des mois, je m’aperçois que ce genre de travail- prudent, méticuleux, lent-s’inègre malaisément dans la vie que je mène…Mon temps est si morcelé, si atomisé, que je me retrouve avec des bribes d’heures qui suffisent à pondre un article de journal, pas une étude de longue haleine ». Ton choix a été judicieux : il t’était dicté par ce que tu savais de toi-même.     
On a tout dit des talents multiples de Jacques de Decker mais on a trop peu souligné la singularité de son « double Je » (Pivot). JDD se disait « d’ascendance flamande et de descendance francophone ». Ascendere ad unitatem nous conseillait Paul Briot, notre prof de latin à l’Athénée Blum. Ce fut la devise de Jacques et ce devrait être celle de l’Europe. C’est que, comme les moins mauvais d’entre nous, il incarnait la double culture romane et germanique qui fait la singularité et osons le dire « l’irremplaçabilité » de notre chère belgitude patrie du surréalisme. La « surréalité » est faite de deux réalités qui en engendrent une troisième comme la synthèse naît de la fusion entre la thèse et l’antithèse. Issu d’une famille ninovite catholique émigrée à Schaerbeek, Jacques fut initié à la langue et à la culture française par ses excellents professeurs de l’Athénée Blum exactement comme le furent Verhaeren, Maeterlinck ou Van Leerberghe au Collège Sainte Barbe de Gand. 
Le vrai drame de la Belgique, c’est précisément qu’il n’y eut qu’un seul Jacques De Decker qui mit tout son charme, son talent et sa fougue au service de sa double culture et de son identité multiple.
Bruxelles est certes la ville la plus cosmopolite au monde après Dubaï mais le Bruxellois est généralement encaqué dans son unilinguisme obstiné volontiers allergique à tout ce qui est flamand qu’il regarde avec le mépris qu’on affiche pour je ne sais quel relents collaborationnistes réels et/ou imaginaires. 
Il partageait cette singularité avec son autre professeur de néerlandais schaerbeekois, le surdoué  André Delvaux dont peu de francophones imagineraient l’ascendance flamande. C’est que l’enseignement francophone bruxellois  foncièrement assimilationniste, était volontiers méprisant pour qui a la moindre trace d’accent.
Jacques De Decker était conscient de cela plus que personne et il y répondait avec un sourire lunaire, une irremplaçable candeur et une diction française frisant la perfection.
Oser l’expérience de l’irremplaçabilité est un acte courageux dont l’enjeu est relationnel : il s’agit de construire avec l’autre une responsabilité, de s’engager activement dans une dynamique de décentrement pour faire lien avec le monde, avec les autres, pour se lier au sens et donc à la réalité. 
Mais attention, n’est pas irremplaçable qui veut ou qui aimerait bien :
« Connaître et se connaître soi-même implique un risque, un prix, celui douloureux de prendre conscience du manque, de la stupidité, voire de l’absurdité du sujet, mais qui, grâce à l’imagination et à l’humour peuvent être retournés et sublimés. »
Passa Porta a le grand mérite de vouloir jeter des ponts entre les cultures quand la tendance est à construire des murs. Elle rend un superbe hommage à son ancien président, hors du commun, du temple bruxellois de la littérature cosmopolite.
Il y a plus grave que  de perdre un ami, fût-il irremplaçable, ce serait de  ne pas l’avoir connu.
Marc Guiot 

Cynthia Fleury, Les irremplaçables, Gallimard, 224 p., 16.90 euros. sortie le 3 septembre 2015.

UNE JEUNESSE SCHAERBEEKOISE OU LES ANNEES D’APPRENTISSAGE DE JACOBUS DE DECKER
Il a beau nous avoir faussé compagnie, il est toujours là et bien là, Jacques l’artiste, sculpteur de sa vie, comme Goethe, Joyce, Brecht ou Claus qu’il admirait.
Je ne connais personne qui ait su à ce point magnifier ses talents de jeunesse, ses précieux dons d’enfance.
Un accident stupide, gamin il fut trainé par un chauffard sur des dizaines de mètres, lui fit revivre en un instant sa jeune vie la transformant en destin. Il serait artiste comme son père ou rien.  Il le décida ce jour-là. Il n’avait pas dix ans.
 Fils de Luc, portraitiste flamand du roi Baudouin-les fameux billets de vingt franc- des excellences bruxelloises, des paysages brabançons et de Mariette, maîtresse femme, institutrice de son état qui rêvait que son aîné devînt médecin. « Ne m’empêche pas, maman, de devenir artiste » lui disait-il, exaspéré, quand elle faisait trop monter la pression. Grand lecteur, il fit la leçon à sa chienne qui lui esquinta une jolie reliure de Georges Bernard Shaw : Non, Lola on ne mange pas les livres, on les dévore. 
Il rencontra à l’athénée Fernand Blum de Schaerbeek des maîtres à penser, à vivre, à douter et surtout à chercher : le cinéaste André Delvaux, le peintre Jo Delahaut et ses professeurs de Français, Paul Delsemme, dit Polle l’éveilleur , qui lui fit croiser Ionesco et Etiemble ; Frans François, dit le Susse par antiphrase, fou de Stendhal et de Paul Valéry (Le vent se lève, Il faut tenter de vivre) et sosie de Gérard Philippe. Quand ce dernier décéda inopinément, le Susse qui lui ressemblait comme un frère, prit le grand deuil et prononça au débouté, cravaté de noir devant ses rhétoriciens médusés, un éloge funèbre du comédien digne des harangues de Malraux au Panthéon. Ce n’était pas un cours de français, c’était un spectacle, commentera Charles Flamand, alias Frédéric Baal grand ami de Jacques, lui aussi blumien de coeur.
Adolescent, avide de rencontres, il échangea à la maison des Arts, aux dominicales du distingué éditorialiste et bourgmestre Gaston Williot, avec le grand Magritte, le facétieux Michel Simon, la belle Michèle Morgan et le gratin de la schaerbeekoise intelligentsia. 
Luc De Decker l’immortalise jeune homme en costume cravate, un livre ouvert à la main, à côté de son frère, le futur sénateur et ministre Armand en blouson de daim, nonchalant, la cigarette à la lèvre.
Il avait l’œil du peintre, la plume du poète, la fougue journalistique, la gouaille du critique inspiré, la finesse des bons traducteurs et surtout la verve souriante et la voix suave, enjouée du causeur accoudé à la cheminée.
Jacques écrivait à treize ans pour le journal de l’athénée des critiques de cinéma de bon niveau, en classe de poésie, il prépara pour ses petits camarades de classe une conférence ambitieuse sur l’œuvre romanesque de Marcel Proust tout en montant une soirée littéraire comme on en revit jamais sur la scène de Blum.  Il y créera, un an plus tard le Ménage de Coroline avec dans le rôle titre la lycéenne Véronique De Keyser, future députée européenne et actuelle présidente du CAL, un inédit de Michel de Ghelderode, autre Schaerbeekois mythique à qui il consacra, encore lycéen, un numéro complet de Marginales. Il inventa avec quelques copains fous de théâtre -une rhéto de rêve - avec André  Lheureux et le futur avocat du roi et chroniqueur du Soir Alain Beerenboom - le Théâtre de l’Esprit frappeur en souvenir d’un mécanisme infernal monté par les potaches chahuteurs sous le plancher de la classe de latin,  un stalag provisoire installé dans la cour de récréation dont le titulaire était un horrible pion : 
« Messieurs j’entends comme un esprit frappeur !» 
Aristide Berré, le plec, préfet de droit divin à la dégaine de Maigret,  exigeant mais tolérant, ne prit pas de sanction. Le beire  était au premier rang avec ses fans quand il mit en scène La Cantatrice Chauve en 1963, rue Josaphat dans les caves où papa Lheureux entreposait ses bobines de cinéma.  
Issu d’une famille catholique, Jacobus fera, comme il disait, son chemin de Damas à l’envers en écoutant une conférence à Blum sur l’existentialisme et le mythe de Sisyphe prononcée par son prof d’histoire, Raymond Rifflet, dit le Riffle, futur bras droit de Jacques Delors. C’était cela le Fernand Blum des années soixante : un brûlot élitaire de pensée libre et d’insolence policée. Paul Boons, dit le Cabbe de Boons Espérance, enseignait la philosophie sans sourciller dans un chahut indescriptible. Roger Marlé, le Roje, professeur d’anglais maniéré, toujours tiré à quatre épingles à la diction très BBC English exigeait de ses élèves  une prononciation parfaite.  Maurice Weyembergh, dit  Mauritius, barbe courte des philosophes,  heideggérien avant tout le monde, inconditionnel de Hannah Arendt ,futur professeur à la VUB et éditeur de Camus dans la Pléiade, y enseignait le néerlandais comme André Delvaux du reste quand il n’animait pas sa classe de cinéma.  Ajoutons que cette brochette d’enseignants excentriques et sûrs de soi -nous sommes le corps professoral d’élite -arboraient des tronches ensoriennes comme celles des inoubliables caricatures des profs de Fellini dans son Amarcord. 
C’est bien avant le règne funeste de Roger Nols que Jacques adolescent croisait dans le hall de l’austère maison au 35 de la rue de l’Est –ex oriente lux- les  Vlaemsche koppen  des écrivains flamands qui venaient se faire faire le portrait dans l’atelier du peintre De Decker. Jacques se sentait flamand francisé à la manière de ses ainés gantois issus de Sainte Barbe : Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach et Van Lerberghe.
Cinquante ans plus tard il improvisera à la maison communale de Schaerbeek pour quelques happy few une causerie sur ses auteurs flamands préférés à partir des esquisses préparatoires au fusain de Luc : un moment de grâce. Bel hommage de l’artiste du verbe à son papa artiste peintre à l’occasion d’une rétrospective de son œuvre.
A l’université de Bruxelles JDD, eut pour maître le grand néerlandiste Jean Weisgerber qui lui présenta Hugo Claus dont il deviendra un proche. André Delvaux, son ami et compagnon de promotion imposera l’érudit et élégant dandy à  la pipe - pijp en boek- comme modèle à Yves Montand pour son rôle de composition d’un prof de linguistique dans son meilleur film, un soir un train. 
Surtout, JDD fut le disciple de l’immense germaniste français Henri Plard (ULB), prince des lettres allemandes et traducteur inégalé notamment de l’œuvre d’Ernst Jünger dont Jacques, lui-même traducteur et surtout adaptateur talentueux, se préparait à éditer les inédits avant que la grande faucheuse ne le surprît dans un taxi. Il avait le projet d’écrire une vie de l’auteur de l’opéra de quat sous, ainsi qu’un opéra brechtien inspiré de La bonne âme de Se-Tchouan. Il rêvait de publier les papelards de Plard pour révéler à la République des Lettres un grand érudit de la stature de Georges Steiner sans s’avouer que lui, Jacques De Decker, en était un autre.

