dimanche 7 mars 2021

Le philosophe américain Richard J. Bernstein: «Nous avons perdu la notion de bien commun»


Cette figure emblématique du pragmatisme estime que ce courant philosophique peut apporter de la lumière et de l’espoir en cette période d’incertitude.

Par Carla Mascia (El País) in Le Soir

Yes we can était un slogan à l’esprit très pragmatique », affirme le philosophe Richard J. Bernstein depuis son domicile de Manhattan où, à 88 ans, il continue d’enseigner par visioconférence. Cet affable professeur de la New School for Social Research, né à New York au sein d’une famille d’immigrés juifs, revendique la place d’un courant de pensée américain, le pragmatisme, qui reste peu connu en Europe malgré l’influence qu’il a pu avoir sur des personnages tels que l’ex-président Barack Obama ou le philosophe Jürgen Habermas. Une ignorance – voire un rejet ferme de la part des philosophes du Vieux Continent – à laquelle Bernstein a tenté de remédier toute sa vie, comme on peut s’en rendre compte dans son dernier livre, Pragmatic Encounters (Rencontres pragmatiques, non traduit en français). Dans ce recueil de textes, l’intellectuel de gauche dialogue avec les œuvres de philosophes tels que Kant ou Marcuse et de compagnons de route comme Hannah Arendt ou Habermas, pour souligner à quel point l’opposition entre les deux traditions philosophiques est stérile, en démontrant même qu’elles sont complémentaires sur des sujets tels que le multiculturalisme, la démocratie ou le mal.
Cette tradition, assimilée à tort à un mauvais relativisme, considère qu’il n’existe pas de vérité pure et absolue : nos critères éthiques, politiques, esthétiques sont faillibles et évoluent, en s’adaptant au fil de nos expériences et de nos échanges avec les autres. Pour Bernstein, qui a fréquenté la même école que Woody Allen et ne se prive pas d’employer des blagues juives pour expliquer les phénomènes politiques complexes, la démocratie n’est pas une forme de gouvernement immobile, mais une expérience collective permanente, qui repose sur la foi en la capacité de l’humanité à progresser, y compris dans les périodes les plus sombres.
La philosophie pragmatique peut-elle nous aider à surmonter la période que nous vivons ?
Je pense que oui. L’esprit pragmatique représente le meilleur de l’idée progressiste américaine, l’antithèse de toute forme de désespoir ou de cynisme. Même lorsque les temps sont difficiles, il cherche un moyen d’apporter de la lumière et de l’espoir. Il implique d’écouter ceux qui pensent différemment et de s’engager dans la société. C’est selon moi ce dont nous avons désespérément besoin dans le monde entier, bien que ce ne soit pas une tâche facile.
Comment créer ce dialogue dans un espace public commun quand on voit la population américaine si profondément divisée après l’ère Trump ?
Il est important de ne pas diaboliser les électeurs de Trump. Ce ne sont pas tous des extrémistes. L’adhésion à son discours dans une société libérale marquée par les inégalités s’explique par de nombreuses raisons. Pour analyser et combattre le trumpisme, les idées arrêtées ne servent à rien ; il est au contraire essentiel d’essayer de le comprendre. Le suprémacisme blanc a toujours existé aux Etats-Unis, depuis la Guerre de Sécession, mais je suis convaincu que nous pouvons combattre ces idées, jusqu’à les marginaliser.
Faites-vous confiance à Joe Biden pour relever ce défi ?
Biden symbolise un retour à la raison. Pourtant, les inégalités sont si ancrées qu’il est également légitime de se demander jusqu’à quel point les choses pourront changer. En réalité, cela est lié à la nature du capitalisme qui règne dans ce pays. De quelle marge de manœuvre disposons-nous pour le changement ? Je n’en ai aucune idée, mais ce que je sais, c’est que cela vaut la peine de se battre.
Vous consacrez une part importante de vos études universitaires à la violence, non seulement physique, mais également symbolique, comme celle du capitalisme.
Selon moi, la façon dont est organisé le système capitaliste financier international pousse à ce type de violence systémique. Personne ne se demande qui est responsable de la pauvreté. Même dans notre langage, nous avons perdu la notion de bien commun. Nous pouvons toujours revenir en arrière, à l’idée de bien commun développée par Roosevelt à son époque, avec des outils incitatifs et des aides sociales.
Aujourd’hui, nous assistons à un affaiblissement des institutions par une forme d’autoritarisme qui s’appuie sur des vérités « alternatives ». Dans ce contexte, n’est-il pas dangereux que le pragmatisme soutienne que toute croyance est ouverte à l’examen et à la critique ?
Il faut distinguer le faillibilisme, qui est la croyance que l’on peut se tromper, et un certain relativisme, qui estime que tout est acceptable. Je crois en la vérité. Je pense qu’il faut lutter contre l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de vérités. Les positions qui vont à l’encontre des faits prouvés sont pernicieuses.
Le pragmatisme est très étroitement lié au concept d’espérance. Dans le cas des Etats-Unis, où il existe une forme de racisme systémique et où des affaires comme celle de la mort de George Floyd éclatent, comment la préserver ?
Il peut être tentant de penser que l’on ne peut rien faire, mais ce n’est qu’un mythe. J’aimerais vous l’expliquer à l’aide d’un exemple personnel. J’ai été très actif dans deux mouvements : celui pour les droits civiques et la mobilisation contre la guerre du Vietnam. Les étudiants étaient majoritairement apolitiques, ils ne s’intéressaient pas à ces sujets et avaient pour seules préoccupations de trouver un bon travail et de vivre dans un quartier huppé. Mais c’est alors qu’est arrivé le maccarthysme, qui a entraîné, en réaction, la construction d’une réponse plus organisée. L’important, c’est de ne pas baisser les bras. Nous ne pouvons pas sous-estimer les mouvements sociaux qui émergent dans le monde entier, Black Lives Matter, le féminisme… L’un des mouvements les plus significatifs que nous ayons connus, et ce à l’échelle internationale, c’est le mouvement LGTBI. Qui l’aurait imaginé il y a vingt ans ?
 «La démocratie repose sur la manière dont vous traitez les autres»
C. M.
Qu’est-ce que Richard J. Bernstein s’est dit le jour de l’assaut du Capitole ? A-t-il été surpris ? « J’ai été surpris, mais pas pour la raison la plus évidente. J’ai été surpris que la police et le FBI ne soient pas plus efficaces. Que l’assaut ne soit pas réprimé plus rapidement. Malgré tout, je pense que c’est un symbole. Un véritable électrochoc. Aux Etats-Unis, certains imaginent que les institutions sont si solides que la démocratie ne tombera jamais. C’est une illusion. Non seulement au vu de ce qu’il s’est passé le 6 janvier, mais également de tout ce à quoi nous avons assisté au cours du mandat de Trump. Pour certains, la démocratie, c’est le libre-échange, pour d’autres, c’est un simple vote. Je ne pense pas que le cœur de la démocratie soit là. La démocratie repose plutôt sur la manière dont vous traitez les autres. Si vous n’avez pas de respect pour l’autre, s’il n’y a pas de volonté de dialoguer avec l’autre, sans cet ethos, la démocratie peut se transformer en coquille vide. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LA DEMOCRATIE REPOSE SUR LA MANIERE DONT VOUS TRAITEZ LES AUTRES »

