lundi 22 mars 2021

Une Bourse Jacques De Decker pour la curiosité


Un prix qui célèbre l’enthousiasme en littérature : l’hommage de Passa Porta à l’homme de lettres, disparu l’an dernier.

Par J.H. Le Soir
Il y a presque un an que nous quittait l’écrivain et ancien journaliste du Soir Jacques De Decker, le 12 avril 2020. Auteur, traducteur, adaptateur, animateur, ce passionné défenseur des lettres, actif au conseil d’administration de divers théâtres, incontournable du jury du Prix Rossel, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, fut également un président hors du commun à Passa Porta, le temple bruxellois de la littérature.
Parce qu’il était « une véritable passerelle entre les langues et les cultures », Passa Porta a décidé, en ouverture de son festival bisannuel, de lui rendre hommage avec la création d’un prix portant son nom : la Bourse Jacques De Decker – ode à la curiosité. Une bourse créée « pour perpétuer l’insatiable curiosité de ce pilier du monde littéraire en soutenant l’enthousiasme au-delà de la frontière linguistique et de nouvelles façons de rendre vivante la littérature. »

Ce dimanche 21 mars, un appel à candidatures a été lancé à destination de tous les jeunes créateurs et créatrices littéraires (jusqu’à 35 ans) : auteurs et autrices, traducteurs et traductrices, éditeurs et éditrices mais aussi podcasteurs et podcasteuses, DJ’s, créateurs et créatrices de jeux (vidéo et autres), etc. Pas de limite à la créativité.
Les candidat.e.s devront rendre une description de leur projet sous la forme de leur choix (à condition qu’il puisse être examiné par le jury) et un budget y attenant d’ici le 30 juin prochain. Le jury se réunira alors pour élire le projet répondant selon lui le mieux aux critères suivants : le caractère novateur du projet, son impact pour le public, sa durabilité, son aspect participatif et le fait qu’il crée réellement de nouveaux échanges par-delà la frontière linguistique.
Le Prix sera doté de 5.000 euros et la réalisation du projet choisi pourra être accompagnée par l’équipe de Passa Porta.
Avec cette initiative, amenée à être renouvelée chaque année, la maison internationale des littératures à Bruxelles souhaite célébrer « l’infatigable curiosité de Jacques De Decker, la revendiquer en héritage et continuer, comme il l’a fait toute sa vie, à défricher de nouveaux talents et créer des ponts entre les deux communautés linguistiques de notre pays. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« UNE VERITABLE PASSERELLE ENTRE LES LANGUES ET LES CULTURES »