Marc Guiot septembre 2020

vendredi 19 mars 2021

Le MR tente de reformer une alliance avec Défi: dans quel but et avec quelles chances d'aboutir?


La Libre Belgique

Les libéraux seraient-ils en proie à la nostalgie ? Certains d’entre eux rêvent de plus en plus fort à cette époque glorieuse où, alliés au FDF (devenu Défi), ils obtenaient 30 % des voix aux élections régionales bruxelloises de 2009. Depuis la fin de cette union, sacrifiée en 2011 sur l’autel de la scission de BHV, le MR a dû s’habituer à ne plus être la première formation dans la Région-Capitale. Pourtant, si l’on additionne les résultats de Défi et du MR dans les plus récents sondages, l’ancienne fédération dominerait le Parlement régional. " On n’a jamais été plus forts que lorsque nous étions en cartel, confie un MR. Et les difficultés que l’on a connues sont du passé."(…)


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
VOILA QUI EST TOUT A FAIT SURREALISTE.

Georges Louis Bouchez, dauphin de Charles Michel fils, a été élu président du MR par la tendance dure et néolibérale du MR contre la candidate  Christine Dufraigne dont plus personne ne parle désormais et qui incarnait le courant social-libéral du parti bleu. La première chose qu’aie proclamée François De Smedt en accédant à la présidence de Défi c’est son adhésion au libéralisme social cher à Louis Michel le père.   On imagine donc difficilement un rapprochement entre Bouchez et De Smedt qui sont comme l’eau et le feu. 
Georges Louis Bouchez rêve éveillé. Ce n’est pas la première fois et sans doute pas la dernière.
MG

mercredi 17 mars 2021

Le télétravail aurait fait grimper la productivité des salariés de 22 %


Selon les calculs de l’institut Sapiens, cette efficacité a notamment contribué à préserver plus de 200 milliards d’euros de PIB en 2020.
Par Hayat Gazzane
 
La motivation des salariés en télétravail serait plus importante. Marguerite De Valois / stock.adobe.com
Le télétravail rend les salariés plus efficaces. C’est ce qui ressort de l’étude publiée ce lundi par l’Institut Sapiens et mise en lumière par Le Parisien. Selon le think tank, la productivité des employés travaillant à distance a augmenté de 22 % lors des épisodes de confinement.
Les raisons sont multiples. Parmi elles, une réduction des « distractions et perturbations », selon les auteurs, telles que les pauses-café, les déjeuners à rallonge, les multiples réunions ou les bruits environnants. Le temps de trajet économisé s’est par ailleurs transformé en temps d’activité ou en temps de sommeil économisé, permettant aux salariés d’être en meilleure forme.
Conséquences positives sur le PIB
Autre élément positif : le travail à distance permettrait d’augmenter la motivation et la responsabilisation des salariés. Ces derniers ont par ailleurs une meilleure gestion de leur emploi du temps. Les auteurs de l’étude pensent également que le télétravail permettrait de résoudre « les nombreux dysfonctionnements managériaux », souvent source de conflit ou d’absentéisme.
Ces effets positifs ont eu des conséquences économiques concrètes depuis que le télétravail s’est imposé aux Français l’an dernier, assure l’institut Sapiens. En permettant aux entreprises de poursuivre leur activité avec des gains de productivité, le télétravail aurait ainsi permis de sauvegarder entre 216 et 230 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) en 2020. La fourchette se situerait entre 167 et 173 milliards de PIB lors du premier confinement, et entre 49 et 57 milliards lors du second, en novembre.
Effets pervers
Mais attention : le télétravail n’est pas forcément la panacée. S’il s’impose sur le long terme, sans suivi, il pourrait à terme avoir l’effet inverse en entraînant une perte de productivité pouvant aller jusqu’à 20 %, préviennent les auteurs. De nombreux salariés, lassés d’être tenus éloigné de leur bureau et de leurs collègues, font état de leur mal-être. Une enquête Harris Interactive publiée le mois dernier indiquait une augmentation du sentiment d’isolement, de stress et d’angoisse parmi ceux qui télétravaillent.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES PARADOXES DU TELETRAVAIL
Q
Je n’en reviens pas. Moi le provincial  qui monte à Bruxelles de temps en temps en voiture,  n’y comprends plus rien : on entre à Bruxelles le matin sans files, sans bouchons et on pénètre dans une ville fantôme où tout le monde avance masqué et roule au pas. Est-ce que je rêve ?
Et voici que je découvre ceci : le télétravail qui désencombre les autoroutes et les voiries municipales augmenterait paradoxalement la productivité.  C’est une vraie métamorphose !
Faut-il s’en réjouir et/ou redouter les retombées négatives de cette situation : manque de contacts sociaux, de distractions, d’interactions multiples sociales et culturelles…
Surtout, les travailleuses et travailleurs à distance finiront par se lasser de l’éloignement et gagnés par la dépression.
Nous somme entrés dans l’ère du totalement différent qui exigera de nous tous un mode de vie très différent. Saurons-nous nous y faire ?
Je crains que nous nous n’aurons pas le choix.
MG 

mardi 16 mars 2021

De Bleeker: "Nous allons devoir nous serrer la ceinture les 10 prochaines années"


Le Vif
"Nous allons devoir nous serrer la ceinture les dix prochaines années", a décrit la secrétaire d'État au Budget Eva De Bleeker (Open Vld) lors d'une conférence sur le numérique dans une haute-école à Hasselt, rapporte Het Belang van Limburg mardi.
Le rapport du comité de monitoring, établi par les experts des services du gouvernement fédéral, a mis en avant la semaine passée que les gouvernements des divers échelons en Belgique se dirigent vers un déficit d'environ 36 milliards d'euros en 2021. Le déficit fédéral sera cette année de 29 milliards d'euros, est-il anticipé. Les gouvernements doivent délier les cordons de la bourse dans le cadre de la crise sanitaire du coronavirus.
Néanmoins, le gouvernement conserve son objectif de s'en tenir à un déficit de 3% d'ici 2024. "Nous devons éviter que les générations futures soient pénalisées par ce trou. Nous traversons une crise inconnue dont nous ne savons pas quand et comment elle prendra fin. C'est naturellement difficile lorsqu'il faut établir un budget. Nous devons constamment adapter notre politique", a commenté Mme De Bleeker à Hasselt. "Il faudra se serrer la ceinture dans les 10 prochaines années, mais en même temps nous devons aussi investir dans le futur", a-t-elle conclu.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY 
"IL FAUDRA SE SERRER LA CEINTURE DANS LES 10 PROCHAINES ANNEES, MAIS EN MEME TEMPS NOUS DEVONS AUSSI INVESTIR DANS LE FUTUR"
C’est la quadrature du cercle. Helmut Schmidt disait : « les investissements d’aujourd’hui sont les emplois de demain » Que se passera-il donc si l’Etat n’a plus du tout la capacité d’investir ?
Qu’ adviendra-t-il de notre système de santé réputé l’un des meilleurs au monde, de notre enseignement(il coûte cher sans être performant) qui doit nous former les médecins, les ingénieurs les enseignants de demain ? On ne saurait plus miser sur une croissance illimitée sur une planète limitée. Il ne nous restera qu’une seule et unique solution : TINA, there is no alte rnative . La solution s’appelle « la sobriété heureuse »  (Pierre Rabhi) autrement dit AGALEV : « anders gaan leven » : décider de vivre autrement, de dépenser autrement (moins de consommation), de travailler autrement (plus de télé travail) , de manger autrement (plus de bio,de slow food) de penser autrement surtout , comme le suggérait Gandhi : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde ! » Ce sera rude mais ce sera la métamorphose ou la mort.
MG

mercredi 10 mars 2021

Fini le Covid, oubliée la pauvreté : le vrai match du moment, c'est Harry et Meghan contre Elizabeth