Pour le philosophe américain progressiste Richard J. P Bernstein, « la démocratie n’est pas une forme de gouvernement immobile, mais une expérience collective permanente, qui repose sur la foi en la capacité de l’humanité à progresser, y compris dans les périodes les plus sombres. »
Constatons que la démocratie est un objet difficile à identifier et plus difficile encore à définir.
Selon lui, « la façon dont est organisé le système capitaliste financier international pousse à ce type de violence systémique. Personne ne se demande qui est responsable de la pauvreté. Même dans notre langage, nous avons perdu la notion de bien commun. Nous pouvons toujours revenir en arrière, à l’idée de bien commun développée par Roosevelt à son époque, avec des outils incitatifs et des aides sociales.
«La démocratie repose sur la manière dont vous traitez les autres»
Voilà une définition simple et pragmatique  de la démocratie qui me va tout à fait

« Aux Etats-Unis, certains imaginent que les institutions sont si solides que la démocratie ne tombera jamais. C’est une illusion. » 
Il serait grand temps que nous prenions tous conscience d’une chose évidente : la démocratie ne va pas de soi, elle demande un investissement considérable de chacun bien au-delà des votes que l’on confie à l’urne ou à l’ordi communal une fois tous les cinq ou six ans.
Pour certains, la démocratie, c’est le libre-échange, pour d’autres, c’est un simple vote. Je ne pense pas que le cœur de la démocratie soit là. La démocratie repose plutôt sur la manière dont vous traitez les autres. » 
Si vous n’avez pas de respect pour l’autre, s’il n’y a pas de volonté de dialoguer avec l’autre, sans cet ethos, la démocratie peut se transformer en coquille vide. »
C’est dire si éthique et démocratie sont effectivement les deux faces d’une même médaille.
Autrement dit, la démocratie serait une forme de fraternité voire de   solidarité pluraliste. En cela le couple démocratie/ethique serait infiniment plus solide et fécond que le couple superficiel démocratie /économie de marché.
La démocratie c’est comme la liberté ou la culture : elle se conquiert jour après jour. Aujourd’hui nombreux sont ceux qui estiment que le combat est perdu. Ils se trompent et ont grand tort de jeter l’éponge.
MG


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