lundi 1 mars 2021

Consulter le citoyen, qu’ils disaient…


Au moment où on se gargarise de faire de la politique « autrement, une fois », on fait pareil que toujours.

Par Béatrice Delvaux Le Soir

La consultation citoyenne est un exercice ambitieux mais très compliqué. On l’a vu en France avec la Convention citoyenne pour le climat. Mais comme rien de ce qui est compliqué n’effraye la Vivaldi, l’accord de gouvernement a prévu de faire précéder la formulation d’ici 2024 d’une nouvelle structure de l’État, d’un grand débat démocratique. On a déjà entendu crier à l’enfumage institutionnel, histoire d’empêcher la N-VA de renfourcher son cheval de bataille favori une fois le covid sorti des agendas.
Le 13 novembre, les deux ministres des Affaires institutionnelles et du Renouveau démocratique, Annelies Verlinden (CD&V) et David Clarinval (MR) ont annoncé la création d’une « Plateforme de dialogue » sur le futur du fédéralisme belge, qu’ils présideront et qui comprendra « une large consultation de citoyens, surtout les jeunes et la société civile, le monde universitaire, les experts et les autorités locales ». Ils ont précisé qu’ils inviteraient la Chambre « à expérimenter de nouvelles formes de participation et à former des panels invités à faire des recommandations à cette Plateforme de dialogue citoyenne » qui devrait communiquer ses conclusions au gouvernement pour fin 2021.
On ne peut que saluer cette initiative sans précédent, réponse qui plus est bienvenue au dysfonctionnement actuel du fédéralisme belge, jamais soumis jusqu’ici à l’audit des citoyens flamands et francophones. Mais alors que cet outil formidable est en passe d’être mis en place, que fait une des deux ministres qui en sont les garants ? Elle donne son avis, sa préférence qui est aussi l’ukase de son parti : la Belgique post-2024 pour le CD&V, ce sera 2+2 (deux Régions et deux sous-régions) et pas 4 (Régions). Et tous les autres partis d’embrayer : les francophones pour crier au scandale et à l’humiliation de Bruxelles, la N-VA – Théo pour trouver que l’idée du CD&V est la sienne et donc la bonne, etc. Et voilà qu’au moment où on se gargarise de faire de la politique « autrement, une fois », on fait pareil que toujours.
Il y a quelques semaines lors d’une interview à la VRT, le président du SP.A, Conner Rousseau, avait réaffirmé sa détermination de réformer l’État belge avec la Vivaldi. Interrogé sur le statut de Bruxelles, il avait répondu, au risque de se ridiculiser, « je ne sais pas, je n’ai pas encore étudié le dossier ». Eh bien, il aurait été très souhaitable qu’Annelies Verlinden fasse du Conner Rousseau, et qu’à la question – que personne ne lui posait d’ailleurs – « Quelle Belgique pour demain ? », elle réponde : « J’ai des idées, mais avant de répondre, je vais d’abord écouter ce qu’en diront la société civile, les jeunes, les experts… »
On n’a jamais deux fois l’occasion de faire bonne impression ? Le premier mars prochain, Mme Verlinden et M. Clarinval présenteront pour la première fois en public leur initiative de Dialogue citoyen lors d’un webinar de Rethinking Belgium, Le Soir et De Standaard. Il risque d’y avoir du monde au balcon…


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DEMOCRATIE  EN CHANTIER ?