Humeur
Par Jack Dion Marianne

"Dans la presse d’Outre-Manche, ces accusations et ces propos subversifs ont fait passer toutes les autres questions de l’heure au second plan. Fini le Covid, oubliée la pauvreté, occulté le drame des enfants sans école pour cause de confinement, enterrée la fronde des infirmières et des autres. Le grand match du moment est : pour Elizabeth ou pour Meghan ?", écrit Jack Dion.
C’est ce qui s’appelle avoir le sens des priorités. Dans son édition datée du 9 mars, Le Monde a publié une page entière consacrée à la Grande-Bretagne. En tête, les derniers aléas de la monarchie, avec les accusations de Harry et de Meghan, lancées sur CBS sous la pression terrible de Oprah Winfrey. En dessous un article intitulé : «La fronde des infirmières britanniques contre les bas salaires ». Entre la couronne d’en haut et la piétaille du bas, le cœur médiatique n’hésite pas.
En haut, le calvaire du couple formé par le prince Harry et sa dulcinée. Dans leur modeste propriété de Santa-Barbara, en Californie, au nord-ouest de Los Angeles, achetée à prix d’ami (12,77 millions d’euros), ils ont reçu la papesse des interviews, une voisine, connue pour son engagement éthique aux côtés des Démocrates, ce qui la classe d’office dans le monde du Bien.
L’entretien a été monnayé à un tarif situé entre 5,9 et 7,6 millions d’euros, car lorsqu’elle est royale, la parole est d’or. Harry et Meghan, devenus SDRF (Sans Domicile Royal Fixe), assurent qu’ils n’ont rien touché de cette somme, empochée par l’intervieweuse au bras long, via sa société de production. Comment ne pas les croire ?
UN REMAKE DE THE CROWN
En bas, l’indignation des petites mains du NHS, l’hôpital public, payées au lance-pierres. Elles ont eu un coup au cœur en apprenant que la hausse de leurs salaires de misère serait limitée à 1%, même pas de quoi rattraper la hausse de l’inflation (1,5%). Mais ce n’est rien en comparaison du drame vécu par Meghan et son duc de Sussex autodéchu à force d’humiliation ? En guise de réponse et de réconfort, la secrétaire d’Etat à la santé, Nadine Dorries, leur a rétorqué (aux infirmières, pas aux exilés du royaume) : « Etre infirmière, c’est une passion, les gens ne font pas ça pour l’argent ». Leur situation est sans commune mesure avec le cauchemar de la famille royale et de ses rejetons, digne d’une nouvelle saison de la série télévisée « The Crown ».
Face à Oprah Winfrey, Harry et Meghan n’ont rien caché de leurs déboires, repris et relatés devant des millions de téléspectateurs dans le monde entier. Elle, la larme à l’œil, s’est dite soumise à du harcèlement et à une forme de racisme larvé au sein de la famille royale. Lui, « costume clair et voix grave », écrit Le Monde (un homme est un homme), a expliqué qu’il était « pris au piège », et qu’il ne voulait pas finir comme sa mère, la princesse Diana.
LES NOUVEAUX MIGRANTS
Il leur fallait donc s’échapper de l’enfer de Buckingham Palace, et retrouver la liberté, un peu comme ces migrants qui fuient la tyrannie, à ceci près qu’il est plus facile de traverser l’Atlantique en jet privé que la Méditerranée sur une embarcation de fortune.
Dans la presse d’Outre-Manche, ces accusations et ces propos subversifs ont fait passer toutes les autres questions de l’heure au second plan. Fini le Covid, oubliée la pauvreté, occulté le drame des enfants sans école pour cause de confinement, enterrée la fronde des infirmières et des autres. Le grand match du moment est : pour Elizabeth ou pour Meghan ? Pour la couronne pure et dure, à l’ancienne, ou pour la royauté inclusive ? Pour les principes coulés dans le marbre d’une monarchie symbolisant le matriarcat blanc héritier de l’Empire ou pour une version modernisée, revisitée et colorée ? En comparaison du « Megxit », le Brexit n’était qu’une partie de plaisir.
Pendant ce temps, les infirmières de la NHS comptent leurs sous, à l’instar de tous les pauvres, des moins pauvres, et des pas riches du pays, ce qui fait du monde. Pour se consoler, les uns et les autres peuvent regarder la télé et acheter des journaux où, selon le parti pris, on pleure pour Elizabeth ou pour Meghan, pour le Palais ou pour les jeunes émigrés.
UNE PAROLE QUI SE MONNAIE
Quant à ces derniers, ils vont pouvoir penser à leur avenir sous le soleil de Californie. Ils attendent un nouvel enfant, une fille, paraît-il, qui va rejoindre le petit Archie, âgé d’un an. Sans doute la petite ne se prénommera-t-elle pas Elizabeth, mais elle s’en remettra. Tous les deux devront vivre la dure vie d’une famille désormais roturière, avec ses fins de mois incertains.
Pour parer aux désagréments du quotidien, Harry et Meghan ont signé un contrat avec l’agence Harry Walker, qui va monnayer leurs confessions à des tarifs qui relèvent du secret industriel, comme les tarifs des vaccins contre le Covid achetés par l’Union européenne. On sait seulement qu’à chaque conférence, le prince encaissera 1 million de dollars. Le couple a également signé un contrat avec Netflix pour produire des séries et des documentaires. On parle d’un accord à 100 millions de dollars (environ 80 millions d’euros), de l’ordre de celui signé par les Obama.
Cela ne vaut pas la vie princière des infirmières, mais cela permettra de mettre du beurre de cacahuète sur les tartines des enfants, c’est l’essentiel.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NO COMMENT

Tout ceci est franchement écœurant. Il fut un temps où les actrices singeaient les princesses. Désormais c’est l’inverse, les royalties (sans jeu de mots) dansent comme sifflent les actrices.
Le fils cadet du prince de Galle semble avoir perdu toute dignité, tout respect de sa famille, respect de soi surtout. Quant à son oncle Andrew, le fils préféré de sa majesté, il a intérêt à ne plus jamais débarquer en terre américaine au risque de se retrouver dans la posture inconfortable de DSK, menotte aux poings.
Mais qu’est ce qui incite les medias à consacrer tant de temps et d’énergie à ces égarés héréditaires ? Les lecteurs évidemment.
L’empire britannique s’est éteint après la dernière guerre mais ,comme certaines étoiles mortes, la monarchie continuer à briller, de plus en plus faiblement.
Pauvre vieille Elisabeth qui joue sa partition depuis sept décennies sans la moindre fausse note tandis que sin entourage immédiat enchaîne les faux pas.
Goldsmith, a minister for the environment, said: “Harry is blowing up his family … What Meghan wants, Meghan gets.”

At the Downing Street press conference on Tuesday, Johnson said: “I have always had the highest admiration for the Queen and the unifying role that she plays in our country and across the Commonwealth. I have spent a long time now not commenting on royal family matters and I don’t intend to depart from that today.”

"DEVASTATEUR": LA PRESSE BRITANNIQUE SOUS LE CHOC APRES L'INTERVIEW DE MEGHAN ET HARRY
Robert Jobson, spécialiste de la famille royale britannique, révèle notamment dans les colonnes du Daily Mail qu'à ses yeux la seule gagnante de cette "nouvelle débâcle" est Oprah Winfrey.
"Le duc et la duchesse de Sussex, obsédés par eux-mêmes, ont déversé leurs problèmes sur des millions de personnes. J'avais l'impression de m'immiscer dans un chagrin privé. Par endroits, c'était terriblement grincheux, parfois difficile à regarder", explique-t-il. Il n'hésite d'ailleurs pas à critiquer ouvertement le comportement de Meghan Markle, mettant en avant ses qualités d'actrices "surcotées" pour livrer une performance "guindée et clairement mise en scène". Selon lui, qualifier la famille royale de raciste est épouvantable et malhonnête. Il ne comprend pas comment le couple peut affirmer soutenir la reine Elizabeth durant tout l'entretien et attaquer en même temps certains membres de la famille royale "de manière déplacée".
Du côté du Telegraph, les experts sont unanimes: cet entretien était à la fois ce qu'ils attendaient et à la fois tout l'inverse également. "Nous savions que ce serait de la télévision à succès. Mais ce que nous n'avions pas prévu à propos de l'interview du duc et de la duchesse de Sussex, c'est à quel point leur «vérité» allait être pure", relate la journaliste Camilla Tominey. Elle compare cette interview à un film hollywoodien et décrit la vérité du couple à des coups incessants. "On peut penser à ceux qui ramassent les pots cassés au palais de Kensington en ce moment suite à ces révélations (...) Et comme si cela n’était pas assez accablant, l’aveu en larmes de Meghan révélant avoir envisagé le suicide a réussi à enfoncer l’avant-dernier clou dans le cercueil de la réputation déjà bien rodée de la famille royale."
Pour conclure, l'experte a quelque peu attaqué le couple, affirmant "qu'ils ont été contraints de signer des accords avec Netflix et Spotify parce qu'ils n'avaient pas d'argent". Meghan Markle, en particulier, en a pris pour son grade, puisque la journaliste a même déclaré "que si pour elle "Maman' est le titre le plus important, elle veut pourtant que son fils soit un prince".
Pour ce qui est du Guardian ou du Sun, les deux journaux préfèrent ne pas se positionner sur le sujet et se concentrent sur les révélations "sensationnelles" de Meghan Markle. La BBC de son côté se contente de qualifier l'interview de "dévastatrice" pour la monarchie et d'un "coup dur pour l'institution". Le média affirme n'entendre là qu'un seul son de cloche et s'interroge sur ce que le Palais de Buckingham pourrait bien avoir à dire sur le sujet.
Finalement, le Times a lui joué la carte de la sécurité en mettant en avant le discours du Commonwealth de la reine adressé à la nation ce dimanche. Si la reine ne s'est pas exprimée sur cette interview polémique, qui à ce moment était sur le point d'être diffusée, elle a néanmoins subtilement fait allusion à Meghan et Harry. "Le contact avec notre famille est essentiel en cette période", a-t-elle déclaré.


mardi 9 mars 2021

Meghan et Harry, l’interview qui divise les Britanniques


Les propos du couple viennent révéler les fractures de l’Angleterre, entre une vision multiculturelle et moderne et une institution qui a du mal à se défaire de ses vieux rouages. Le Soir (extraits)

Alors que l’interview de Harry et Meghan devait être diffusée ce lundi soir seulement au Royaume-Uni, les révélations du couple ont occupé la presse britannique dès la journée. Et pour cause : les Britanniques s’attendaient à des révélations concernant la santé mentale de Meghan Markle comme l’avaient annoncé les teasers de CBS. Les crêpages de chignons entre l’épouse de Harry et Kate, sa belle-sœur, et ses relations toxiques avec la presse n’ont pas surpris non plus. En revanche, la question du racisme, notamment à l’égard de leur fils Archie, a été un vrai choc. « Attendez une minute, les membres de la famille royale ont dépouillé Harry, Meghan et Archie de toute sécurité alors que Meghan les avait suppliés de les conserver pour Harry ? », se plaint Joe, un Britannique, sur Twitter. « Et pourtant, le prince Andrew parvient à garder le sien malgré toutes ses affaires louches avec Jeffrey Epstein ? »
Peter Hunt, un ancien correspondant de la BBC spécialiste de la royauté estime d’ailleurs dans le Spectator qu’« aucun expert en communication ne pourra effacer (cette remarque) de la mémoire collective. » Ce détail est particulièrement « toxique pour une institution qui fournit le chef d’État constitutionnel d’un Royaume-Uni multiculturel et de quinze autres pays », poursuit-il, et ce au lendemain de la fête du Commonwealth, l’organisation intergouvernementale qui rassemble des anciens territoires de l’Empire britannique. 
 « Cette interview est une trahison honteuse de la Reine et de la famille royale. Je m’attendais à toutes ces absurdités égoïstes et destructrices de la part de Meghan Markle, mais c’est une honte que Harry la laisse ainsi traîner sa famille et la monarchie dans la poussière », s’est agacé, par exemple, le journaliste et animateur britannique Piers Morgan.
La plus grande crise depuis l’abdication
Les Républicains sont minoritaires au Royaume-Uni, ils étaient 21 % en 2018, selon l’institut de Sondage You.gov.
Pour Republica, un petit groupe qui s’oppose à la royauté, la monarchie est en train de traverser sa plus grande crise depuis l’abdication d’Edouard VIII, l’oncle d’Elizabeth II. 
« Une institution toxique »
Louise, une ingénieure irlandaise installée depuis très longtemps en Angleterre, se demande quelle était la motivation de Harry et Meghan pour réaliser cette interview, perçue au Royaume-Uni comme un tremplin pour la carrière du couple aux États-Unis. 


