vendredi 5 mars 2021

Bruxelles: «La police doit recréer un cadre de confiance avec la jeunesse et les personnes racisées»


Les deux bourgmestres et le chef de corps de Polbru sortent de leur droit de réserve. « Nous ne sommes pas sourds aux problèmes, nous travaillons à des réponses structurelles. »
 
Par Véronique Lamquin et Arthur Sente
ENTRETIEN
 
Des procédures instruites pour violence policière et racisme, des manifestations qui se terminent en masse au cachot… Polbru (la zone de police Bruxelles-Ixelles) accumule les critiques et faisait, jusqu’ici, le gros dos. Pour la première fois, le chef de corps, Michel Goovaerts, et les deux bourgmestres qui la dirigent, Philippe Close (PS) et Christos Doulkeridis (Ecolo) s’expriment.
La question essentielle, c’est… le mandataire socialiste qui la pose, d’emblée. « Est-ce que la police est raciste, est-ce que la police est violente ? La réponse est non, la police n’est pas raciste, n’est pas violente. Il est absolument hors de question qu’un de ses membres puisse l’être à quel que moment que ce soit. » « Nous ne l’acceptons nulle part, de personne, on ne va évidemment pas l’accepter à la police, embraie le mayeur écolo. C’est la plus grande zone du pays, la plus exposée, nous avons, peut-être encore un peu plus que les autres, un devoir d’exemplarité. »
« Se taire pour éviter l’impunité »
C’est pourtant l’un des corps qui fait le plus parler de lui, ces derniers mois. « On n’est pas sourds au fait qu’il y a beaucoup de demandes sur la façon dont la zone fonctionne », glisse Philippe Close. Muets quand même ? « Si nous voulons sanctionner, nous devons suivre des procédures, rappelle Christos Doulkeridis. Si on ne les respecte pas, on s’expose à des non-lieux, et finalement à l’impunité. On doit donc prendre ce temps-là, alors que le débat citoyen est beaucoup plus rapide et exige des réactions plus importantes. » « Le temps judiciaire est parfois trop long, le temps administratif aussi, concède le bourgmestre de la Ville. Les bourgmestres incarnent l’autorité administrative, il est normal qu’ils aient un devoir de réserve. » Au risque que cela ruine davantage encore la confiance de la population envers l’uniforme ? « Ces derniers mois, la relation entre la police et les citoyens se dégrade, relève Michel Goovaerts, trente-cinq ans dans la zone, cinq à sa tête. C’est dû au contexte international, Black Lives Matter et les gilets jaunes, ainsi qu’à la pandémie, qui n’est pas facile à gérer. On est conscients de ça. Ceux qui pensent qu’on s’en fout se trompent lourdement. Le modèle de police, en Belgique, est basé sur la confiance entre la police et le citoyen. On ne peut pas être policier sans cela. »
Ce constat posé, le trio a décidé de réfléchir à des réponses structurelles. « En s’inspirant de ce qu’on a réussi à faire, par le passé sur d’autres problématiques, comme les violences sexuelles ou l’homophobie. Avec beaucoup d’humilité et une méthode », plaide Philippe Close. Cette fois, la priorité, c’est de « recréer un cadre de confiance par rapport à la jeunesse et aux personnes racisées. Et soyons clairs : on ne parle pas d’organiser des matchs de foot entre la police et les jeunes ». « La réflexion est lancée, nous allons aussi nous faire aider d’acteurs extérieurs qui ont une compétence en la matière », souligne Christos Doulkeridis.
Un Plan diversité et jeunesse
Concrètement, ce Plan diversité et jeunesse pour Polbru n’est donc pas ficelé, mais une série de pistes sont déjà listées. « D’abord, on doit agir sur le recrutement, souligne Michel Goovaerts. Notre volonté est de recruter des Bruxellois. Est-ce qu’on y arrive ? Non ! J’espère que l’école de police régionale va y arriver, c’est leur rôle, ils ont les moyens. Et puis, le bilinguisme est problématique ! Vraiment ! Nous avons des collègues qui ne parlent pas un mot de français ou de néerlandais. On investit dans les formations. C’est important. On sait qu’il y a beaucoup d’incidents avec le vouvoiement : beaucoup de néerlandophones et même des francophones, disent “tu” au lieu de “vous”. » Autre axe : le renforcement de la police de proximité. « Il y en a toujours qui disent qu’à Polbru, ça n’existe pas. Désolé mais ce n’est pas exact, assène le chef de corps. Nous venons d’ouvrir un 4e commissariat 7 jours sur 7, 24 h sur 24, à Anvers il n’y en a qu’un. Nous avons encore en plus 13 commissariats de quartier, avec 120 inspecteurs de quartier, ce qui est nettement plus que la norme nationale. Quand on intervient dans un quartier, ce sont des policiers du secteur. »