C’est l’évidence : Jacques De Decker est littéralement et littérairement un passe-muraille irremplaçable.
Par un singulier hasard dont la vie a le secret, en revenant en voiture des funérailles de notre ancien professeur de néerlandais Sera De Vriendt, Jacques, un ami de plus de septante ans, m’incita fortement à lire Cynthia Fleury. « Il n’y a pas de hasards » disait C.G. Jung « seulement des synchronicités. » Hasard ou synchronocité, j’abordai l’œuvre de Cynthia Fleury par les « Les Irremplaçables » ou l’expérience de l’irremplaçabilité pour préserver la démocratie.
« Tu n’es pas irremplaçable ! » Qui ne s’est jamais vu renvoyer cette phrase à la figure ? Dès l’enfance, puis dans les relations familiales, professionnelles, voire amoureuses, la formule est répétée à outrance. Contrairement aux idées reçues, la dynamique d’individuation ne s’oppose en rien à l’épanouissement de la démocratie. Individuation et démocratie sont inextricablement liées.
Mais qu’avait donc de si irremplaçable Jacques De Decker ? La réponse est donnée par Jean Weisgerber son professeur de littérature néerlandaise à l’Université libre de Bruxelles qui découvre chez son étudiant de 22 ans son irremplaçable singularité.
« Tu aurais pu faire carrière à l’université. Bruxellois, tu manies avec une égale facilité nos deux langues nationales. Ton mémoire de licence, édité en néerlandais (Over Claus’ toneel) fit date ; tu ébauchas une thèse de doctorat ; tu devins mon assistant. Et tout en enseignant, tu organisais avec autorité séminaires, rencontres, interviews, tentant toujours de jeter des ponts entre ce que l’on appelle aujourd’hui des « communautés linguistiques ». Ta plume te démangeait et tu avais envie de la laisser courir à sa guise, renonçant aux vérifications, aux fiches, à ces fatras de dossiers qu’exigent les études littéraires. Chacun essaye de planter ses passions dans le meilleur terreau-sans toujours y réussir. Pour toi, l’heure du choix -créer ou commenter ?- sonna lorsque je te chargeai d’une recherche, que tu déclinas. Puis-je te dire que je suis heureux de t’avoir aidé par là, fût-ce négativement, à trouver ta voie. 
Tu m’écrivais : « je sens bien que le travail scientifique, sa rigueur et sa permanence me sont indispensables, que c’est seulement en m’imposant à nouveau cette discipline que je compenserai mes tendances à la dissipation. Il faut que je m’astreigne à approfondir les choses, à ne pas me contenter de les effleurer ou de les rêver ».
Mais cette lettre « eines jungen Dichters », étonnamment lucide, contenait aussi cette confession, capitale : « Depuis des mois, je m’aperçois que ce genre de travail- prudent, méticuleux, lent-s’inègre malaisément dans la vie que je mène…Mon temps est si morcelé, si atomisé, que je me retrouve avec des bribes d’heures qui suffisent à pondre un article de journal, pas une étude de longue haleine ». Ton choix a été judicieux : il t’était dicté par ce que tu savais de toi-même.     
On a tout dit des talents multiples de Jacques de Decker mais on a trop peu souligné la singularité de son « double Je » (Pivot). JDD se disait « d’ascendance flamande et de descendance francophone ». Ascendere ad unitatem nous conseillait Paul Briot, notre prof de latin à l’Athénée Blum. Ce fut la devise de Jacques et ce devrait être celle de l’Europe. C’est que, comme les moins mauvais d’entre nous, il incarnait la double culture romane et germanique qui fait la singularité et osons le dire « l’irremplaçabilité » de notre chère belgitude patrie du surréalisme. La « surréalité » est faite de deux réalités qui en engendrent une troisième comme la synthèse naît de la fusion entre la thèse et l’antithèse. Issu d’une famille ninovite catholique émigrée à Schaerbeek, Jacques fut initié à la langue et à la culture française par ses excellents professeurs de l’Athénée Blum exactement comme le furent Verhaeren, Maeterlinck ou Van Leerberghe au Collège Sainte Barbe de Gand. 
Le vrai drame de la Belgique, c’est précisément qu’il n’y eut qu’un seul Jacques De Decker qui mit tout son charme, son talent et sa fougue au service de sa double culture et de son identité multiple.
Bruxelles est certes la ville la plus cosmopolite au monde après Dubaï mais le Bruxellois est généralement encaqué dans son unilinguisme obstiné volontiers allergique à tout ce qui est flamand qu’il regarde avec le mépris qu’on affiche pour je ne sais quel relents collaborationnistes réels et/ou imaginaires. 
Il partageait cette singularité avec son autre professeur de néerlandais schaerbeekois, le surdoué  André Delvaux dont peu de francophones imagineraient l’ascendance flamande. C’est que l’enseignement francophone bruxellois  foncièrement assimilationniste, était volontiers méprisant pour qui a la moindre trace d’accent.
Jacques De Decker était conscient de cela plus que personne et il y répondait avec un sourire lunaire, une irremplaçable candeur et une diction française frisant la perfection.
Oser l’expérience de l’irremplaçabilité est un acte courageux dont l’enjeu est relationnel : il s’agit de construire avec l’autre une responsabilité, de s’engager activement dans une dynamique de décentrement pour faire lien avec le monde, avec les autres, pour se lier au sens et donc à la réalité. 
Mais attention, n’est pas irremplaçable qui veut ou qui aimerait bien :
« Connaître et se connaître soi-même implique un risque, un prix, celui douloureux de prendre conscience du manque, de la stupidité, voire de l’absurdité du sujet, mais qui, grâce à l’imagination et à l’humour peuvent être retournés et sublimés. »
Passa Porta a le grand mérite de vouloir jeter des ponts entre les cultures quand la tendance est à construire des murs. Elle rend un superbe hommage à son ancien président, hors du commun, du temple bruxellois de la littérature cosmopolite.
Il y a plus grave que  de perdre un ami, fût-il irremplaçable, ce serait de  ne pas l’avoir connu.
Marc Guiot 

Cynthia Fleury, Les irremplaçables, Gallimard, 224 p., 16.90 euros. sortie le 3 septembre 2015.