INTERVIEW DE MEGHAN ET HARRY: LA FAMILLE ROYALE BRITANNIQUE EST-ELLE RACISTE?
Comment la famille royale britannique a-t-elle accueilli Meghan Markle, Américaine et métisse ? L’interview choc de la duchesse du Sussex, diffusée dimanche soir sur CBS, a remis à l’ordre du jour les accusations de racisme à l’encontre du clan Windsor.
Elizabeth II vit un paradoxe : favorable idéologiquement à la décolonisation, elle reste marquée comme toute sa génération par le souvenir de l’empire dans lequel elle a grandi. 
Dans ses discours de Noël, très écoutés, épluchés, analysés, la Reine n’a jamais condamné le racisme et la xénophobie. Pareille initiative serait contraire à son style consensuel, sans aspérité, et à sa neutralité politique, estime-t-elle. En outre, des membres de la lignée ont été accusés de tenir des propos désobligeants vis-à-vis des minorités de couleur.
La royauté a pourtant parcouru du chemin. Les héritiers Windsor mènent des politiques mémorielles et de lutte contre les discriminations qui sont salutaires. Ainsi, lors d’un voyage au Ghana en 2018, le prince Charles, héritier du Trône, a décrit l’esclavage pratiqué par les Anglais comme « une épouvantable atrocité qui a laissé une trace indélébile ». Son fils aîné, William, a fait amende honorable lors de ses nombreuses visites en Afrique.
En fait, la souveraine est placée en position d’arbitre entre la dénonciation, par « Black Lives Matter », du racisme des colonisateurs et le courant de pensée nationaliste qui défend l’œuvre civilisatrice d’Albion en outre-mer en fustigeant toute repentance en la matière. Ecartelée entre les statues symboles du passé esclavagiste déboulonnées et les nécessités de protection du patrimoine national, la cheffe de l’Etat doit accomplir un exploit qui relève de la catégorie des missions impossibles. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
MEGHANOMANIA ?

Accuser la famille royale d’Angleterre de racisme est absurde et relève du coup bas. Question : à qui profite le crime ?
Observons  que les accusations de Meghan relèvent de la rumeur non vérifiée ni confirmée. Un membre de la Firme se serait posé des questions sur la couleur de peau d’Archie avant sa naissance…Un peu comme celle lancée par Trump sur la non-nationalité américaine de Barrack Obama.
 La reine se définit elle-même comme l’incarnation symbolique de Commonwealth cosmopolite, un peu comme de Gaulle se confondait avec la France. A tous égards, l’identité métisse de Meghan était, en théorie, un atout majeur pour l’avenir de la monarchie un peu comme la fréquentation d’une école flamande par notre princesse Elisabeth de Belgique est une assurance vie mour notre monarchie belge. Qu’est ce qui a donc pu transformer cet atout en une menace ? C’est une question essentielle pour l’avenir de la monarchie anglaise. Essayons d’y voir clair.
En épousant le prince Harry, Meghan Markle a-t-elle un plan de carrière, autrement dit un agenda caché ? Ce dernier s’est-il laissé aveugler par son épouse séduisante comme autrefois le roi Edouard VIII,  futur Duc de Windsor, fut subjugué par l’amour de Wallis, une autre  américaine divorcée et manifestement intrigante ?
Meghan Markle est redoutablement intelligente et elle se montre capable de gérer les medias de manière aussi diabolique que feu sa belle-mère Diana, princesse des cœurs, autre atout majeur de la monarchie devenue totalement toxique à son égard. In fine, l’intrigante se retrouve à Los Angeles, sa ville natale, dans une villa luxueuse après avoir négocié des contrats juteux avec Netflix (on parle de 100 à 200 millions de dollars). 
L’interview avec Oprah Winfrey,la papesse de la télévision américaine, montre clairement que c’est elle qui est aux commandes du couple princier, Harry se contente d’un rôle de faire-valoir. En ce qui la concerne, c’est bingo.
Mais à l’évidence, ce n’est pas bingo pour la monarchie, the Firm comme l’appelait le prince Philippe qui est en très mauvaise santé.
La principale victime collatérale est à l’évidence Charles, Prince de Galles dont l’image est écornée par son fils cadet qui règle ses comptes avec lui, après avoir été esquintée par la quatrième saison de The Crown.
C’est dire si le grand vainqueur de cette opération de dénigrement est Netflix qui ne manquera pas d’exploiter tout ceci dans son seul intérêt financier. 
Mais poussons le raisonnement jusque dans ses conséquences. Elisabeth n’est pas éternelle…quoique certains commencent à en douter.
Camilla, la rivale de Diana n’est pas aimée par les Anglais et l’image de Charles vacille malgré ses efforts surhumains de passer pour un écologiste de la première heure. Le spectre de Diana hante l’inconscient des Anglais et Meghan fait tout pour endosser la défroque de la princesse des cœurs. Il n’y aurait que 20% de républicains avérés en Angleterre mais que se passera-t-il quand la BBC annoncera que " London Bridge is down "?
Il se pourrait bien que Charles soit contraint par la pression populaire de passer son tour en cédant le relais à son fils aîné. Une fois de plus le rôle de tabloïds sera déterminant.
Vient alors la question à mille livres : William –t-il les épaules assez solide pour ceindre la couronne de sa mythique grand-mère ?
Il se pourrait bien alors que le Royaume Uni ébranlé par le brexit se délite et se disloque  comme est en train de s’évaporer le royaume de Belgique. Honni soit qui mal y pense.
MG
 
 



dimanche 7 mars 2021

Le philosophe américain Richard J. Bernstein: «Nous avons perdu la notion de bien commun»


Cette figure emblématique du pragmatisme estime que ce courant philosophique peut apporter de la lumière et de l’espoir en cette période d’incertitude.

Par Carla Mascia (El País) in Le Soir

Yes we can était un slogan à l’esprit très pragmatique », affirme le philosophe Richard J. Bernstein depuis son domicile de Manhattan où, à 88 ans, il continue d’enseigner par visioconférence. Cet affable professeur de la New School for Social Research, né à New York au sein d’une famille d’immigrés juifs, revendique la place d’un courant de pensée américain, le pragmatisme, qui reste peu connu en Europe malgré l’influence qu’il a pu avoir sur des personnages tels que l’ex-président Barack Obama ou le philosophe Jürgen Habermas. Une ignorance – voire un rejet ferme de la part des philosophes du Vieux Continent – à laquelle Bernstein a tenté de remédier toute sa vie, comme on peut s’en rendre compte dans son dernier livre, Pragmatic Encounters (Rencontres pragmatiques, non traduit en français). Dans ce recueil de textes, l’intellectuel de gauche dialogue avec les œuvres de philosophes tels que Kant ou Marcuse et de compagnons de route comme Hannah Arendt ou Habermas, pour souligner à quel point l’opposition entre les deux traditions philosophiques est stérile, en démontrant même qu’elles sont complémentaires sur des sujets tels que le multiculturalisme, la démocratie ou le mal.
Cette tradition, assimilée à tort à un mauvais relativisme, considère qu’il n’existe pas de vérité pure et absolue : nos critères éthiques, politiques, esthétiques sont faillibles et évoluent, en s’adaptant au fil de nos expériences et de nos échanges avec les autres. Pour Bernstein, qui a fréquenté la même école que Woody Allen et ne se prive pas d’employer des blagues juives pour expliquer les phénomènes politiques complexes, la démocratie n’est pas une forme de gouvernement immobile, mais une expérience collective permanente, qui repose sur la foi en la capacité de l’humanité à progresser, y compris dans les périodes les plus sombres.
La philosophie pragmatique peut-elle nous aider à surmonter la période que nous vivons ?
Je pense que oui. L’esprit pragmatique représente le meilleur de l’idée progressiste américaine, l’antithèse de toute forme de désespoir ou de cynisme. Même lorsque les temps sont difficiles, il cherche un moyen d’apporter de la lumière et de l’espoir. Il implique d’écouter ceux qui pensent différemment et de s’engager dans la société. C’est selon moi ce dont nous avons désespérément besoin dans le monde entier, bien que ce ne soit pas une tâche facile.
Comment créer ce dialogue dans un espace public commun quand on voit la population américaine si profondément divisée après l’ère Trump ?
Il est important de ne pas diaboliser les électeurs de Trump. Ce ne sont pas tous des extrémistes. L’adhésion à son discours dans une société libérale marquée par les inégalités s’explique par de nombreuses raisons. Pour analyser et combattre le trumpisme, les idées arrêtées ne servent à rien ; il est au contraire essentiel d’essayer de le comprendre. Le suprémacisme blanc a toujours existé aux Etats-Unis, depuis la Guerre de Sécession, mais je suis convaincu que nous pouvons combattre ces idées, jusqu’à les marginaliser.
Faites-vous confiance à Joe Biden pour relever ce défi ?
Biden symbolise un retour à la raison. Pourtant, les inégalités sont si ancrées qu’il est également légitime de se demander jusqu’à quel point les choses pourront changer. En réalité, cela est lié à la nature du capitalisme qui règne dans ce pays. De quelle marge de manœuvre disposons-nous pour le changement ? Je n’en ai aucune idée, mais ce que je sais, c’est que cela vaut la peine de se battre.
Vous consacrez une part importante de vos études universitaires à la violence, non seulement physique, mais également symbolique, comme celle du capitalisme.
Selon moi, la façon dont est organisé le système capitaliste financier international pousse à ce type de violence systémique. Personne ne se demande qui est responsable de la pauvreté. Même dans notre langage, nous avons perdu la notion de bien commun. Nous pouvons toujours revenir en arrière, à l’idée de bien commun développée par Roosevelt à son époque, avec des outils incitatifs et des aides sociales.
Aujourd’hui, nous assistons à un affaiblissement des institutions par une forme d’autoritarisme qui s’appuie sur des vérités « alternatives ». Dans ce contexte, n’est-il pas dangereux que le pragmatisme soutienne que toute croyance est ouverte à l’examen et à la critique ?
Il faut distinguer le faillibilisme, qui est la croyance que l’on peut se tromper, et un certain relativisme, qui estime que tout est acceptable. Je crois en la vérité. Je pense qu’il faut lutter contre l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de vérités. Les positions qui vont à l’encontre des faits prouvés sont pernicieuses.
Le pragmatisme est très étroitement lié au concept d’espérance. Dans le cas des Etats-Unis, où il existe une forme de racisme systémique et où des affaires comme celle de la mort de George Floyd éclatent, comment la préserver ?
Il peut être tentant de penser que l’on ne peut rien faire, mais ce n’est qu’un mythe. J’aimerais vous l’expliquer à l’aide d’un exemple personnel. J’ai été très actif dans deux mouvements : celui pour les droits civiques et la mobilisation contre la guerre du Vietnam. Les étudiants étaient majoritairement apolitiques, ils ne s’intéressaient pas à ces sujets et avaient pour seules préoccupations de trouver un bon travail et de vivre dans un quartier huppé. Mais c’est alors qu’est arrivé le maccarthysme, qui a entraîné, en réaction, la construction d’une réponse plus organisée. L’important, c’est de ne pas baisser les bras. Nous ne pouvons pas sous-estimer les mouvements sociaux qui émergent dans le monde entier, Black Lives Matter, le féminisme… L’un des mouvements les plus significatifs que nous ayons connus, et ce à l’échelle internationale, c’est le mouvement LGTBI. Qui l’aurait imaginé il y a vingt ans ?
 «La démocratie repose sur la manière dont vous traitez les autres»
C. M.
Qu’est-ce que Richard J. Bernstein s’est dit le jour de l’assaut du Capitole ? A-t-il été surpris ? « J’ai été surpris, mais pas pour la raison la plus évidente. J’ai été surpris que la police et le FBI ne soient pas plus efficaces. Que l’assaut ne soit pas réprimé plus rapidement. Malgré tout, je pense que c’est un symbole. Un véritable électrochoc. Aux Etats-Unis, certains imaginent que les institutions sont si solides que la démocratie ne tombera jamais. C’est une illusion. Non seulement au vu de ce qu’il s’est passé le 6 janvier, mais également de tout ce à quoi nous avons assisté au cours du mandat de Trump. Pour certains, la démocratie, c’est le libre-échange, pour d’autres, c’est un simple vote. Je ne pense pas que le cœur de la démocratie soit là. La démocratie repose plutôt sur la manière dont vous traitez les autres. Si vous n’avez pas de respect pour l’autre, s’il n’y a pas de volonté de dialoguer avec l’autre, sans cet ethos, la démocratie peut se transformer en coquille vide. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LA DEMOCRATIE REPOSE SUR LA MANIERE DONT VOUS TRAITEZ LES AUTRES »