Sur la table encore, la désignation d’un service de référence orienté jeunes, « auprès duquel les jeunes et les personnes racisées pourront dire “je ne me sens pas écouté, j’ai vécu quelque chose de pas bien ». Et puis, il y a ce dialogue permanent que la zone veut mettre en avant. Lors des rencontres de quartier, à la faveur d’initiatives rapprochant les policiers et les plus jeunes. « Mais aussi après des incidents. C’est très important de rencontrer les familles, les associations », plaident, en chœur, les deux élus. Reste que le contexte n’aide pas… « Les tensions augmentent partout dans la société, vous n’imaginez pas le nombre de courriers de délation qu’on reçoit. Prendre des mesures aussi dures sur nos comportements humains ne peut se comprendre que dans une logique de parenthèse, mais quand la parenthèse devient structurelle, parce que trop longue, ça pète de partout. Et clairement, cela se polarise sur la police », s’inquiète le bourgmestre d’Ixelles. « Les citoyens ne doivent pas avoir peur de la police. S’ils en ont peur, c’est nous qui devons résoudre ça. On doit sortir du schéma de rupture. C’est ça le signal qu’on donne. On a entendu le message », conclut Philippe Close.
A la police de se réinventer
V.LA. et A.SE.
Pas évident de tenir sa position de progressiste lorsqu’en tant que bourgmestre, il s’agit aussi d’assumer les actions de sa police. C’est d’autant plus vrai lorsque cette même police se retrouve fréquemment sous les feux des projecteurs pour ses agissements durant les centaines de manifestations qu’elle doit gérer chaque année, ou qu’elle est par ailleurs chargée d’assurer le volet répressif d’une politique de lutte contre le covid qui a laissé place à des dérives.
Charriés par une année éprouvante, Philippe Close et Christos Doulkeridis entendent malgré tout prouver qu’ils sont porteurs d’un ADN. Leur mot d’ordre ? Ce n’est pas à la société de s’adapter à la police, mais à la police de s’adapter à la société. Pour rétablir la confiance, martèlent-ils, les problèmes de sécurité doivent s’aborder de manière « structurelle ». Comprenez : en sortant du seul cadre de la police pour aborder la sécurité de manière transversale, mais aussi en faisant le premier pas vers le citoyen. L’exemple fréquemment mis en avant de la prise en charge des violences sexuelles – problématique pour laquelle Polbru s’est positivement illustrée en créant un centre rassemblant acteurs de la sécurité, de la santé, de la justice et du social – est ainsi brandi en modèle à reproduire par les trois piliers de la zone. Est-il aussi simplement transposable pour créer des solutions qui permettront rapidement d’apaiser les relations dégradées entre agents et citoyens, et a fortiori avec les jeunes qui éprouvent le racisme au quotidien ?
Si les intentions exposées ne manquent pas d’attrait, les contours d’un véritable projet restent encore un peu flous. « On ne règle pas les problèmes en organisant des matchs de foots entre jeunes et policiers », proclame Philippe Close. On ne les gommera pas non plus simplement en essayant de recruter plus localement. Un travail de réflexion en profondeur sur les stratégies d’intervention menées sur le terrain s’impose, tout comme une rigueur sans faille sur le plan disciplinaire lorsque les faits le nécessitent. En montrant qu’il s’interroge sur l’évolution des modes de protestation et en assurant s’inscrire dans une réflexion pour tâcher d’y apporter des réponses fondées sur la désescalade, le trio franchit déjà un pas sur cette voie.
«On doit inventer une approche pour les nouvelles façons de manifester»
De plus en plus souvent, les manifestations ne font pas l’objet d’une demande, n’ont pas d’organisateur ni de service d’ordre interne…