UNE JEUNESSE SCHAERBEEKOISE OU LES ANNEES D’APPRENTISSAGE DE JACOBUS DE DECKER
Il a beau nous avoir faussé compagnie, il est toujours là et bien là, Jacques l’artiste, sculpteur de sa vie, comme Goethe, Joyce, Brecht ou Claus qu’il admirait.
Je ne connais personne qui ait su à ce point magnifier ses talents de jeunesse, ses précieux dons d’enfance.
Un accident stupide, gamin il fut trainé par un chauffard sur des dizaines de mètres, lui fit revivre en un instant sa jeune vie la transformant en destin. Il serait artiste comme son père ou rien.  Il le décida ce jour-là. Il n’avait pas dix ans.
 Fils de Luc, portraitiste flamand du roi Baudouin-les fameux billets de vingt franc- des excellences bruxelloises, des paysages brabançons et de Mariette, maîtresse femme, institutrice de son état qui rêvait que son aîné devînt médecin. « Ne m’empêche pas, maman, de devenir artiste » lui disait-il, exaspéré, quand elle faisait trop monter la pression. Grand lecteur, il fit la leçon à sa chienne qui lui esquinta une jolie reliure de Georges Bernard Shaw : Non, Lola on ne mange pas les livres, on les dévore. 
Il rencontra à l’athénée Fernand Blum de Schaerbeek des maîtres à penser, à vivre, à douter et surtout à chercher : le cinéaste André Delvaux, le peintre Jo Delahaut et ses professeurs de Français, Paul Delsemme, dit Polle l’éveilleur , qui lui fit croiser Ionesco et Etiemble ; Frans François, dit le Susse par antiphrase, fou de Stendhal et de Paul Valéry (Le vent se lève, Il faut tenter de vivre) et sosie de Gérard Philippe. Quand ce dernier décéda inopinément, le Susse qui lui ressemblait comme un frère, prit le grand deuil et prononça au débouté, cravaté de noir devant ses rhétoriciens médusés, un éloge funèbre du comédien digne des harangues de Malraux au Panthéon. Ce n’était pas un cours de français, c’était un spectacle, commentera Charles Flamand, alias Frédéric Baal grand ami de Jacques, lui aussi blumien de coeur.
Adolescent, avide de rencontres, il échangea à la maison des Arts, aux dominicales du distingué éditorialiste et bourgmestre Gaston Williot, avec le grand Magritte, le facétieux Michel Simon, la belle Michèle Morgan et le gratin de la schaerbeekoise intelligentsia. 
Luc De Decker l’immortalise jeune homme en costume cravate, un livre ouvert à la main, à côté de son frère, le futur sénateur et ministre Armand en blouson de daim, nonchalant, la cigarette à la lèvre.
Il avait l’œil du peintre, la plume du poète, la fougue journalistique, la gouaille du critique inspiré, la finesse des bons traducteurs et surtout la verve souriante et la voix suave, enjouée du causeur accoudé à la cheminée.
Jacques écrivait à treize ans pour le journal de l’athénée des critiques de cinéma de bon niveau, en classe de poésie, il prépara pour ses petits camarades de classe une conférence ambitieuse sur l’œuvre romanesque de Marcel Proust tout en montant une soirée littéraire comme on en revit jamais sur la scène de Blum.  Il y créera, un an plus tard le Ménage de Coroline avec dans le rôle titre la lycéenne Véronique De Keyser, future députée européenne et actuelle présidente du CAL, un inédit de Michel de Ghelderode, autre Schaerbeekois mythique à qui il consacra, encore lycéen, un numéro complet de Marginales. Il inventa avec quelques copains fous de théâtre -une rhéto de rêve - avec André  Lheureux et le futur avocat du roi et chroniqueur du Soir Alain Beerenboom - le Théâtre de l’Esprit frappeur en souvenir d’un mécanisme infernal monté par les potaches chahuteurs sous le plancher de la classe de latin,  un stalag provisoire installé dans la cour de récréation dont le titulaire était un horrible pion : 