Pour le philosophe américain progressiste Richard J. P Bernstein, « la démocratie n’est pas une forme de gouvernement immobile, mais une expérience collective permanente, qui repose sur la foi en la capacité de l’humanité à progresser, y compris dans les périodes les plus sombres. »
Constatons que la démocratie est un objet difficile à identifier et plus difficile encore à définir.
Selon lui, « la façon dont est organisé le système capitaliste financier international pousse à ce type de violence systémique. Personne ne se demande qui est responsable de la pauvreté. Même dans notre langage, nous avons perdu la notion de bien commun. Nous pouvons toujours revenir en arrière, à l’idée de bien commun développée par Roosevelt à son époque, avec des outils incitatifs et des aides sociales.
«La démocratie repose sur la manière dont vous traitez les autres»
Voilà une définition simple et pragmatique  de la démocratie qui me va tout à fait

« Aux Etats-Unis, certains imaginent que les institutions sont si solides que la démocratie ne tombera jamais. C’est une illusion. » 
Il serait grand temps que nous prenions tous conscience d’une chose évidente : la démocratie ne va pas de soi, elle demande un investissement considérable de chacun bien au-delà des votes que l’on confie à l’urne ou à l’ordi communal une fois tous les cinq ou six ans.
Pour certains, la démocratie, c’est le libre-échange, pour d’autres, c’est un simple vote. Je ne pense pas que le cœur de la démocratie soit là. La démocratie repose plutôt sur la manière dont vous traitez les autres. » 
Si vous n’avez pas de respect pour l’autre, s’il n’y a pas de volonté de dialoguer avec l’autre, sans cet ethos, la démocratie peut se transformer en coquille vide. »
C’est dire si éthique et démocratie sont effectivement les deux faces d’une même médaille.
Autrement dit, la démocratie serait une forme de fraternité voire de   solidarité pluraliste. En cela le couple démocratie/ethique serait infiniment plus solide et fécond que le couple superficiel démocratie /économie de marché.
La démocratie c’est comme la liberté ou la culture : elle se conquiert jour après jour. Aujourd’hui nombreux sont ceux qui estiment que le combat est perdu. Ils se trompent et ont grand tort de jeter l’éponge.
MG


vendredi 5 mars 2021

Bruxelles: «La police doit recréer un cadre de confiance avec la jeunesse et les personnes racisées»


Les deux bourgmestres et le chef de corps de Polbru sortent de leur droit de réserve. « Nous ne sommes pas sourds aux problèmes, nous travaillons à des réponses structurelles. »
 
Par Véronique Lamquin et Arthur Sente
ENTRETIEN
 
Des procédures instruites pour violence policière et racisme, des manifestations qui se terminent en masse au cachot… Polbru (la zone de police Bruxelles-Ixelles) accumule les critiques et faisait, jusqu’ici, le gros dos. Pour la première fois, le chef de corps, Michel Goovaerts, et les deux bourgmestres qui la dirigent, Philippe Close (PS) et Christos Doulkeridis (Ecolo) s’expriment.
La question essentielle, c’est… le mandataire socialiste qui la pose, d’emblée. « Est-ce que la police est raciste, est-ce que la police est violente ? La réponse est non, la police n’est pas raciste, n’est pas violente. Il est absolument hors de question qu’un de ses membres puisse l’être à quel que moment que ce soit. » « Nous ne l’acceptons nulle part, de personne, on ne va évidemment pas l’accepter à la police, embraie le mayeur écolo. C’est la plus grande zone du pays, la plus exposée, nous avons, peut-être encore un peu plus que les autres, un devoir d’exemplarité. »
« Se taire pour éviter l’impunité »
C’est pourtant l’un des corps qui fait le plus parler de lui, ces derniers mois. « On n’est pas sourds au fait qu’il y a beaucoup de demandes sur la façon dont la zone fonctionne », glisse Philippe Close. Muets quand même ? « Si nous voulons sanctionner, nous devons suivre des procédures, rappelle Christos Doulkeridis. Si on ne les respecte pas, on s’expose à des non-lieux, et finalement à l’impunité. On doit donc prendre ce temps-là, alors que le débat citoyen est beaucoup plus rapide et exige des réactions plus importantes. » « Le temps judiciaire est parfois trop long, le temps administratif aussi, concède le bourgmestre de la Ville. Les bourgmestres incarnent l’autorité administrative, il est normal qu’ils aient un devoir de réserve. » Au risque que cela ruine davantage encore la confiance de la population envers l’uniforme ? « Ces derniers mois, la relation entre la police et les citoyens se dégrade, relève Michel Goovaerts, trente-cinq ans dans la zone, cinq à sa tête. C’est dû au contexte international, Black Lives Matter et les gilets jaunes, ainsi qu’à la pandémie, qui n’est pas facile à gérer. On est conscients de ça. Ceux qui pensent qu’on s’en fout se trompent lourdement. Le modèle de police, en Belgique, est basé sur la confiance entre la police et le citoyen. On ne peut pas être policier sans cela. »
Ce constat posé, le trio a décidé de réfléchir à des réponses structurelles. « En s’inspirant de ce qu’on a réussi à faire, par le passé sur d’autres problématiques, comme les violences sexuelles ou l’homophobie. Avec beaucoup d’humilité et une méthode », plaide Philippe Close. Cette fois, la priorité, c’est de « recréer un cadre de confiance par rapport à la jeunesse et aux personnes racisées. Et soyons clairs : on ne parle pas d’organiser des matchs de foot entre la police et les jeunes ». « La réflexion est lancée, nous allons aussi nous faire aider d’acteurs extérieurs qui ont une compétence en la matière », souligne Christos Doulkeridis.
Un Plan diversité et jeunesse
Concrètement, ce Plan diversité et jeunesse pour Polbru n’est donc pas ficelé, mais une série de pistes sont déjà listées. « D’abord, on doit agir sur le recrutement, souligne Michel Goovaerts. Notre volonté est de recruter des Bruxellois. Est-ce qu’on y arrive ? Non ! J’espère que l’école de police régionale va y arriver, c’est leur rôle, ils ont les moyens. Et puis, le bilinguisme est problématique ! Vraiment ! Nous avons des collègues qui ne parlent pas un mot de français ou de néerlandais. On investit dans les formations. C’est important. On sait qu’il y a beaucoup d’incidents avec le vouvoiement : beaucoup de néerlandophones et même des francophones, disent “tu” au lieu de “vous”. » Autre axe : le renforcement de la police de proximité. « Il y en a toujours qui disent qu’à Polbru, ça n’existe pas. Désolé mais ce n’est pas exact, assène le chef de corps. Nous venons d’ouvrir un 4e commissariat 7 jours sur 7, 24 h sur 24, à Anvers il n’y en a qu’un. Nous avons encore en plus 13 commissariats de quartier, avec 120 inspecteurs de quartier, ce qui est nettement plus que la norme nationale. Quand on intervient dans un quartier, ce sont des policiers du secteur. »
Sur la table encore, la désignation d’un service de référence orienté jeunes, « auprès duquel les jeunes et les personnes racisées pourront dire “je ne me sens pas écouté, j’ai vécu quelque chose de pas bien ». Et puis, il y a ce dialogue permanent que la zone veut mettre en avant. Lors des rencontres de quartier, à la faveur d’initiatives rapprochant les policiers et les plus jeunes. « Mais aussi après des incidents. C’est très important de rencontrer les familles, les associations », plaident, en chœur, les deux élus. Reste que le contexte n’aide pas… « Les tensions augmentent partout dans la société, vous n’imaginez pas le nombre de courriers de délation qu’on reçoit. Prendre des mesures aussi dures sur nos comportements humains ne peut se comprendre que dans une logique de parenthèse, mais quand la parenthèse devient structurelle, parce que trop longue, ça pète de partout. Et clairement, cela se polarise sur la police », s’inquiète le bourgmestre d’Ixelles. « Les citoyens ne doivent pas avoir peur de la police. S’ils en ont peur, c’est nous qui devons résoudre ça. On doit sortir du schéma de rupture. C’est ça le signal qu’on donne. On a entendu le message », conclut Philippe Close.
A la police de se réinventer
V.LA. et A.SE.
Pas évident de tenir sa position de progressiste lorsqu’en tant que bourgmestre, il s’agit aussi d’assumer les actions de sa police. C’est d’autant plus vrai lorsque cette même police se retrouve fréquemment sous les feux des projecteurs pour ses agissements durant les centaines de manifestations qu’elle doit gérer chaque année, ou qu’elle est par ailleurs chargée d’assurer le volet répressif d’une politique de lutte contre le covid qui a laissé place à des dérives.
Charriés par une année éprouvante, Philippe Close et Christos Doulkeridis entendent malgré tout prouver qu’ils sont porteurs d’un ADN. Leur mot d’ordre ? Ce n’est pas à la société de s’adapter à la police, mais à la police de s’adapter à la société. Pour rétablir la confiance, martèlent-ils, les problèmes de sécurité doivent s’aborder de manière « structurelle ». Comprenez : en sortant du seul cadre de la police pour aborder la sécurité de manière transversale, mais aussi en faisant le premier pas vers le citoyen. L’exemple fréquemment mis en avant de la prise en charge des violences sexuelles – problématique pour laquelle Polbru s’est positivement illustrée en créant un centre rassemblant acteurs de la sécurité, de la santé, de la justice et du social – est ainsi brandi en modèle à reproduire par les trois piliers de la zone. Est-il aussi simplement transposable pour créer des solutions qui permettront rapidement d’apaiser les relations dégradées entre agents et citoyens, et a fortiori avec les jeunes qui éprouvent le racisme au quotidien ?
Si les intentions exposées ne manquent pas d’attrait, les contours d’un véritable projet restent encore un peu flous. « On ne règle pas les problèmes en organisant des matchs de foots entre jeunes et policiers », proclame Philippe Close. On ne les gommera pas non plus simplement en essayant de recruter plus localement. Un travail de réflexion en profondeur sur les stratégies d’intervention menées sur le terrain s’impose, tout comme une rigueur sans faille sur le plan disciplinaire lorsque les faits le nécessitent. En montrant qu’il s’interroge sur l’évolution des modes de protestation et en assurant s’inscrire dans une réflexion pour tâcher d’y apporter des réponses fondées sur la désescalade, le trio franchit déjà un pas sur cette voie.
«On doit inventer une approche pour les nouvelles façons de manifester»
De plus en plus souvent, les manifestations ne font pas l’objet d’une demande, n’ont pas d’organisateur ni de service d’ordre interne…

Soixante manifs en janvier, quatre-vingt en février… Malgré le Covid, la zone de Bruxelles-Ixelles reste une terre de contestation. « Christos et moi on s’est battus, pour qu’on réautorise les manifs, assume Philippe Close. Au premier confinement, il n’y en avait pas, c’était intenable. Dans un État de droit, il faut que les gens puissent dire qu’ils ne sont pas contents ou pas d’accord. » Reste que, ces derniers temps, les manifestations sont devenues synonymes, avec Polbru, d’arrestations administratives par centaines (plus de 200 le 24 janvier, pour Justice de classe, contre les violences policières, et près de 500, une semaine plus tard, contre les mesures corona). Avec, à la clé de nombreux témoignages de citoyens, emmenés en cellules, qui dénoncent l’attitude, musclée, de la police, des procédures internes et des plaintes au comité P…
 « S’ajuster au new way of protesting »
Le trio à la tête de Polbru entend, là aussi, apporter des réponses structurelles aux problèmes. « Nous sommes confrontés au “new way of protesting”, explique Michel Goovaerts. Avant, pour chaque manif, on recevait une demande, on se concertait avec les organisateurs sur le déroulement, on demandait un service d’ordre interne, une personne pour 50 manifestants et la police restait à distance. La nouvelle façon de manifester, c’est quelqu’un qui lance un appel sur Facebook, pour manifester à l’Atomium, à la gare Centrale. Et puis très vite, il y a 500 ou 1.000 personnes qui s’annoncent. Nous, on prend contact avec l’organisateur. Et là, il se rend compte que ça le dépasse, il décline toute responsabilité… mais entre-temps l’appel est là ! » « Il y a des gens qui considèrent qu’ils ne doivent plus demander d’autorisation pour une manif, ça n’est pas vrai », rappelle Philippe Close.
« Dans ces cas-là, on n’est plus dans la gestion négociée de l’espace public, constate Michel Goovaerts. On doit donc développer un système qui nous permet de gérer une manif qui n’a ni organisateur ni service interne. Et tenir compte de 50, 100 ou 200 personnes qui se greffent là-dessus, n’en ont rien à cirer de la manif et sont là pour faire de la casse après. C’est ce qu’on a eu pour la manif BLM, et place Liedts. Un groupe de travail se penche là-dessus. Attention, la gestion négociée de l’espace public, on y tient à 100 %. Mais on doit aussi inventer une nouvelle approche, qui n’existe nulle part en Belgique. On va voir avec les services d’intervention, de renseignements, de formation . » « Parmi les problèmes identifiés, il manque parfois une personne, dans la manif, identifiée comme l’interlocuteur de la police, avec qui on peut parler, dialoguer », pointe Christos Doulkeridis. Si cela rend plus complexe l’estimation du nombre de participants et, partant, du nombre de policiers nécessaires, Polbru n’a-t-elle pas mobilisé des effectifs disproportionnés, le 24 janvier ? « Je rappelle que l’Intérieur nous avait demandé d’interdire la manifestation et qu’une semaine avant, on brûlait un commissariat et des voitures dans la zone voisine. On était dans un contexte très tendu, que n’aurait-on dit s’il y avait eu des vitrines cassées ? » justifie Philippe Close.
« Des caméras dans les cellules »
Le trio pointe toutefois une série d’éléments à améliorer. D’abord, au niveau de la dislocation. « C’est le bourgmestre qui décide de la dislocation, explique le chef de corps. D’abord, on invite gentiment les gens à quitter les lieux. Il y a toujours un préavis. Certains font semblant de ne pas l’entendre, d’autres disent “on va voir ce que la police va faire”. Ensuite, on peut disperser, on pousse gentiment les gens. Mais, alors, certains vont s’asseoir… Que fait-on ? On peut les déloger. Le problème, et ce n’est pas nouveau, ça existait déjà en 2001, pour certains, se faire arrêter par la police ça fait partie du jeu. »
Reste que le débat sur les arrestations administratives est, lui aussi, ouvert au sein de Polbru. « Lors de la dernière manif, on n’a pas été assez clairs au niveau de la communication de la dislocation. Le bourgmestre nous demande d’être plus assertifs. Si on fait ensuite le confinement, la nasse comme on appelle ça, certains sont surpris, ils se retrouvent dedans alors qu’ils étaient encore en train d’hésiter à rester ou à rentrer chez eux », expose Michel Goovaerts. Ce qui fut le cas avec nombre de jeunes, le 24 janvier dernier. « La difficulté, c’est que la police, à ce moment-là, ne peut pas faire de distinction entre ceux qui sont de bonne ou de mauvaise foi », pointe le bourgmestre d’Ixelles. « Nous voulons trouver un système pour faire la différence entre ceux qui veulent vraiment être arrêtés et ceux qui sont là par hasard », assure le chef de corps.
Les conditions de la détention administrative doivent, elles aussi, être améliorées, plaident les deux bourgmestres. « Les cellules de rétention rue Royale sont acceptables, celles qui sont à Etterbeek doivent être revues. Nous avons demandé à la police fédérale de les équiper en caméras. Et puis, les personnes qui ont arrêté les manifestants ne doivent plus être celles qui les gèrent en détention administrative. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« PAS EVIDENT DE TENIR SA POSITION DE PROGRESSISTE LORSQU’EN TANT QUE BOURGMESTRE, IL S’AGIT AUSSI D’ASSUMER LES ACTIONS DE SA POLICE »

Bruxelles et Ixelles, comme Schaerbeek furent longtemps des communes libérales, des bastions du libéralisme bourgeois. Elles ne le seront plus jamais puisque les classes moyennes et supérieures ont définitivement migré vers les périphéries vertes brabançonnes. La clientèle électorale des excellences socialistes et écologistes se recrute dans les classes laborieuses issues pour la plupart de l’immigration et notamment de sa frange la plus contestataire. Les tensions sociales sont inévitables, les manifestations de rues les débordements de délinquance, la formations de bandes organisés, les trafics illicites en tous genres donnent du fil à retordre aux autorités communales qui ne peuvent rien, absolument rien sans la possibilité d’un recours à leurs polices respectives pour assurer le maintien de l’ordre.   Or la police, garante de l’ordre, ne partage pas forcément les valeurs de la gauche au pouvoir. Dire que la police serait raciste est insensé. Imaginer que certains policiers pourraient l’être relève du pur bon sens. Il suffit de prendre un peu de hauteur et de regarder ce qui se passe dans la République française où un jeune président volontiers jupitérien s’est lancé dans un tourbillon de réformes diverses qu’il n’a pu mener en bien pour cause de la chienlit des gilets jaunes, à cause de l’ensauvagement des banlieues. 
Emmanuel Macron n’a plus qu’un seul atout pour rêver être réélu encore : restaurer l’ordre républicain qui vacille et pour ce faire il a besoin de sa police d’où la nomination du très improbable Darmanin, son ultime joker.
Close et Dulkaridis sont pratiquement dans le même cas de figure. Ils se sentent de plus en plus menacés dans leur posture de gestionnaire de l’ordre citadin dans les espaces publics. Ils sont les gardiens de la polis et par conséquent ils ne sont rien sans leur police.
Michel Goovaerts : « Notre volonté est de recruter des Bruxellois. Est-ce qu’on y arrive ? Non ! J’espère que l’école de police régionale va y arriver, c’est leur rôle, ils ont les moyens. Et puis, le bilinguisme est problématique ! Vraiment ! Nous avons des collègues qui ne parlent pas un mot de français ou de néerlandais. On investit dans les formations. C’est important. On sait qu’il y a beaucoup d’incidents avec le vouvoiement : beaucoup de néerlandophones et même des francophones, disent “tu” au lieu de “vous”. »
Bilinguisme oblige, un très grand nombre de policiers qui officient sur Bruxelles sont issus du Brabant flamand où la doxa nationaliste flamande est assez bien implantée. Pour le dire simplement : le policier moyen n’est pas exactement programmé idéologiquement comme Clause et Dulkaridis…
« Ce n’est pas à la société de s’adapter à la police, mais à la police de s’adapter à la société. » En effet mais sur le terrain c’est sans doute l’inverse qui se produit. Et oui, ce qui n’arrange rien : « Nous sommes confrontés au “new way of protesting”, explique Michel Goovaerts, lui aussi de sensibilité flamande, il convient de le souligner. Il est clair que Le Soir aborde ici un dossier extrêmement sensible qui le deviendra de plus en plus car Bruxelles est devenue la première ville cosmopolite au monde après Dubaï. On n’imagine pas que cela change jamais. Demain les Clause et les Dulkaridis auront grand  peine à se maintenir au pouvoir face aux formations politiques ethniques et communautaristes qui risquent bien de fleurir sur le territoire des 19 communes bruxelloise et tout particulièrement dans la couronne des communes du Nord. Il y a de fortes chances qu’on reviendra très souvent sur ce problème dans les années qui viennent.
Imaginons un instant que demain la police française exaspérée par les charges écrasantes  qu’elle est amenée à supporter avec un matériel  et des effectifs très insuffisants pose l’arme au pied et refuse de jouer son rôle…Oui ce sera la révolution avec basculement à l’extrême droite et le guerre civile de tous contre tous. La situation deviendrait très préoccupante. Sans l’appui du bras armé qu’est sa police, notre démocratie risque d’être vraiment très exposée.
MG