Soixante manifs en janvier, quatre-vingt en février… Malgré le Covid, la zone de Bruxelles-Ixelles reste une terre de contestation. « Christos et moi on s’est battus, pour qu’on réautorise les manifs, assume Philippe Close. Au premier confinement, il n’y en avait pas, c’était intenable. Dans un État de droit, il faut que les gens puissent dire qu’ils ne sont pas contents ou pas d’accord. » Reste que, ces derniers temps, les manifestations sont devenues synonymes, avec Polbru, d’arrestations administratives par centaines (plus de 200 le 24 janvier, pour Justice de classe, contre les violences policières, et près de 500, une semaine plus tard, contre les mesures corona). Avec, à la clé de nombreux témoignages de citoyens, emmenés en cellules, qui dénoncent l’attitude, musclée, de la police, des procédures internes et des plaintes au comité P…
 « S’ajuster au new way of protesting »
Le trio à la tête de Polbru entend, là aussi, apporter des réponses structurelles aux problèmes. « Nous sommes confrontés au “new way of protesting”, explique Michel Goovaerts. Avant, pour chaque manif, on recevait une demande, on se concertait avec les organisateurs sur le déroulement, on demandait un service d’ordre interne, une personne pour 50 manifestants et la police restait à distance. La nouvelle façon de manifester, c’est quelqu’un qui lance un appel sur Facebook, pour manifester à l’Atomium, à la gare Centrale. Et puis très vite, il y a 500 ou 1.000 personnes qui s’annoncent. Nous, on prend contact avec l’organisateur. Et là, il se rend compte que ça le dépasse, il décline toute responsabilité… mais entre-temps l’appel est là ! » « Il y a des gens qui considèrent qu’ils ne doivent plus demander d’autorisation pour une manif, ça n’est pas vrai », rappelle Philippe Close.
« Dans ces cas-là, on n’est plus dans la gestion négociée de l’espace public, constate Michel Goovaerts. On doit donc développer un système qui nous permet de gérer une manif qui n’a ni organisateur ni service interne. Et tenir compte de 50, 100 ou 200 personnes qui se greffent là-dessus, n’en ont rien à cirer de la manif et sont là pour faire de la casse après. C’est ce qu’on a eu pour la manif BLM, et place Liedts. Un groupe de travail se penche là-dessus. Attention, la gestion négociée de l’espace public, on y tient à 100 %. Mais on doit aussi inventer une nouvelle approche, qui n’existe nulle part en Belgique. On va voir avec les services d’intervention, de renseignements, de formation . » « Parmi les problèmes identifiés, il manque parfois une personne, dans la manif, identifiée comme l’interlocuteur de la police, avec qui on peut parler, dialoguer », pointe Christos Doulkeridis. Si cela rend plus complexe l’estimation du nombre de participants et, partant, du nombre de policiers nécessaires, Polbru n’a-t-elle pas mobilisé des effectifs disproportionnés, le 24 janvier ? « Je rappelle que l’Intérieur nous avait demandé d’interdire la manifestation et qu’une semaine avant, on brûlait un commissariat et des voitures dans la zone voisine. On était dans un contexte très tendu, que n’aurait-on dit s’il y avait eu des vitrines cassées ? » justifie Philippe Close.
« Des caméras dans les cellules »
Le trio pointe toutefois une série d’éléments à améliorer. D’abord, au niveau de la dislocation. « C’est le bourgmestre qui décide de la dislocation, explique le chef de corps. D’abord, on invite gentiment les gens à quitter les lieux. Il y a toujours un préavis. Certains font semblant de ne pas l’entendre, d’autres disent “on va voir ce que la police va faire”. Ensuite, on peut disperser, on pousse gentiment les gens. Mais, alors, certains vont s’asseoir… Que fait-on ? On peut les déloger. Le problème, et ce n’est pas nouveau, ça existait déjà en 2001, pour certains, se faire arrêter par la police ça fait partie du jeu. »
Reste que le débat sur les arrestations administratives est, lui aussi, ouvert au sein de Polbru. « Lors de la dernière manif, on n’a pas été assez clairs au niveau de la communication de la dislocation. Le bourgmestre nous demande d’être plus assertifs. Si on fait ensuite le confinement, la nasse comme on appelle ça, certains sont surpris, ils se retrouvent dedans alors qu’ils étaient encore en train d’hésiter à rester ou à rentrer chez eux », expose Michel Goovaerts. Ce qui fut le cas avec nombre de jeunes, le 24 janvier dernier. « La difficulté, c’est que la police, à ce moment-là, ne peut pas faire de distinction entre ceux qui sont de bonne ou de mauvaise foi », pointe le bourgmestre d’Ixelles. « Nous voulons trouver un système pour faire la différence entre ceux qui veulent vraiment être arrêtés et ceux qui sont là par hasard », assure le chef de corps.
Les conditions de la détention administrative doivent, elles aussi, être améliorées, plaident les deux bourgmestres. « Les cellules de rétention rue Royale sont acceptables, celles qui sont à Etterbeek doivent être revues. Nous avons demandé à la police fédérale de les équiper en caméras. Et puis, les personnes qui ont arrêté les manifestants ne doivent plus être celles qui les gèrent en détention administrative. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« PAS EVIDENT DE TENIR SA POSITION DE PROGRESSISTE LORSQU’EN TANT QUE BOURGMESTRE, IL S’AGIT AUSSI D’ASSUMER LES ACTIONS DE SA POLICE »