Marcel Gauchet a raison : Le triomphe des principes démocratiques est désormais  irréfutable. Dans un entretien lumineux accordé à France culture sur la démocratie Marcel Gauchet est formel :
« La démocratie n’a plus d’ennemis. La majorité y adhère pleinement.
Mais la démocratie a un gros problème : elle manque aujourd’hui de démocrates… »
C’est effectivement de démocrates que la démocratie a le plus besoin pour fonctionner efficacement
De l’ «incontesbalilité » de la démocratie découle une évidence : en démocratie tout repose sur le consensus, le compromis.
Un démocrate c’est quelqu’un qui accepte le compromis, qui tolère le point de vue de la minorité et respecte le point de vue de l’autre y compris dans la plus individualiste des sociétés, la nôtre ou règnent la méfiance, la défiance nourrie par la frustration et le ressentiment
La démocratie est forcément le régime de l’écoute mutuelle (comme la maçonnerie du reste)  or dans la cacophonie des réseaux sociaux, on ne s’écoute plus.
"Jadis les cafés étaient remplis de personnes qui avaient trop bu mais ne causant de tors qu’à eux-mêmes. On les faisait taire aisément. Mais voici qu’Internet donne la parole à des légions d’idiots qui s’arrogent le même droit de parole que les experts ou un Prix Nobel. Nous assistons à l’invasion des imbéciles." Umberto Eco
Marcel Gauchet insiste sur un point essentiel : La démocratie est une dynamique fondée sur la confiance : c’est savoir entendre la raison de l’autre c’est à dire du contradicteur
Comment susciter désormais la confiance comment surmonter la défiance des individualistes exacerbée par la société capitaliste de consommation à outrance.
Comment susciter la confiance dans les mesures que prennent nos gouvernants.
Il faut expliquer inlassablement ; expliquer pour faire comprendre.
Nous vivons une crise de la difficulté de gouverner.
Un démocrate c’est quelqu’un qui est d’abord capable de comprendre.
Ce point nous apparaît fondamental et il suscite immédiatement une question essentielle :
Comment forme-t-on des démocrates capables de comprendre le système démocratique ?
La réponse est immédiate, évidente : via l’école et également via les medias.
Dans les années soixante cela fonctionnait parfaitement.
J’ai, pour ma part, appris à l’école communale de Schaerbeek, à l’école publique, à comprendre la dynamique démocratique.
Dans un ultime hommage post mortem à feu son ami Jacques De Decker (membre des AP3) André Lheureux écrit ceci : Notre mental a été initié par nos parents, deux pères-artistes jusqu’au bout des doigts, deux mères dévouées et fortes, nous élevant dans la volonté permanente du jusqu’au-boutisme, de l’honnêteté intégrale en même temps que de la Liberté de pensée. Rechercher un sens à nos vies, et nous rendre utiles, rester indépendants ont été nos règles de conduite depuis les bancs de l’Athénée de Schaerbeek où nous avons appris tout ce qui fait la différence : l’esprit critique notamment et une certitude du goût.
Je rappelle et j’insiste que, selon Meirieu, «  enseigner c’est resister »
Dans toutes les sociétés, l’école ne joue véritablement son rôle que si elle prend le contre-pied  des dérives qui la menacent. (p. 50)
« Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée. » Edgar Morin 
Question essentielle : l’école est elle capable de former des démocrates aujourd’hui ?
En principe « oui » ou en pratique c’est moins sûr.  
En principe et en théorie les projets éducatifs rédigés par l’autorité politique se fondent sur des finalités essentiellement démocratiques. L’école est, en tout état de cause, la  réponse à la question des finalités que pose  tout projet éducatif à savoir :  Quel type de citoyen voulons nous former ?
Un projet éducatif définit le pourquoi de l’école. Les finalités de l’école sont chez nous très vertueuses  et fondamentalement démocratiques.
Le projet éducatif  dit par la bouche des gouvernants le pourquoi de l’école. Mais l’autorité politique a-t-elle les moyens de sa volonté ?
Les  moyens de l’école (le comment de l’école) sont définis  dans les projets pédagogiques  qui sont autant de réponses à la question comment j’essaye de former des citoyens.
Chaque  projet pédagogique, appelé aussi  projet d’établissement est négocié en principe démocratiquement par le chef d’établissement et son équipe. 
Dans les années soixante ça fonctionnait tacitement et dans la plus grande cohérence comme le montre le texte de Lheureux.
MG
L’ECOLE EST-ELLE UN LIEU D’APPRENTISSAGE DE LA DEMOCRATIE ? Si on s’en réfère au Décret mission, l’école doit « préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ».
On peut donc dire que le législateur a à l’esprit sa propre définition de la société démocratique, qui, comme il le précise, doit aussi être solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures. Il n’y a donc aucun doute que la mission donnée aux enseignants est une mission, sinon partisane, au moins idéologique.
L’école se voit donc confier une mission importante, mais peu définie à ce stade puisque si le décret définit un objectif général, il ne dit rien sur la méthodologie à utiliser pour l’atteindre. Il ne définit pas non plus les termes mêmes qui sont employés. 
Or, l’idée même de démocratie est en débat. La démocratie libérale, telle qu’elle a été définie par Montesquieu et d’autres, est aujourd’hui contestée par les démocraties illibérales, dont se revendiquent les dirigeants Polonais ou Hongrois. 
Dans un environnement où s’agitent, sur les médias sociaux notamment, beaucoup de minorités actives qui s’auto-investissent d’une légitimité qu’elles considèrent comme allant de soi, il devient de plus en plus difficile de savoir où et comment doit s’exercer le débat démocratique. À cela s’ajoute la critique des droits de l’homme et surtout celle des cours et tribunaux qui, conformément au principe de la séparation des pouvoirs, censurent un certain nombre de décisions politiques. 
À une époque où le moindre groupuscule croit représenter l’intérêt général, la première question qui se pose est donc de savoir à quelle démocratie on veut former nos élèves. On est donc aussi en droit de s’interroger pour savoir si autoriser les élèves à sécher les cours pour aller manifester contre le réchauffement climatique participe de leur formation à la citoyenneté responsable ou d’un simple conformisme social encouragé par les médias. 
Si l’on postule, par ailleurs, que l’enseignant doit former ses élèves pour qu’ils deviennent capables de contribuer au développement d’une société démocratique, il semble légitime que ces enseignants maîtrisent les grandes lignes de ce questionnement et, plus largement, qu’ils aient une connaissance suffisante du fonctionnement des institutions démocratiques. 
Force est de constater que  la connaissance du fonctionnement des institutions – même pour ce qui relève à la rigueur de la culture générale d’un citoyen actif - est assez faible. 
Comment former des élèves à la démocratie si les enseignants chargés de cette mission ne possèdent pas une connaissance minimale du fonctionnement des institutions ? 
Ce qui conduit à une deuxième question, la formation à la démocratie est-elle une responsabilité de l’école ou de certains enseignants seulement ?  
Le réseau officiel a dû composer et choisir – volens nolens – une cote mal taillée Coincé entre l’obligation constitutionnelle d’organiser les cours dits philosophiques, de préserver l’emploi des enseignants de religion et d’introduire le cours d’EPC, on a fabriqué une usine à gaz qui ne peut satisfaire que ceux qui ne mettent jamais les pieds dans une école. Aujourd’hui donc les élèves suivent obligatoirement une heure de cours philosophiques et une heure d’EPC ou deux heures d’EPC. On peut faire trois reproches au nouveau système. 
Le piège était de croire que la réforme créerait un transfert, pour la deuxième heure de cours, des cours philosophiques, vers l’EPC . Force est de constater, primo que ça ne marche pas et, secundo, que le cours qui perd le plus de plumes dans la réforme est le cours de morale. Belle demi-victoire !
Enfin, paradoxalement, et alors que le cours d’EPC a un contenu très proche du cours de morale, il est donné par de nombreux profs de religion, recyclés à la va-vite par le biais d’une formation minimaliste où des contenus comme le droit, l’histoire et le fonctionnement des institutions sont encore une fois les grands absents.
Bien entendu, il convient de comparer ces caractéristiques avec les ambitions du programme du cours d’EPC. Les concepteurs du programme ont fait un travail remarquable dans le choix des thématiques à traiter qui couvrent la quasi-totalité du champ des possibles quand il s’agit de former à la fois à la philosophie et à la citoyenneté. 