mardi 2 mars 2021

« La gauche et l’islam: chronique d’un malentendu historique »…


LE FIGARO ANALYSE – Du Congrès de Bakou au soutien de Sartre et Foucault à la révolution iranienne, en passant par la guerre d’Algérie et la cause palestinienne, de nombreux penseurs de gauche ont parié sur le réveil religieux pour favoriser la révolution, analyse Maroun Eddé, normalien, spécialiste de philosophie politique.
Par Maroun Edd
Depuis quelques jours, la locution «islamo-gauchisme» occupe une part importante du débat politico-médiatique. Mais au-delà des débats sur le mot, à quelle réalité renvoie-t-il? Et d’où vient l’idée d’une alliance entre la gauche laïque et l’islam?
Tout commence en 1917, au cœur du Parti communiste soviétique. Lénine est convaincu que les peuples colonisés, «opprimés du monde», sont des alliés de l’URSS: comme les prolétaires à l’échelle nationale, ils doivent permettre la Révolution à l’échelle mondiale. Or par un hasard historique, l’Europe colonisatrice est constituée de pays chrétiens et la majorité des pays musulmans sont colonisés: ainsi commence à germer l’idée d’une alliance possible entre communistes et musulmans.
Cette idée prend corps en 1920, lors du Congrès de Bakou. L’URSS convoque plus de 2000 délégués arabes, turcs et iraniens dans le but de trouver ensemble le moyen de «renverser les capitalistes français, anglais et américains». Comprenant bien que l’athéisme marxiste aurait peu de succès auprès de ces délégués, les Soviétiques décident de jouer la carte de la religion et en appellent à la guerre sainte, perçue comme «le moyen d’accéder à la société communiste en terre d’Islam». Le djihad comme moteur de la révolution prolétarienne: Marx a dû se retourner dans sa tombe.
L’erreur de la gauche fut de penser l’islam comme un ciment culturel parmi d’autres pouvant unir les dominés et motiver la lutte contre l’oppression et la colonisation
1945. L’édifice colonial commence à trembler. La décolonisation est au goût du jour, dans un monde de plus en plus bipolaire: d’un côté, l’Occident ; de l’autre, l’URSS… et les pays arabo- musulmans. En France, c’est la guerre d’Algérie qui accélère le rapprochement de la gauche avec l’islam. Alors que le Parti communiste s’oppose à la guerre, Frantz Fanon, grand philosophe de la décolonisation, explique qu’il faut distinguer la religion dominante – le christianisme, qui renforce l’oppression – et la religion dominée – l’islam, qui peut libérer les «damnés de la terre». Il défend même le port du voile, à la fois comme symbole anticolonial et pour faciliter le camouflage des poseurs de bombes. Proche du philosophe persan Ali Shariati, qui a tenté une synthèse entre islam et socialisme, il est suivi par la majorité des intellectuels de gauche, au premier rang desquels Jean-Paul Sartre qui déclare que s’il devait adopter une religion, ce serait celle de ce dernier. Cette alliance improbable se répand, chez les «islamo-progressistes» palestiniens, ou encore des militants de gauche iraniens, qui ont fait le jeu de l’ayatollah Khomeyni. Sa révolution islamique sera même louée par Sartre et Foucault comme une révolution «progressiste» utilisant «la spiritualité comme force politique».
Mais l’alliance était de courte de durée. L’erreur de la gauche fut de penser l’islam comme un ciment culturel parmi d’autres pouvant unir les dominés et motiver la lutte contre l’oppression et la colonisation. Mais l’islam, surtout dans sa forme politique, n’est pas un élément culturel neutre et facilement instrumentalisable: c’est une religion non sécularisée, portant en elle tout un projet de société. Parier sur le réveil religieux pour favoriser la lutte émancipatrice est à cet égard une erreur dangereuse qui fut chèrement payée. Car une fois au pouvoir, les partis islamiques se sont retournés contre une gauche dont ils rejettent l’idéologie matérialiste et sécularisée: liquidation du Parti communiste indonésien en 1965 ; écrasement des Moudjahidines iraniens en 1979 par la révolution de Khomeyni qu’ils ont pensé être la leur ; massacre des communistes soudanais par leurs alliés les Frères musulmans en 1989 ; sans parler de la guerre civile algérienne ; le tout envenimé par l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. À l’aube des années 1990, le rêve d’une alliance entre la gauche et l’islam est mort et enterré dans les pays orientaux, aux côtés des rêveurs.
Mais en Occident, la donne est toute différente. Les textes de Fanon ont traversé les mers, et lancé aux États-Unis et en Angleterre le courant des «postcolonial studies», visant à utiliser les sciences humaines pour déceler et dénoncer toutes les formes de domination et d’oppression, en particulier occidentale. Or l’immigration amenant essentiellement en Europe des populations musulmanes, ces dernières se retrouvent surreprésentées parmi les classes populaires. Les partis de gauche européens voient à nouveau dans les musulmans des opprimés, qui doivent être défendus contre les oppresseurs. Quitte à passer sous silence les aspects de leur religion incompatibles avec les principes de gauche.
«INTERSECTIONNALITE DES LUTTES»
La suite, on la connaît. Les «postcolonial studies»ont gagné du terrain dans les universités, prenant une orientation résolument militante. L’«intersectionnalité» des luttes est érigée en principe, l’idée d’une oppression blanche fait son chemin, tandis que les «racisés» s’organisent en groupes de lutte contre la domination. Dernier acte de cet emballement: la négation même d’une réalité derrière le mot «islamo-gauchisme», entérinée par le CNRS.
Car entre-temps, ce mot a été récupéré par la droite avec une connotation péjorative, conduisant la gauche à le considérer comme un terme insultant et inacceptable. Ce faisant, le débat a été déplacé vers une querelle de mots, oblitérant la réalité à laquelle il renvoie, qu’on l’appelle ainsi ou autrement. Que des partis de gauche défendent les musulmans dans le cadre d’une «intersectionnalité des luttes», voilà qui peut s’entendre et se débattre. Mais il est plus qu’urgent de dépasser les querelles de mots pour avoir un véritable débat. «Le terme islamo-gauchiste est utilisé pour nous discréditer», déclarent des intellectuels de gauche. Peut-être. Mais rien ne discrédite davantage que de chercher à éviter la discussion en niant l’existence d’une réalité désormais vieille de plus d’un siècle et qui pourrait être débattue si elle n’était pas rejetée comme indigne par ceux-là mêmes qui l’incarnent.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA QUESTION DE L'ISLAM

« La question de l'islam comme force politique est une question essentielle pour notre époque et pour plusieurs années à venir. La première condition pour en traiter avec un minimum d'intelligence, c'est de ne pas commencer par y mettre de la haine » Michel Foucault
Il faudra bien que les Européens se décident un jour à se pencher sérieusement sur la question de l’islam en se demandant avec feu Mohammed Arkoun si nous assistons « à la modernisation de l’islam pu à l’islamisation de la modernité. » Une nouvelle question s’impose désormais : vivons nous la radicalisation se l’islam ou l’islamisation de la radicalité ? Commençons par nous demander si le Coran est d’abord un traité législatif qui prescrit la loi de dieu ou une éthique pour se bien guider. La réponse d’Ali Daddy est interpellante et sort résolument des sentiers battus et des idées reçues. La voici : « Pour le Coran, ce qui importe avant tout c’est l’éthique de l’agir bellement (al-ihsân) ! »

MG
SHARI’A : LOI OU ETHIQUE ? 

Ce qui est très frappant avec le mot shari’a, c’est la minceur statistique de son emploi par le Coran : il n’y est cité qu’une et une seule fois. Mais s’il s’agit d’un hapax dans le Coran, le terme est paradoxalement omniprésent dans les médias ainsi qu’auprès du public, musulmans ou pas d’ailleurs !

L’ADN du Coran, c’est l’éthique
Le Coran est quasiment toujours présenté comme une banale compilation de normes juridiques. La réalité pourtant est que, ni par le vocable, ni par l’esprit, il n’adopte en ce domaine les méthodes dont avait procédé, en un temps pas si éloigné de sa révélation, la réforme de Justinien. Du côté byzantin, le 6ème et le 7ème siècles furent des siècles de codification. Le droit romain était enseigné à Beyrouth et Antioche, et resta bien connu dans la région, au moins jusqu’au règne d’Héraclius et il est probable qu’en Palestine et qu’en Syrie les marchands mecquois aient eu affaire à l’application des Pandectes et des Institutes. 

En la matière donc, l’originalité du Coran paraît tranchée, dans la mesure où il s’écarte le plus souvent de l’inventaire de prescriptions, pour ressortir davantage à une édification propagatrice d’un modèle éthique qui se veut universel. Il négligeait en l’occurrence une forme de législation répandue à l’époque où il est apparu. 

Une simple lecture du Coran montre qu’il se définit lui-même comme un « Critère éthique » (furqân). Il distingue avec soin les notions qu’il embrasse : il insiste à tout coup sur la rationalité, la clarté, l’articulation. Qu’il se veuille conjointement valable pour le domaine religieux et le domaine mondain, ne veut pas dire qu’il le veuille confusément. Il invite au contraire à coordonner ces concepts plutôt qu’à les mêler. 

À cet égard, il est important d’avoir à l’esprit deux textes : l’un (III, 79) interdit aux transmetteurs de l’éthique coranique, à raison même de leur tâche d’enseignement et d’étude, toute usurpation d’autorité et l’autre définit la fonction du Prophète lui-même en tant que donneur d’alarme (nadhir) : le Rappel éthique, à l’exclusion de la souveraineté !   

« Lance donc le Rappel : tu n’es là que celui qui rappelle
tu n’es pas pour eux celui qui régit » (LXXXVIII, 21, 22) 

De la loi mosaïque à l’éthique coranique 
La loi, c’est celle des Tables de Moïse, les fameux Dix Commandements. Quant à Jésus, il disait que ce qui importe ce n’est pas ce qui entre dans la bouche mais ce qui en sort. Pour le Coran, ce qui importe avant tout c’est l’éthique de l’agir bellement (al-ihsân) !

« À ceux qui croient, effectuent l’œuvre salutaire, nulle faute n’est imputable en matière d’alimentation tant qu’ils se prémunissent et croient, effectuent l’œuvre salutaire, et derechef se prémunissent et croient, et derechef se prémunissent et bellement agissent. » (V, 93)

Une connotation juridique récente 
Ce n’est qu’à une époque récente que le terme shari’a va prendre la connotation législative que d’aucuns lui prêtent aujourd’hui. Elle prend notamment son origine avec le wahhabisme à la fin du 18ème siècle. À la suite de la sanglante intervention militaire américaine en Iraq, cette idéologie morbide qu’est le wahhabisme va connaître une résurgence des plus violentes avec l’avènement de Daech dans cette région et se ses multiples ramifications à travers le monde. Nous avons là une parfaite manipulation, à des fins politiques, des mots et de l’éthique coraniques pour se revendiquer sournoisement de l’héritage prophétique. Cette manipulation a pour origine et répond par conséquent à celle des autorités américaines pour justifier leur invasion du pays. 

Il n’y a pas de droit musulman 
Il est opportun de faire la distinction entre la charia et le droit (qanoun) qui est en vigueur dans les différents pays musulmans. Il n’existe pas à proprement parler un « droit musulman » unique tant il est hétérogène et variable selon les pays envisagés. Certains d’entre eux autorisent la polygamie, d’autres l’interdisent ; certains sont producteurs de vin et d’autres interdisent la consommation d’alcool et il en est même certains qui interdisent aux femmes de conduire un véhicule !

Étymologie 
La charia, c’est étymologiquement, « la voie qu’emprunte le bétail pour aller boire ». La racine sh.r.‘, suggère l’accès à l’eau, ou plus largement l’accès. Il doit en rester quelque chose dans shari’a qu’on traduirait par « la voie, l’accès (à l’éthique ?) », plutôt que par « la norme » et encore moins par « la codification ». 

« De plus Nous t’avons mis sur une voie (shari’atin) pertinente. » (XLV, 18)

Quelle est cette voie pertinente (shari’atin mina-l’amri) ? Dès la première sourate du Coran, la Fatiha, il est précisé : « Guide-nous sur la voie de Rectitude » (v 6) et « non pas celle des réprouvés, non plus que de ceux qui s’égarent » (v 7). 

Le Coran est un Rappel éthique permanent à se guider sur la voie de Rectitude et le véritable crédo du Coran est « faites le bien pour l'amour du bien » : « Bel-agir trouverait-il récompense autre que bel-agir ? » (LV, 60)

Dieu Lui-même est présenté comme Le premier des bel-agissants :

« Agis bellement, comme Dieu le fait envers toi. N'aspire pas à faire dégât sur la terre. Dieu n'aime pas les fauteurs de dégât » (XXVIII, 77)

Qui sont ceux qui s’égarent de cette voie pertinente ?

« Seigneur dit l’Envoyé, mon peuple tient ce Coran pour chose à fuir » (XXV, 30)

« dis : “Et si je vous apportais une guidance meilleure que celle où vous trouvâtes vos pères ?” Ils répliquent : “Le message en vue duquel vous vous dites envoyés, nous le dénions” » (XLIII, 22-24)    

« La semblance des dénégateurs est comme de mener à grands cris (un bétail) qui n’entend que l’appel ou l’invective : sourds, muets, aveugles, incapables sont-ils de raisonner… » (II, 171) 

Contextualisation 
Le Coran propose donc une voie éthique pertinente, celle du bel-agir, qui a dès le début été polluée par les intérêts partisans, les idéologies, les politiques et les multiples pratiques à « contre-Coran » qui ont conduit à vider de son contenu cette éthique universelle alors qu’elle est le fondement même du texte fondateur de l’islam. 

Il y a des statistiques qui éclairent bien mieux qu’un long discours. Si dans le Coran le terme shari’a est un hapax, la racine h.s.n. qui a donné ihsân, le bel-agir, qui n'est pas sans évoquer une sorte d'irradiation des conduites humaines par l'éternelle beauté, s’y retrouve citée plus de 200 fois ! 

Si aujourd’hui, le débat d’une codification à tirer principalement du Coran et de la Sunna remue un certain nombre de pays musulmans, ou des couches sociales et psychologiques à l’intérieur de ces pays, ou d’autres encore, plus nombreux, si bien que ce qu’on appelle l’islamisme y constitue un mouvement ou, à tout le moins, une référence politique. Le centre de ralliement proclamé en est la charia, entendue prétendument comme législation islamique. 

Beaucoup de musulmans érigent aujourd’hui ce droit, ou sa pétition, en signal de l’identité collective. Il s’agirait selon eux, d’un nouvel effort de codification qui corrigerait, complèterait et le plus souvent contredirait celui des juristes « occidentalisés » de l’entre-deux guerres, en étant censé s’inspirer davantage des données coraniques que ces derniers ne sont supposés l’avoir fait.  

La norme, si peu présente dans le Coran
La sourate XXIV, la Lumière est très significative de l’expression de la norme, telle que l’entend la révélation coranique, et qui tranche nettement, nous l’avons déjà signalé, sur les codifications qui se multipliaient à l’époque dans le droit romano-byzantin et dans la coutume de l’Église syrienne.  

Les versets 2 et 3 de cette sourate évoquent l’adultère. Mais c’est bien un refrain incitant à l’indulgence en la matière ainsi que la répression de la calomnie qui occupent une bonne vingtaine de versets de la sourate ! Le texte prévoit même, lorsque c’est une femme qui est accusée, qu’il faut la croire à priori si elle se dit innocente. 

« cependant, on épargnera le châtiment à l’épouse si elle profère quatre attestations devant Dieu comme quoi il a menti » (v 8)

Une doctrine juridique contraire au Coran 
La doctrine a pourtant fait prévaloir la répression sur l’indulgence préconisé par le texte, et même n’a pas craint d’aller au-delà en y appliquant une peine de lapidation absolument inexistante dans le Coran et totalement contraire à son éthique !

La loi est par nature relative et changeante tandis que la charia, la voie pertinente qui permet de se guider sur le chemin de Rectitude est un principe universel et intemporel et ne peut donc pas se confondre avec des législations qui varient de fait selon les peuples et les époques. 

Si l’on ne fait pas cette distinction entre les principes éternels sur les rapports avec Dieu, qui sont de caractère éthique et les lois particulières par lesquelles les hommes, à partir de ces principes éthiques, organisent à chaque époque leurs rapports sociaux, l’on donne une image caricaturale du Coran.

Par exemple le Coran, qui descend dans une société où règne l’esclavage, introduit des règles propres à l’humaniser. Est-ce que cet enseignement est devenu caduc parce que l’esclavage n’existe plus ? Ou faut-il rétablir l’esclavage ? Ou bien devons-nous, comme nous le recommande à chaque instant le Coran, « réfléchir » sur les « exemples » qu’il nous donne (cf. XXXIX, 27) ?

Ainsi seulement, un verset comme : « Un esclave croyant vaut mieux qu’un homme libre polythéiste » (II, 221), à condition de ne pas s’attacher à la lettre, conserve valeur universelle : la valeur d’un homme ne dépend pas de son rang ou de sa fortune, mais de sa foi et de ses qualités morales.

Prétendre appliquer littéralement une disposition législative sous prétexte qu’elle est écrite dans le Coran, c’est confondre la voie éternelle de Dieu ; la shari’a (qui est un « invariant » éthique absolu, commun à toutes les religions et à toutes les sagesses) avec la législation destinée au Moyen-Orient au 7ème siècle. Les deux figurent bien entendu dans le Coran mais la confusion des deux et leur application aveugle – refusant cette « réflexion » à laquelle ne cesse de nous appeler le Coran – nous rend incapables de témoigner du message vivant, du Coran vivant et éternellement actuel, du Dieu Vivant.

Quant à « la loi de Dieu » qui serait supérieure pour certains à la loi civile selon cet inculte de Darmanin, elle n’existe que dans son esprit tordu. Par contre, le Coran, il nous apprend que « Dieu S’assigne à Lui-même l’éthique » (VI, 54) ! 

Toute lecture des versets législatifs doit être historique. L’essentiel est de ne jamais oublier que sur les 6236 versets du Coran, à peine 200 ont une connotation juridique, soit seulement 3% du texte ! 

Appliquer la charia, c’est avant tout se référer au Rappel éthique du Coran et par-là, imaginer un droit contemporain sans cesse renouvelé et sans cesse imprégné par cette éthique universelle, la voie pertinente de l’Agir-bellement qui seule relève de l’authenticité coranique.

C’est là un appel à la responsabilité commune non seulement à tous les musulmans, mais comme le dit le Coran, à tous les hommes de foi qui ont reçu le message des prophètes, tous envoyés du même Dieu, unique, universel et qui « agit bellement » et qui « S’assigne à Lui-même l’éthique » !

Ali Daddy