Bruxelles et Ixelles, comme Schaerbeek furent longtemps des communes libérales, des bastions du libéralisme bourgeois. Elles ne le seront plus jamais puisque les classes moyennes et supérieures ont définitivement migré vers les périphéries vertes brabançonnes. La clientèle électorale des excellences socialistes et écologistes se recrute dans les classes laborieuses issues pour la plupart de l’immigration et notamment de sa frange la plus contestataire. Les tensions sociales sont inévitables, les manifestations de rues les débordements de délinquance, la formations de bandes organisés, les trafics illicites en tous genres donnent du fil à retordre aux autorités communales qui ne peuvent rien, absolument rien sans la possibilité d’un recours à leurs polices respectives pour assurer le maintien de l’ordre.   Or la police, garante de l’ordre, ne partage pas forcément les valeurs de la gauche au pouvoir. Dire que la police serait raciste est insensé. Imaginer que certains policiers pourraient l’être relève du pur bon sens. Il suffit de prendre un peu de hauteur et de regarder ce qui se passe dans la République française où un jeune président volontiers jupitérien s’est lancé dans un tourbillon de réformes diverses qu’il n’a pu mener en bien pour cause de la chienlit des gilets jaunes, à cause de l’ensauvagement des banlieues. 
Emmanuel Macron n’a plus qu’un seul atout pour rêver être réélu encore : restaurer l’ordre républicain qui vacille et pour ce faire il a besoin de sa police d’où la nomination du très improbable Darmanin, son ultime joker.
Close et Dulkaridis sont pratiquement dans le même cas de figure. Ils se sentent de plus en plus menacés dans leur posture de gestionnaire de l’ordre citadin dans les espaces publics. Ils sont les gardiens de la polis et par conséquent ils ne sont rien sans leur police.
Michel Goovaerts : « Notre volonté est de recruter des Bruxellois. Est-ce qu’on y arrive ? Non ! J’espère que l’école de police régionale va y arriver, c’est leur rôle, ils ont les moyens. Et puis, le bilinguisme est problématique ! Vraiment ! Nous avons des collègues qui ne parlent pas un mot de français ou de néerlandais. On investit dans les formations. C’est important. On sait qu’il y a beaucoup d’incidents avec le vouvoiement : beaucoup de néerlandophones et même des francophones, disent “tu” au lieu de “vous”. »
Bilinguisme oblige, un très grand nombre de policiers qui officient sur Bruxelles sont issus du Brabant flamand où la doxa nationaliste flamande est assez bien implantée. Pour le dire simplement : le policier moyen n’est pas exactement programmé idéologiquement comme Clause et Dulkaridis…
« Ce n’est pas à la société de s’adapter à la police, mais à la police de s’adapter à la société. » En effet mais sur le terrain c’est sans doute l’inverse qui se produit. Et oui, ce qui n’arrange rien : « Nous sommes confrontés au “new way of protesting”, explique Michel Goovaerts, lui aussi de sensibilité flamande, il convient de le souligner. Il est clair que Le Soir aborde ici un dossier extrêmement sensible qui le deviendra de plus en plus car Bruxelles est devenue la première ville cosmopolite au monde après Dubaï. On n’imagine pas que cela change jamais. Demain les Clause et les Dulkaridis auront grand  peine à se maintenir au pouvoir face aux formations politiques ethniques et communautaristes qui risquent bien de fleurir sur le territoire des 19 communes bruxelloise et tout particulièrement dans la couronne des communes du Nord. Il y a de fortes chances qu’on reviendra très souvent sur ce problème dans les années qui viennent.
Imaginons un instant que demain la police française exaspérée par les charges écrasantes  qu’elle est amenée à supporter avec un matériel  et des effectifs très insuffisants pose l’arme au pied et refuse de jouer son rôle…Oui ce sera la révolution avec basculement à l’extrême droite et le guerre civile de tous contre tous. La situation deviendrait très préoccupante. Sans l’appui du bras armé qu’est sa police, notre démocratie risque d’être vraiment très exposée.
MG




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