Certes, le programme envisage bien de « construire une pensée autonome et critique », ce qui est très bien, mais comment arriver à ce but ? 

Il faut encore se poser une autre question. L’école, qui est censée préparer les élèves à devenir des citoyens responsables, est-elle une institution démocratique ? 
Cette question fait débat depuis longtemps et peut se poser à plusieurs niveaux. En Belgique, le principe de la liberté pédagogique, inscrit dans la Constitution en 1830, avait un corolaire, l’autonomie pédagogique des pouvoirs organisateurs. Ce principe a été érodé au fil du temps par une tentation jacobine de la CFWB à tout réguler. La liberté pédagogique, qui devrait être totale notamment en ce qui concerne les méthodes, s’est vue rognée par tout une série de mesures comme le pilotage pédagogique, maintenant accompagné de menaces de sanctions en cas de non-respect des directives, ou par la certification (du CEB notamment) qui tend à encourager une forme de bachotage.

Le fonctionnement de l’école implique-t-il, démocratiquement, les acteurs de l’école ? Les différents réseaux apportent à ces questions des réponses partiellement semblables, sous l’influence de divers décrets, et d’autres qui sont différentes en fonction des caractéristiques de chaque réseau. En revanche l’enseignement francophone a connu, globalement, des évolutions significatives depuis 50 ans. Citons-en quelques-unes. L’adoption successive des statuts des personnels des différents réseaux qui réduit fortement l’arbitraire des P.O. La création d’ organes paritaires de concertation (Cocoba, Copaloc, comités de négociation, etc.) qui permettent aux organisations syndicales d’exercer un contrôle sur les décisions prises. La création, par le décret Missions des conseils de participation organes garantissant un droit de regard des parents, des acteurs de l’environnement de l’école et même, dans certaines conditions des élèves, sur les projets et le fonctionnement de l’école. Ou encore le décret censé renforcer le rôle des associations de parents. 
Si les intentions qui ont présidé à ces changements sont sans doute louables elles ne sont pas nécessairement des réussites pas plus qu’elles ne contribuent à simplifier la vie des établissements. Souvent sous-tendues par des logiques très procédurales, ces diverses instances aboutissent dans trop de cas à des moments formels, convenus et sans réel impact sur un véritable exercice de démocratie pratique. Par ailleurs, le poids des organisations syndicales – pas du tout démocratiques dans le secteur public en l’absence d’élections sociales - est souvent hyperprotecteur et paralysant. 
Pour conclure, un mot sur le fonctionnement plus ou moins démocratique des différents pouvoirs organisateurs qui agissent en fonction de leurs caractéristiques propres. Les écoles de l’enseignement organisé étaient gérées par le cabinet du ou des ministres compétents et le sont maintenant par WBE, un établissement public autonome. Les écoles officielles subventionnées sont sous la responsabilité des autorités communales ou provinciales et les écoles libres sous celle de l’asbl qui constitue le PO. Ces disparités prennent une certaine importance, par exemple quand l’usager veut savoir à qui s’adresser s’il est mécontent. Pour l’enseignement organisé, les plaintes se perdent souvent dans le dédale bureaucratique, dans le libre c’est l’identification de l’interlocuteur qui est difficile, les administrateurs de l’asbl, très discrets s’abritant souvent derrière le directeur. Finalement, c’est l’enseignement communal qui est le plus proche du citoyen qui trouve assez facilement un conseiller – de l’opposition – disposé à interpeller échevin ou bourgmestre. Le revers de la médaille étant une tendance du Collège à surréagir aux plaintes qui lui parviennent. 
CW




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