« Messieurs j’entends comme un esprit frappeur !» 
Aristide Berré, le plec, préfet de droit divin à la dégaine de Maigret,  exigeant mais tolérant, ne prit pas de sanction. Le beire  était au premier rang avec ses fans quand il mit en scène La Cantatrice Chauve en 1963, rue Josaphat dans les caves où papa Lheureux entreposait ses bobines de cinéma.  
Issu d’une famille catholique, Jacobus fera, comme il disait, son chemin de Damas à l’envers en écoutant une conférence à Blum sur l’existentialisme et le mythe de Sisyphe prononcée par son prof d’histoire, Raymond Rifflet, dit le Riffle, futur bras droit de Jacques Delors. C’était cela le Fernand Blum des années soixante : un brûlot élitaire de pensée libre et d’insolence policée. Paul Boons, dit le Cabbe de Boons Espérance, enseignait la philosophie sans sourciller dans un chahut indescriptible. Roger Marlé, le Roje, professeur d’anglais maniéré, toujours tiré à quatre épingles à la diction très BBC English exigeait de ses élèves  une prononciation parfaite.  Maurice Weyembergh, dit  Mauritius, barbe courte des philosophes,  heideggérien avant tout le monde, inconditionnel de Hannah Arendt ,futur professeur à la VUB et éditeur de Camus dans la Pléiade, y enseignait le néerlandais comme André Delvaux du reste quand il n’animait pas sa classe de cinéma.  Ajoutons que cette brochette d’enseignants excentriques et sûrs de soi -nous sommes le corps professoral d’élite -arboraient des tronches ensoriennes comme celles des inoubliables caricatures des profs de Fellini dans son Amarcord. 
C’est bien avant le règne funeste de Roger Nols que Jacques adolescent croisait dans le hall de l’austère maison au 35 de la rue de l’Est –ex oriente lux- les  Vlaemsche koppen  des écrivains flamands qui venaient se faire faire le portrait dans l’atelier du peintre De Decker. Jacques se sentait flamand francisé à la manière de ses ainés gantois issus de Sainte Barbe : Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach et Van Lerberghe.
Cinquante ans plus tard il improvisera à la maison communale de Schaerbeek pour quelques happy few une causerie sur ses auteurs flamands préférés à partir des esquisses préparatoires au fusain de Luc : un moment de grâce. Bel hommage de l’artiste du verbe à son papa artiste peintre à l’occasion d’une rétrospective de son œuvre.
A l’université de Bruxelles JDD, eut pour maître le grand néerlandiste Jean Weisgerber qui lui présenta Hugo Claus dont il deviendra un proche. André Delvaux, son ami et compagnon de promotion imposera l’érudit et élégant dandy à  la pipe - pijp en boek- comme modèle à Yves Montand pour son rôle de composition d’un prof de linguistique dans son meilleur film, un soir un train. 
Surtout, JDD fut le disciple de l’immense germaniste français Henri Plard (ULB), prince des lettres allemandes et traducteur inégalé notamment de l’œuvre d’Ernst Jünger dont Jacques, lui-même traducteur et surtout adaptateur talentueux, se préparait à éditer les inédits avant que la grande faucheuse ne le surprît dans un taxi. Il avait le projet d’écrire une vie de l’auteur de l’opéra de quat sous, ainsi qu’un opéra brechtien inspiré de La bonne âme de Se-Tchouan. Il rêvait de publier les papelards de Plard pour révéler à la République des Lettres un grand érudit de la stature de Georges Steiner sans s’avouer que lui, Jacques De Decker, en était un autre.

Marc Guiot septembre 2020

Aucun commentaire: